‹ Poésies complètesChapitre 145 sur 160 · A UN AMI · texte numérisé non relu

A UN AMI

Relevez votre esprit que la tristesse accable ,

Cœur noble et dévoué ; Que sont les dons brillants près du don ineffable

Dont vous fûtes doué !

Vous avez la bonté, préférable au génie;

La bonté, divin Ilot Ici-bas épanché de la source infinie

Qui se cache là-haut !

La bonté, qui rend l'âme et plus ferme et plus grande,

Qui fait que pour autrui L'homme immole son cœur, le répand en offrande,

Et ne vit plus pour lui !

Vous avez cet esprit de charité sublime

Que le Christ apporta , Source où l'humanité s'épure et se ranime

Depuis le Golgotha !

Vous ne poursuivez pas quelque rêve futile

Que nous poursuivons tous ; 0 doux cœur fraternel , être bon , être utile ,

C'est votre rêve , à vous.

Sitôt que vous voyez un front pensif et sombre.

Votre front s'assombrit; Et sur chaque douleur qui se cache dans l'ombre

Votre âme s'attendrit.

Vivre pour consoler, c'est une noble vie ,

C'est un sentier pieux , Qu'on doit suivre avec joie et sans porter envie

Au génie orgueilleux.

Relevez votre esprit que la tristesse accable.

Cœur noble et dévoué ; Que sont les dons brillants près du don ineflable

Dont vous fCites doué!

Lorsque , pour réveiller les âmes assoupies ,

Les penseurs vont créant de grandes utopies ,

Notre siècle en travail à Paris leur répond :

Il n'est pas un esprit généreux et profond

Qui ne trouve d'écho dans cette ville immense ,

Où l'idée a versé sa féconde semence.

Ici tout est compris, ici le peuple entend

La voix des précurseurs, et comme eux il attend

Un avenir meilleur; il sent ses destinées

S'accomplir dans l'obstacle et grandir enchaînées ;

Patient , il n'a plus de soudaine fureur,

Il s'instruit et se forme à renverser l'erreur.

De ce peuple , en voyant l'intelligence active , Ceux qui l'ont éclairé pensent que l'heure ariive , Qu'au rêve doit enfin succéder l'action ! Ils se trompent: Paris n'est pas la nation; Sitôt qu'on est sorti de ce centre de vie On ne rencontre plus qu'une foule asservie Aux intérêts grossiers; ses plus âpres travaux N'ont pas de but moral ; les systèmes nouveaux Épouvantent ces cœurs soumis à la routine , Et que n'éclaire pas l'étincelle divine.

Toi , poète du peuple et son fier défenseur, De notre liberté toi dont la mu?e est sœur,

Béranger, toi qui sais de ce peuple, qui t'aime, Deviner les instincts, les vœux, l'avenir même; Oh I laisse à ton esprit mon esprit sYclairer, Écoute, et suis mes pas qui pourraient s'égarer.

J'allais loin de Paris , l'âme remplie encore

De l'espoir généreux de l'idéale aurore

Que pour le peuple un jour on verra se lever ;

J'allais rêvant ces temps que l'on aime à rêver,

Et le regard ému , cherchant partout le germe

Du sublime avenir que la France renferme.

Les splendeurs des cités, les monuments romains,

Ruines du passé , qui parent nos chemins ,

N'attiraient pas mon cœur; le passé, tombe immense ,

Ne pouvait m'éclairer sur l'ère qui commence.

Partout j'interrogeais la génération

Dans le peuple : et d'abord l'ouvrier de Lyon ,

Créature épuisée , être chétif et blême ,

Se présentait à moi comme un sombre problème.

Dans la ruelle étroite et haute , où jamais l'air

Ne pénètre l'été, ni le soleil l'hiver.

L'ouvrier naît, travaille et meurt dans l'indigence.

Sans que le pâle éclair de son intelligence

Lui montre qu'il a droit à des destins meilleurs.

Ce n'est que par le corps qu'il ressent les douleurs;

A force de souffrir, son âme abâtardie.

Se fondant à la chair, y demeure engourdie.

Pourvu qu'il ait chez lui du pain pour aliment ,

Un lit pour reposer, un humble vêtement.

On ne désire rien dans sa pauvre famille ,

Ni savoir pour le fils , ni beauté pour la lille.

Ce qui charme le cœur, l'élève, renno!)lit.

Est un livre étranger où jamais il ne lit ;

Ne pas mourir de faim , avoir le nécessaire ,

Combattre pied à pied la hideuse misère.

En triompher parfois, oh! c'est tant de bonheur!

Qu'aspirer au delà semble impie à son cœur.

Aussi , quand tout à coup dans la Tille brumeuse

Se b've un jour d'hiver l'émeute furieuse,

Pour cri de ralliment on n'entend que ces mots :

« Du travail et du pain ! » mais les instincts plus hauts,

La dignité de l'homme et son indépendance,

Aliment nécessaire à tout être qui pense ,

L'ouvrier révolté n'y fait jamais appel

O pauvre paria deshérité du ciel!

Qui donc , te relevant de la terre où tu broutes ,

Des peuples affranchis t'enseignera les routes ?

Et mon cœur se serrait ; et , du haut de ce mont Qui se baigne à la Saône, une chapelle au front. Je voyais à mes pieds la ville humide et noire De ses calamités me dérouler l'histoire. Implacables lléaux , dans ces sombres réduits Les fleuves débordés hier se sont introduits: Aujourd'hui la misère est là toujours pressante; Elle excite au labeur la ville gémissante , Torture l'ouvrier, et le condamne enfin A mourir lentement de travail ou de faim.

Quand la nécessité plie et brise ces âmes, Comment leiu' demander de généreuses flammes? Esclave du besoin, quand la chair dépérit, Quel espoir aurait-on d'émanciper l'esprit? Cherchons ailleurs , Lyon n'est pas toute la Franco : Partons, éloignons-nous de ce lieu de souffrance, Où l'œil du voyageur ne saurait s'arrêter Sans qu'un peuple expirant vienne l'épouvanter.

La rapide vapeur sur le Rhône m'entraîne Aux champs de la Provence, oii la nature est reine Où le ciel bienfaisant semble sous ses rayons De la pauvreté même embellir les haillons ;

Là la terre pour tons se sème et se moissonne,

La vie est pour le peuple insouciante et bonne,

La chaleur, la lumière , ont pour lui des douceurs;

Il recueille le fruit de faciles labeurs,

Et sans trop de fatigue enfin il peut connaître

Au déclin de ses ans le charme du bien-être.

Mais cet heureux climat, où l'olivier fleurit,

Développe le corps sans élever l'esprit :

Le vœu du travailleur qui cultive la terre

Ne va pas au delà d'être propriétaire ;

Avoir pour sa famille et lui sa part du sol,

De son ambition c'est là le plus haut vol.

Du désir d'acquérir incessamment nourrie ,

Son àme ne sent point l'amour de la patrie ;

Les intérêts de tous cèdent devant le sien ,

11 n'a pas les vertus qui font le citoyen !

Fils de la grande armée, à peine s'il tressaille

Quand nous sommes vainqueurs sur un champ de bataille.

Mais de la dignité de l'homme et de ses droits

Bien ne pénètre encor dans ces cerveaux étroits!

Le gain, la seule ardeur qui toujours les anime,

Dérobe à leur regard tout horizon sublime;

D'un vulgaire égoïsme ils ont les passions.

Ils n'ont pas ce qui fait les grandes nations.

Aussi , quoique doués d'une bonté native,

L'élan manque à leur vie aride et positive ;

L'ardente charité, ce lien généreux

Unissant l'homme à l'homme, est ignoré par eux.

Ils donnent, mais jamais une tendre parole.

Un mot profond du cœur qui touche et qui console

N'accompagne leurs dons; ils donnent par devoir,

Et c'est ainsi qu'ils ont la foi sans concevoir

Ni la grandeur de Dieu , ni sa bonté suprême :

Au prêtre ils sont croyants beaucoup plus qu'à Dieu même;

Du culte extérieur ils observent la loi.

Mais l'idéal divin est absent de leur foi.

Dans ces cœurs enchaînés à l'inerte matière Qui donc fora jamais descondre la lumière ?•

A nÉBANGER. 305

Par le calme des champs ce peuple est endormi. Les hommes isolés ne sentent qu'à demi , 11 leur faut la cité. Sur cette môme rive Marseille , caches-tu dans ton enceinte active Un peuple qui , serablahle aux vagues de la mer, Heureux sous ton beau ciel, s'agite libre et (ier.^ Comprend-il l'avenir qui sera sa conquête ? Sent-il, intelligent, fermenter dans sa tête Tous ces nobles instincts , tous ces généreux cris , Que répandent au loin ses frères de Paris? Non, ce peuple qui plaît par sa rude franchise, Liberté , te repousse et ne t'a pas comprise ; Son intérêt grossier, par ton règne blessé, Lui fait aveuglément regretter le passé. Il voudrait à l'exil redemander des maîtres Rois par le droit divin , et rois par leurs ancêtres ; Et quand le monde entier pressent la liberté , Pour culte il garde encor la légitimité!

Peut-être nous faut-il des passions rivales Pour raviver en nous les croyances morales ; Peut-être par la paix les esprits amollis Se retrempent au choc des plus ardents conflits.^ Kîmes, dans ton enceinte où le sang fume encore. Un de ces deux partis que la haine dévore Peut-être cache-t-il l'esprit de vérité Pour lequel en tout temps combat l'humanité? Non ! c'est l'étroit esprit de Rome ou de Genève Qui les a désunis et les arme du glaive, Entre eux et l'Évangile il n'est plus de liens, Papistes, protestants, ils ne sont pas chrétiens. L'aveuglement les pousse à la guerre civile , Ils s'égorgent encor dans les murs d'une ville; Le monde marche en vain et leur dit de s'unir, Pour eux leur vieille haine est toujours l'avenir.

aOC MEZZA VIT A.

O maître ! qu'espérer ? Ici c'est la misère Qui tient encor le peuple écrase sous sa serre ; Là, dans son ignorance , à sa chaîne obstiné , Il combat les destins pour lesquels il est né ! Ces hommes animés de passions contraires', Comment les réunir? comment les rendre frères? Et de tant de débris de superstition Comment constituer la grande nation?

Tandis que je parlais, je voyais dans ta tête

Du choc de tes pensers s'agiter la tempête,

Et lorsque quelques mots lumineux t'échappaient,

Comme venus d'en haut, poète, ils me frappaient.

Tu m'as dit : « Tous ces maux ont de vieilles racines,

» D'un monde qui n'est plus nous portons les ruines ;

M Notre ûge, où la raison verse un souffle divin,

» Des siècles corrompus conserve le levain.

') Ce peuple, dont l'aspect attriste et décourage ,

» Des fers garda l'empreinte en sortant d'esclavage;

)' Par ses maîtres long-temps à servir façonné,

"Libre, il redoute encor ceux qui l'ont enchaîné;

» Oubliant que lui seul est la force vivante,

» L'ombre des pouvoirs morts l'abuse et l'épouvai.tfî;

» A ces débris croulants il tremble de toucher,

» Et sans lisière encor il n'ose pas marcher.

» La faute en est à ceux qui font ses destinées. » Nous voyons, remontant le courant des années, » Au passé tout pouvoir essayer de s'unir, » Méconnaître son siècle et craindre l'avenir. » Et comme cependant nulle force n'enchaîne » L'essor libre et hardi de la pensée humaine , » Pour rendre à tout progrès le peuple indifférent , n On corrompt ses instincts, on le laisse ignorant; .) Lui dérobant les biens qui changeraient son être, » Dans le lucre on l'enseigne à cherclier le bien-être*

A DERANGER. 307

)» Toute route est fermée au pauvre intelligent.

M Pour conduire aux grandeurs il n'est qu'un dieu: l'argent!

» Il faudrait désormais des plus hautes carrières

» Aplanir le chemin, répandre les lumières,

)' Avant qu'il soit commis mettre un obstacle au mal ,

>> A tout être égaré rendre le sens moral;

» Lorsque parmi le peuple un grand cœur se révèle ,

» Lui faire aimer la France et l'élever pour elle,

» Et dans tous ces esprits que l'égoïsme abat

» Tuer l'amour de soi par l'amour de l'État.

» 11 faudrait.... »

Mais ma voix traduit mal ta pensée, D'un langage vivant c'est l'image effacée ; Toi qu'adore le peuple et qu'il sait écouter, Dans nos jours douloureux pourquoi ne plus chanter.^ Ces grandes vérités promises à la terre Puisque tu les pressens, tu ne dois pas les taire: Tous ces cœurs désunis, tous ces esprits divers, Tu peux les rallier au charme de tes vers ; Et si de notre siècle enfin tu désespères , Pense aux temps à venir comme l'ont fait nos pères. La vie est si rapide et le trépas si prompt! Poète, il faut chanter pour ceux qui nous suivront.

raiir, 1812.

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