LA 1 01 DU CŒUR
Dans un vague bonheur mes sens se dilataient ;
Puis, par des hymnes saints, mes transports éclataient !
Tout à coup ma pensée , errante et fantastique ,
Traversait d'un seul bond l'Océan Atlantique :
Dans ces rêves changeants , mon esprit s'égara
Aux rives de l'Hudson et du Niagara;
Sur leurs gouffres béants j'aimais à me suspendre;
Leurs sourds mugissements, j'aimais à les entendre;
J'aimais à ra'entourer de l'humide manteau
Que jette dans les airs la poussière de l'eau;
Alors je me sentais mollement balancée ,
Et mon âme , en e\tase , au ciel était lancée.
Ainsi, cherchant toujours un heu qui me charmât.
Je voyageai longtemps de climat en climat :
Dans l'Inde, j'arrêtai mes pas au bord du Ganges,
Pour y rêver d'Éden et des amours des anges;
Là , Camoëns avait laissé son souvenir :
Souvent dans son passé j'ai lu mon avenir :
Gloire et malheur!... destin digne d'une grande âme;
J'en subis la moitié l'autre, je la réclame! !!
En Egypte, j'aimais les touffes de palmiers. Les oasis en fleurs où nichent les ramiers. Le fertile Delta que le grand fleuve noie , Et l'éternel désert où le simoun tournoie...
Panorama mobile, ou sauvage ou riant.
Pour moi, se déroulait le globe. — En Orient, J'explorai la Judée et la Grèce ; en Europe , Je gravis le Vésuve aux champs de Parthénope, Ses colonnes de feu , gerbes de pourpre et d'or , Jaillissaient dans les cieux et retombaient encor ; La plaine d'alentour, riante et parfumée, Disparaissait alors sous la lave enflammée. Qui, du cratère ouvert s'échappant par torrent, Déroulait sur le sol un fleuve dévorant; Tout était nivelé, prairie, arbre, colline : L'univers frémissait.... moi, je rêvais à Pline!
Je le voyais eiicoi- sur ce rocher, debout, Venant chercher la mort quand la mort frappait tout; Nature inanimée, homme à l'àme immortelle Qui sent frémir la terre , et qui tremble avec elle, L'a'il sur Herculanum , le pied dans Pompéia , Contemplant ces cités que le temps oublia , Dans leur vaste cercueil je le voyais descendre , Mêlant stoïquement sa poussière à leur cendre.
Bientôt, pour d'autres lieux mon esprit s'endammait;
Des Alpes, vers le soir, j'atteignais le sommet.
Quand le soleil couchant , redété par la glace ,
D'un splendide arc-en-ciel brillantait sa surface;
Puis, j'abattais mon vol au bord du lac Léman,
Où le co^ur va chercher l'idéal du roman.
Ces Ilots, miroirs mouvants de leurs rives fleuries,
Ces groupes de hameaux , ces fraîches métairies.
Ces ombrages touffus et ces glaciers lointains,
Fixent en vœux d'amour nos désirs incertains î
Nous sentons , en voyant ces riantes demeures ,
Que l'homme sans chagrin pourrait couler ses heures ,
Si, dans la paix des champs se rapprochant de Dieu,
Au monde qui le trompe il osait dire adieu,
N'emportant avec lui qu'une âme pour la sienne,
Qu'une femme à chérir sur la rive helvétienne.
Où les vagues parfums, dont l'air est embaumé,
Infiltrent dans les sens le besoin d'être aimé !
Alors pour lui, l'éclat, la fortune, la gloire.
Ne seraient qu'un vain mot , qu'un leurre dérisoire
Qu'il prendait en pitié; car il aurait compris
Le néant de ces biens, dont nous sommes épris;
Abandonnant son être à des voluptés vagues.
Il saurait qu'il vaut mieux se bercer sur les vagues ,
Qu'il vaut mieux sur les monts aller tous deux s'asseoir
Pour compter dans les deux les étoiles du soir.
Pour répéter ces riens que l'amour nous fait dire ,
Pour rêver au doux bruit des flots où l'on se mire ,
Et pour prier.,, tandis qu'un baiser interrompt
Tout penser soucieux qui vient rider le front;