DU 1'" JANVIER MIL HUIT CENT QUARANTE-DEUX
Rien ne cliange ici-bas, quoique tout meure et passe; Le poète aujourd'hui, comme du temps d'Horace,
Vit dans la médiocrité; Ses rêves et ses cliants forment son héritage; Inliabiie à la vie , il poursuit un mirage ,
Et rencontre la pauvreté.
Heureux s'il a gagné le pain qu'il faut à l'homme , Si l'on vante ses vers, si la foule le nomme!
Un peu d'orgueil est son défaut ;
Il parfume sa solitude
De l'encens de la multitude.
Au poète, au lieu d'or, c'est la gloire qu'il faut.
Mais la gloire souvent échappe
A ce rêveur enorgueilli ;
Pour un nom dont l'écho nous frappe ,
Que de noms tombent dans l'oubli !
Que d'espérances dispersées!
Que de naufragés au torrent !
Combien de gloires effacées Au déclin d'nn siècle mourant !
296 MEZZA VJTA.
Aussi j pom* tout esprit qu'un sens profond ëclairo , La gloire n'est qu'un mot qui caresse et sait plaire , Un bruit dont le néant de l'homme s'est vanté.
Oh! pour quelques rayons, que d'ombre!
La gloire, c'est, hélas ! le lot du petit nombre;
Quelques noms dans l'éternité.
Mais, puisqu'à peu d'élus la gloire est départie, Nous, les déshérités, cherchons la sympathie; Cherchons ces doux échos , plus bornés mais plus srtrs , Que le poète encore éveille en des cœurs purs;
Chaque chant douloureux exhalé de notre âme D'un malheur ignoré peut-être est le dictame ; Des êtres qui mourront , comme nous inconnus , Peut-être en répétant nos vers se sont émus; Eh bien ! chantons pour eux sans but de renommée ; La gloire la meilleure est une gloire aimée.
Parfois cette pensée éveillait à demi
Dans mon cœur abattu quelque chant endormi;
Mais à quoi bon , lorsque tant d'autres Nous parlent la langue du ciel?
Les croyants manquent aux apôtres Et les muses n'ont plus d'autel.
A quoi bon?... de la poésie Dans mou âme étouffons les chœurs; Plus de vers ! ma route est choisie ; Toutes mes veilles aux labeurs!
Et ma tête découronnée Se penchait plus pâle , et mon cœur Saluait tristement l'année Veuve de gloire et de bonheur.
UN MYSTKRE. 297
Tout homme porte en soi deux natures rivales :
L'une élève son àme aux choses idéales,
Lui montre son néant auprès de l'infini,
Attriste son esprit à la matière uni ,
Sur ses enchantements répand toujours une omhre ,
Et fait courber son front méditatif et sombre;
Car au fond de la vie il ne peut regarder
Qu'il ne sente aussitôt la douleur l'inonder !
L'autre lui dit : Aime la terre , Son horizon est enchanté ; Ne va pas , rêveur solitaire , Te perdre d lu. l'immensité.
Ce monde est plein de douces choses , Les biens sont à côté des maux ; Les enfants souriants et roses Des vieillards cachent les tombeaux.
Au bonheur que la terre donne Laisse ton âme s'entr'ouvrir:
L'amour est doux , la gloire est bonne ; Vis sans penser qu'il faut mourir.
Et lorsque cette voix nous berce et nous caresse , Nous cédons; notre front rayonnant se redresse; Nous écoutons les bruits dont le cœur est flatté, Et nous redevenons faiblesse et vanité : C'est ainsi qu'arrachée à ce lugubre rêve Où notre àme retombe alors qu'elle s'élève. Je sentis de nouveau mes désirs attirés Vers ces pompeux néants que j'avais mesurés.
De nous un hochet se rend maître, Que d'exemples en feraient foi !
L'esprit le plus grave peut-être Se serait ému comme moi.
Le stoïcisme du plus sage Peut-être aurait été vaincu Devant le poétique hommage Qui m'était soudain apparu :
Sur une élégante cassette Dont l'émail est incrusté d'or, Mon nom, nom obscur de poète, A mon regard s'offrit d'abord.
J'entr'ouvris, rêveuse et touchée.
Ce coffre qyi charmait mes yeux , Offrande d'une main cachée, Don splendide et mystérieux.
Un livre, tout empreint d'un vif parfum d'essence.
Était là, recouvert avec magnificence
D'un brillant maroquin où se trouvaient encor
Mes chiffres enlacés avec des réseaux d'or;
Ce livre , quel est-il ? Sur la première page
Toujours mon nom... Eh ! quoi? ce livre est mon ouvrage!
Ces vers se déroulant sur ce large vélin ,
Ce sont les miens, ce sont les cris d'un cœur trop plein !
Les voilà tous; ici, je retrouve mon àme :
D'abord, la jeune fille; après, la jeune femme.
Tous ces accords perdus, sans échos modulés. Qui donc s'en est ému? qui les a rassemblés? Joie ou douleur, toujours, lorsque ma voix s'élève, Qui m'écoute et me suit ainsi de rêve en rêve? Qui recueille les bruits laissés sur mon chemin? A mes o'uvres d'un jour quelle prodigue main Élève un monument qu'on ne doit qu'au gén e , Et, pour me rappeler la gloire que je nie. Qui donc à ma jeunesse éteinte sans retour, Après tant de douleurs, voulut faire un beau jour?
Serait-ce quelque roi?... j'en doute; Mon nom si haut n'«^st [»as monté ,
Je niarclie dans mon humble route Inconnue à la royauté.
Est-ce un rêveur dans l'opulence, Un financier intelligent, Qui prête sa magnificence Aux vers du poète indigent?...
J'interroge; mais ce mystère Pour moi ne s'est pas éclairci; Et dans ces vers je dis : Merci Au donateur qui veut se taire.
paris, février 18i2.