MATERNITÉ
Ma fille , mon amour, ma douce idolâtrie !
Toi qui rends à mon cœur l'espérance tarie ,
Toi qui m'as rattachée à des jours sans bonheur,
Et qui me fais chérir et la gloire et l'honneur.
Enfant ! lorsqu'en mon sein , comme un tendre mystère ,
Je te portais, encore inconnue à la terre,
Dans ma prière au ciel, pardonne si je fis.
En pensant à nos maux , le vœu d'avoir un fds !
La tendresse inspirait ce désir d'une mère ;
Je redoutais pour toi ma destinée amère ,
Ces longs jours douloureux traînés jusqu'au cercueil
Et par Dieu seul connus. Ce n'était pas l'orgueil
Qui me fit souhaiter un fils ; car à la femme
L'homme sera toujours inférieur par l'âme.
Nos sentiments cachés de dévoùment, d'amour.
Sont plus nobles que ceux qu'il étale au grand jour ;
Mais ces trésors du cœur dont Dieu nous tiendra compte,
Ce parfum de vertu qui vers le ciel remonte.
Ce pur renoncement de l'àme et de la chair.
Cette abnégation pour ce qui nous est cher,
Fleur de nos jeunes ans par la terre fanée.
Deuil que l'homme répand sur notre destinée ;
Tout cela, mon enfant, ne nous sera compté
Qu'au jour de la justice et de l'éternité. .
MATERNITK. 273
Ici-bas, notre vie est une épreuve rude
Qui m'alarme pour toi dans ma sollicitude;
Si tes traits, où déjà resplendit la beauté,
Sont empreints du reflet de la divinité ;
Si ce rayon d'en haut qu'on nomme intelligence
Fut versé dans ton sein au jour de ta naissance ;
Si, pour mieux t'embellir, à ses anges Dieu prit
Kt les grâces du corps et celles de l'esprit ,
Et si le monde enfin un jour te trouve telle
Que te rêve l'orgueil d'une âme maternelle !
Enfant, n'espère pas que ces dons du Seigneur,
Parmi nous, sur ta vie appellent le bonheur.
Le mal lent et rongeur qui sourdement me mine,
Ainsi que je le fus, peut te rendre orpheline,
Et si je n'ai pour toi recueilli, jour par jour.
L'or, cet aimant qui seul nous attire l'amour.
Enfant, tu sentiras la douleur d'être femme :
Tu verras fuir les cœurs qu'appellera ton âme ;
Ta pure intelligence et ta chaste beauté
Ne détourneront pas de toi l'adversité !
Et lorsque le malheur, hâtive expérience, -
Aura de ta jeunesse altéré la croyance ;
Quand, perdant à la fois le désir et l'espoir.
Tu dévoùras ton âme à l'austère devoir,
Les heureux d'ici-bas, qui, pauvre et délaissée,
Ne t'auront pas offert l'anneau de fiancée.
Alors t'enlaceront, comme le tentateur.
Des ténébreux replis de leur amour menteur ;
A ton cœur, qui fuira les fanges de la terre,
Ils viendront dévoiler leur tendresse adultère ;
Ils épîront ce cœur pudique et résigné.
Pour l'entraîner au mal quand il aura saigné ;
Le sarcasme pervers de leur langue railleuse
Troublera dans sa paix ta vertu douloureuse ;
Pour ranimer le feu de tes jeunes ardeurs,
Sous tes regards troublés ils mettront leurs splendeurs.
La richesse, l'éclat, prestige qui nous gagne;
Puis ils t'entraîneront au haut de la montagne,
Et leur voix te dira, comme Satan au Christ : « A toi cet univers où le pauvre est proscrit !... »
Mais si Dieu te soutient; si, courageuse et forte,
Tu n'es pas de ces cœurs qu'un ilôt du monde emporte ;
Si, dans la pauvreté, sans amour, sans bonheur,
Comme on garde la foi, tu sais garder l'honneur,
Sans respect pour ta force ou pitié pour ta lutte ,
Ceux que tu repoussas feront croire à ta chute;
L'ignoble pamphlétaire, avec impunité.
Souillera ton nom pur de son obscénité !
Et le monde, sur toi lâchant sa meute infâme, i
Railleur, contemplera ton martyre de femme ! f
Oh ! si ce jour venait, que Dieu veille sur toi,
Jusqu'à son jugement qu'il élève ta foi ;
Qu'il te montre, au delà de ce monde qui passe,
Un monde possesseur des temps et de l'espace ;
Que de sa grande voix, puissante à consoler,
Il te parle à cette heure où l'enfer peut parler !
Mais pourquoi rappeler cette vision sombre ? Pourquoi voiler sitôt ta clarté de mon ombre ? Pure étoile d'en haut, parmi nous resplendis; Répands tes doux parfums, ma fleur du paradis ! Je ne veux pas , enfant , que ton cœur d'ange saigne ; Oh ! non, je ne veux pas que le malheur t'atteigne ! Je veux vivre pour toi, veiller sur ton destin, Et prendre , à mon couchant , les maux de Ion matin !
JH'iO.