‹ Poésies complètesChapitre 138 sur 160 · SOUVENIR · texte numérisé non relu

SOUVENIR

oh 1 qu'un sentiment pur vivement nous pénètre ! Hier en vous revoyant, vous que je n'ai pas vu Depuis plus de deux ans, j'ai senti tout mon être Tressaillir sous le coup d'un bonheur imprévu.

Quand vous m'avez souri, quand ma main s'est trouvée Dans la vôtre, et qu'un mot de la chaste amitié Que nous avons long-temps l'un pour l'autre éprouvée Est venu sur ma lèvre expirer à moitié...

Quand vous avez fini ma phrase commencée , Quand, dans votre regard comme dans votre voix, Au lieu du froid accueil que craignait ma pensée. J'ai trouvé la douceur si tendre d'autrefois,

Ah! combien j'ai compris que l'affection pure Qui lia nos deux cœurs par un céleste accord Valait mieux que l'amour, cette ardente blessure D'où naissent tour à tour la haine ou le remord !

Heureuse de vous voir, comme on va ^ ers son frère j Quand vous veniez à moi, je m'avançai vers vous. Sans trouble, sans penser à la foule étrangère , Et j'ai pris votre bras à la face de tous !

Et tandis qu'ils parlaient de cette grande fête Dont le palais encor nous renvoyait l'échoj

De ce noble auditoire entourant le poète , Moi, je TOUS écoutais et j'oubliais Hugo!...

Et je pensais tout bas qu'une gloire orgueilleuse, Qui pour l'homme est souvent un spectacle moqueur, Ne vaut pas, dans le cours d'une vie orageuse , Une fête du cœur !

Comme en se retrouvant il est doux de s'entendre , De sentir que le cœur s'éveille par degré, Et que d'un sentiment mystérieux et tendre Rien ne s'est altéré !

Nous ne nous étions pas vus depuis deux années ; Oh! combien de hasards et combien de revers Avaient , durant ce temps , poussé nos destinées Dans des sentiers divers !

Quel douloureux dégoût de la vie et du monde

Nous trouvions l'un dans l'autre en nous interrogeant!

A quelle fi\ité de tristesse profonde

Nous étions arrivés dans ce monde changeant !

Dessillés tous les deux, et, dans la gloire même, Ne trouvant plus d'attrait; aux ivresses de l'art Préférant la candeur d'un enfant qui nous aime,* Aux succès, son sourire et son tendre regard.

Pour secouer le poids de ces heures amères Qu'au déclin de ses ans l'homme traîne après lui , Comme autrefois nos cœurs se rappelaient nos mères, Du sort de nos enfants nous parlions aujourd'hui.

Dans nos âmes la vie alors s'est ranimée ; Nous avons dit : Pour eux il faut lutter encor, Travailler et léguer à leur jeunesse aimée De la gloire et de l'or.

SOUVENIR. 2b9

Courage! en nous quittant, ce mot qui fortifie, Par tous deux murmuré, nous a serNi d'adieu. Le courage du cœur, c'est la philosophie Qui nous ramène à Dieu.

Juin 18il.

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