POÈME
COUROISNÉ PAR l'aCADÉMIE FRANÇAISE
en .'-.u iéance publique du 2U juillet 18 J3.
Mulii're.... c'est mon liuiiirni; !
(I.A l"o.\TAI.\K, Lettre à M. lie Muuciuix.)
Aux dernières lueurs d'un jour froid qui pâlit *,
Deux sœurs de charité se penchaient près d'un lit,
Et de leurs soins touchants la douceur inliiiie
D'un poète mourant consolait l'agonie.
TJn vif éclair hrillait aux yeux du moribond,
Sa bouche s'agitait, et, sur son large front.
Des images, tantôt riantes, tantôt sombres,
S'échappant de son ctj'ur, glissaient comme des omhic.i ;
Parfois, se soulevant, il appelait tout bas
Quelqu'un qu'il attendait et qui n'arrivait pas ;
1 Molière esl mon le 17 ft^vrior, vits 0 licun.'s «la m»ii-, en 1073, âgé île 51 ans A i|iiiilre lieiii'cs il iivîilt joui' dans le Mainte iinaijiiuiire ; après la re|iiési;n(alioii, su tronvant fort mal, il rentia dans sa mai^o^, rue rticlii-liuu (qni porte aujourd'hui \-, D? 3i). Il expira au bout de i|ueliiu<:s heures cutre les l>rjg de deux sœurs de charité <i li i(iiOlaieiil jiDur le» pauvres, el aiiX")uell*-s il donnait l'hospitalité ehe^ lui.
tt , seules", l'entourant à celte heure dernière, Les deux sœurs près de lui demeuraient en prière.
Autour du lit funèbre on voyait dispersés Des livres, des papiers, des travaux commencés; Et sur les murs pendaient, parmi de vieux volumes, Des attributs bouffons et d'étranges costumes. Le mourant, l'oeil fixé sur ces objets divers, Semblait se ranimer : il murmurait des vers; Puis, se ressouvenant que son heure était proche, Il écoutait des sœurs quelque pieux reproche, Fu'pétait leur prière et, leur disant adieu, Tranquille , il élevait sa belle àme vers Dieu !
Bientôt son œil s'éteint, son visage est plus paie. Les accents de sa voix sont brisés par le râle. Un dernier sentiment sur son front vint errer : 11 écoute, il sourit !...
Il venait d'expirer, Lorsqu'au pied de sa couche une femme éperdue Accourt, se précipite et, tombant étendue Près de ce corps sans vie , elle fait retentir Des sanglots où se mêle un tardif repentir ! Puis, à côté des sœurs, se mettant en prière, Elle pleure à genoux celui qui fut Molière î
Molière , noble enfant du peuple de Paris ,
De ce siècle si grand un des plus grands esprits !
Né de parents obscurs dans les bruits de la Halle \
Il a dû son bon sens, sa verve originale,
A ce contact du peuple , à ces libres instincts
Qui, dans un plus haut rang, trop souvent sont éteints.
I Les parents' lie Molière avaient leur lK)uti<|ii<' de lii|>issi<'r sons les pilfers iliS nulles.
D'un esprit sain et fort, d'un cœur plein de droiture,
>'ul préjugé d'aboril n'a faussé sa nature.
A l'étude, en naissant, n'étant point asservi,
C'est son propre génie, enfant, qu'il a suivi.
Mais bientôt nn désir inconnu le pénètre :
Tout ce que l'homme apprend, il voudrait le connaître ;
11 doute de lui-même et brûle de savoir
Comment d'antres ont vu ce qu'il croit entrevoir.
Alors, à quatorze ans, il vient demander plate
Sur les bancs du collège : il étonne, il dépasse
Tous ses jeunes rivaux. Là, de l'antiquité
31 apprend à goûter la sévère beauté;
Il parle, dans ce monde où l'étude l'exile,
La langue de Platon et celle de Virgile ;
II interroge et suit, comme ses précurseurs.
Les poètes hardis et les profonds penseurs !
Puis, lorsque son esprit, errant de livre en livre,
Manque enfin de pâture... alors il songe à vivre ;
Et la vie apparaît à son ca^ur de vingt ans
Belle, riche, éternelle : il est maître du temps!
Que fera-t-il de sa jeunesse , Fleuve dont l'onde enchanteresse Semble se dérouler sans fin !
Trésors d'amour et de science, Plaisirs dont l'inexpérience Nous compose un philtre divin !
Séduit par tout ce qu'il espère , Dans l'humble sillon de son père Pourra-t-il arrêter ses pas ?
Non , son vol'^st tracé d'avance :
Le génie est une puissance Que les hommes n'enchaînent pas.
A son ardente inquiétude,
Que dompta si long-temps l'étude ,
Il faut enfin un élément ;
A cette Ame, oii l'instinct l'emporte.
Il faut la vie orrante et forfe , La passion, le mouvement,
L'art, qui l'attire dans ses voies, Lui moiltre de faciles joies, Folles amours, jours sans lien, Succès, revers, pauvreté même; Et , libre comme le ïîohême , Il part obscur comédien !
De province en province il entraîne, joyeuse, La troupe qu'il attacbe à sa jeunesse heureuse. Pour des cœurs de vingt ans quel plus riant destin ! D'intrigues , de hasards , quel fertile butin ! Qu'ils sont gais, ces labeurs, si pleins d'insouciance, Que le public charmé chaque soir récompense ! Au riche, en l'égayant, on arrache un peu d'or; Et le pauvre a sa part du modeste trésor.
Du théâtre bouffon la gaîté familière D'abord a défrayé la verve de Molière ; Son génie incertain, aux farces se pliant, Se forme sous le masque et s'essaye en riant. Mais bientôt ce grand cœur dédaigne un art futile ; Aux hommes qu'il amuse il voudrait être utile. En lui deux sentiments profonds ont éclaté ; L'amour vrai de son art et de l'humanité. Il fera parmi nous monter l'art dramatique Plus haut que ne l'ont vu Rome et la Grèce antique ; Et, de l'humanité courageux défenseur, Des vices de son siècle il sera le censeur. Long-temps ce grand dessein a mûri dans sa tête . Rien n'échappe au penseur, tout émeut le poète. Pour les combattre un jour, son âme a médité Les fatales erreurs de la société :
11 voit le faux Dévot, enseignant l'imposture. Au nom de Dieu prêcher une morale impure ; Le Philosophe, au lieu d'éclairer le savoir. En faire un puits obscur où l'on ne peut rien voir ;
Courtisan ridicule et chargé de bassesse, Il voit le Gentilhomme avilir la noblesse ; Enfin, en descendant des vices aux travers, Tous les faux sentiments sont par lui découverts : Le Bourgeois, dcdaignant les vertus paternelles, Cherche parmi les grands de dangereux modèles; Le Valet, qui naquit probe, sincère et bon, Veut imiter son maître et devient un fripon ; Le Médecin, gontlé d'orgueil et d'ignorance, Assassine les gens au nom de la science ; Dans sa prose ou ses vers, un mauvais Écrivain Substitue à la langue un jargon fade et vain ; Et la Femme, suivant de pédantesques traces, Immole au faux savoir son esprit et ses grâces.
Des fourbes et des sots le règne est respecté. Pourra-t-il, détrônant leur fausse royauté, Proclamer la morale et le bon goût pour règle ?
Ah ! cet essor nouveau qu'embrasse son œil d'aigle.
Ce n'est plus un vain jeu de baladin, d'acteur;
C'est l'art du moraliste et du législateur.
En sévères leçons changeant la comédie,
Comment faire accepter la vérité hardie ?
Sans fortune, sans nom, sans faveur, sans appui,
Que faire du démon qu'il sent grandir en lui ?
Alors, par droit divin, les princes de la terre Avaient aux yeux du peuple un sacn- caractère : La volonté d'un seul était l'unique loi ; Tout, jusqu'au goût public, suivait le goût du roi.
C'est ce maître absolu que, pour auxiliaire, Dans l'd'uvre qu'il médite ose espérer Molière. Louis Quatorze avait des instincts généreux ; Pour réformer les mu-urs il sappuira sur eux-
Dans le but qu'il poursuit dès lors rien ne l'arrèfe. ]1 enchaîne l'orgueil clans son cœur de poète ; Humblement de son père il accepte l'emploi, Et Molière à la cour est tapissier du roi !
11 s'insinue ainsi : sous ce modeste titre , Des plaisirs de Yersaille il est bientôt l'arbifro. Contre le genre faux qui domine partout, Du monar(pie d'abord il excite le goût ; Puis, lorsque, secondé par une troupe habile, 11 a fait applaudir et sa verve et son style, Audacieux et franc comme les novateurs.
Il ose de son art aborder les hauteurs. Sûr du concours du roi, que son génie amuse, 11 cho sit hardiment la Vérité pour muse. On le voit, affrontant leurs dédains méprisants, Devant toute la cour jouer les courtisans. Frappé de ce tableau, pour lui si véridique, Louis Quatorze absout le profond Satirique ; Bientôt même à Molière il fournit des portraits, Dont avec lui parfois il esquisse les traits.
Le voyez-vous, caché dans la chambre royale,
A l'écart, épiant la foule qui s'étale?
Il suit les courtisans de son regard moqueur.
Au travers de leur masque il pénètre leur cœur.
Observateur discret, il devine en silence
Quelle servilité cache leur insolence ;
Puis il rit de trouver parfois sur son chemin
Leur impuissant mépris qu'il chàtira demain î
C'est ainsi qu'il créa , protégé par le trône , Ces chefs-d'œuvre hardis dont notre esprit s'étonne. Après les grands seigneurs, il raille tour à tour Rambouillet, son Cénacle, et les Rimeurs de cour; Enfin, comme Pascal, dans Tartyffe il flagelle D'hypocrites puissants l'audace et le faux zèle; Et, par un noble élan, qu'on tente d'étouffer, Le roi cède au poète et le fait triompher !
532 MKZZA VITA
Il triomphe, à sa gloiro il a plié Ic.^ Ames! Mais que d'inimitiés, que de liaineusos trames Contre ce grand génie alors on voit s'ourdir ! CeuK qui, devant le roi, forcés de l'applaudir, N'osent pas à la cour montrer leur rage hostile, Esclaves révoltés, l'insultent à la ville. Les poètes siffles et les mauvais acteurs , Unis aux courtisans, se font ses détracteurs. Non contents d'outrager et de nier sa gloire , Ils forgent sur ses mo'urs une impudique histoire '^ : Au canir il est frappé, par ceux qu'il persiflait, Avec cette arme occulte et lAche... le pamphlet !
Mais, le couvrant toujours de son pouvoir suprême, Louis est le vengeur du poète qu'il aime : A la table royale il le convie un jour. 11 fait plus : à Versaille, entoiué de sa cour, Avec cette princesse , alors heureuse et belle , Qu'un cri de Bossuet devait rendre immortelle -, De Molière outragé , que son grand cœur défend , Sur les fonts de baptême il veut tenir l'enfant ; Et le fds d'un acteur, malgré l'intolérance, A reçu devant Dieu le nom du roi de France !
Pourtant, toujours en proie à ce conflit brûlant Qui consumait sa vie et doublait son talent, 11 n'était pas heureux ! car la gloire et la haine Sont un double fardeau qui pèse à l'âme humaine. Dans un amour profond il avait cru trouver Ce pur délassement ([ue l'on aime à rêver
1 On Taccusa d'avoir épouse sa propre fille; il Jédaifina toujours rie ri'pondrc à cette nccusatioD. L'acte de maria(;e de Molière, récemment découvert par M. U.tTara, prouve que Molière avait épousé la sœur et non la fille de Madeleine Béjiirl, avec laquelle on suppose qu'il avait eu des relations.
2 Louis XIV tint sur les fonts baptismaux le premier enfant de Molière avec Uenrierie d'.\nf;li;lerre. Cet enfant, <|ui portail li; nom de Louis, ne vécut pas.
Apres les grands travaux. Oasis bien-aiméo,
On l'Ame se retire et repose calmée ;
Où l'orgueil, que le monde irritait de ses coups,
Cède au baume enivrant d'un sentiment plus doux !
Une enfant, gracieuse et belle*, Comme Agnès ou comme Isabelle , Sous ses regards avait grandi.
Partout il plaça son image , Heureux en lui rendant bommage De voir son modèle applaudi.
Toutes ces riantes figures.
Toutes ces jeunes fdles pures, Cœurs cbarmants aux fraîcbes amours :
Lucile , Angélique , Henriette , Folle, aimante, sage ou coquette, C'est elle ! c'est elle toujours !
Elle !... telle qu'il l'a rêvée !...
Par ce grand génie élevée , Elle excelle aussi dans son art.
Pour former son intelligence , D'une mère il eut l'indulgence Et les tendres soins d'un vieillard.
Il l'aimait... ce fut sa faiblesse.
Tant de beauté, tant de jeunesse.
L'enivrèrent à son déclin.
Il lui donna gloire et ricbesse Pour avoir de l'encbanteresse Un peu d'amour... ce fut en vain !
A peine de l'hymen a-t-il formé la chaîne. Que la naïve enfant se change en Célimène. Alors plus de repos pour ce grand cœur blessé! 11 regrette aujourd'hui les tourments du passé.
I Annaiifle Bi'jart, joiiiu' sreiir <li- .Madeleiiii- r.ôjart, et aclricr comink' clli' de la <>ii|ic .l.- Molic ic.
Se vengeant du mari, dont ils torturent 1 Ame,
Les grands seigneurs raillés font la cour à sa femme.
Il est jaloux... il veut'se venger... la haïr...
11 pardonne... à l'amour il ne sait qu'obéir!
Il souffre ! mais toujours son art se développe :
Inspiré par ses maux, il fait le Misanthrope.
Il puise un nouveau feu dans ses transx)orts bndants ;
Son amertume éclate en sublimes élans ;
Sa verve est incisive ; il fronde, il rit, il joue ;
La mort est dans son cœur, le fard est sur sa joue :
L'artiste se surpasse, et l'homme disparaît.
Ah 1 quand nous pénétrons dans ce drame secret, >'otre esprit s'épouvante et notre cœur se serre De voir tant de gaîté couvrir tant de misère ; Et nous donnons dés pleurs à Théroïque effort Qui le pousse au théâtre une heure avant sa mort I
Si vous fûtes si grands , ô Molière ! ô Shakspeare 1
Si tant de vérité dans vos œuvres respire.
C'est que par votre voix la nature a parlé :
Vos héros ont l'amour dont vous avez brûlé ;
Vos haines sont en eux, comme vos sympathies;
Toutes les passions que vous avez senties,
Tous les secrets instincts par vos cœurs observés,
En types immortels vous les avez gravés.
L'art ne fut pas pour vous cette stérile étude
Qui peuple d'un rliéteur la froide solitude ;
L'art, vous l'avez trouvé lorsque, pauvres, erranfs,
Vous viviez au hasard, mêlés à tous les rangs.
Personnages actifs des scènes toujours vraies
Qui passaient sous vos yeux, ou tragiques ou gaies.
L'art a jailli pour vous nouveau, libre, animé,
De tous les sentiments dont l'homme est consumé ;
Vous avez découvert sa science profonde,
Non dans les livres morts, mais au livre du monde !
La gloire est à ce prix. Hélas ! pour l'obtenir La vie est l'hécatombe offerte à l'avenir. L'àme va s'épuisant jour par jour tout entière , Puis tout à coup se brise...
Ainsi mourut Molière !...
Son âme remontait à peine vers les deux Que tous ses ennemis, que tous les envieux Se lèvent à la fois. Une implacable haine , La haine des dévots, contre lui se déchaîne : « 11 a pu nous railler et nous braver vivant ! » Il n'est plus, disent-ils, jetons sa cendre au vent: » Que l'impie au saint lieu n'ait pas de sépulture... » Mille hypocrites voix grossissent ce murmure : Le peuple, qu'il aimait et dont il est sorti, Insensé, contre lui le peuple prend f)arti ; Il vient, du fanatisme aveugle auxiUaire, Frapper de ses clameurs la maison mortuaire.
Mais tandis qu'au dehors ces cris retentissaient.
Près du corps de Molière en larmes se pressaient
Ses amis accourus, sa troupe désolée.
Par qui sa noble vie est alors rappelée.
Qui redit ses bienfaits, et pleure en révélant
La bonté de son cœur égale à son talent.
Quelques vieux serviteurs, et les pauvies encore
Qui recevaient de lui des secours qu'on ignore,
Tous, en le bénissant, ra|)pellent à la fois.
Et les bruits du dehors sont couverts par leurs \oix !
* Dominant le clergé, la volonté royale Veille encor sur Molière et met (in au scandale. Puis, sans pompe, le soir, tous ses amis en druil, Parmi les morts obscurs vont cacher son cercueil ^ ! n
I L'cul. rn-iiiciil fui lail par deux, pié.rej i|iii accoiii|)iij;iiciuiit le corps s:iiis rlianter. Molière fut iiiliinn' le s^iir ilaiis le ciiiielièi-e q ti est denièie la cltapclju Sl-Joseph, rue Moiiliiiaiire ; unis ses amis éiaieiit pi'ésaiiis. Viii^i-ileiix ans |>Uis lard, La l''i)iilaiiic lut enleiré dan^ le iiil'iiia elmi'tièrc.
336 MtZZA VIT A.
Deux siècles ont passé , ses œuvres immortelles Semblent après ce temps plus jeunes et plus belles. Dans l'art qu'il a créé , toujours original , Cbez aucun peuple encor il n'a trouvé d'égal. Par ses rivaux vaincus sa gloire est confirmée. Cliacun (le leurs efforts accroît sa renommée ; Tout a changé, les lois, les usages, le goût, 11 peignit la nature et survécut à tout! Et cependant, malgré l'universel hommage. Dans Paris de Molière on cherche en vain l'image ' Que de jours écoulés a\ ant qu'un monument Ait convié la France à son couronnement ! Mais cette heure viendra; vieille et fidèle amie, Revendiquant sa gloire, enfin l'Académie, Qui l'avait vainement appelé dans son sein , La première a conçu ce glorieux dessein.
Déjà le marbre est prêt ; vis-à-vis la demeure Témoin de ses travaux et de sa dernière heure. Du haut du monument il pourra voir encor Ce théâtre où sa gloire en naissant prit l'essor ; Là chaque âge est venu de ce rare génie Applaudir le bon sens, l'audace et l'ironie, Ce style inimitable , et ce vrai goût du beau , Cette feime raison qui, radieux (lambeau, Dans les replis du cœur projette sa lumière, Enfln cet art divin qu'atteignit seul Molière !
Quand la foule du siècle en tumulte à ses pietls Passera... tout à coup, si vous vous animiez
1 L'AlIciDOgnc a sou{;i'-, si ce n'est avant la France, du moins siiuultunén)eiit, à élever une statue il Molière. Voici ce iiuannoncérenl les journaux ulleiuaiids il y a liju.sieurs mois :
« Le sculpteur Uaenel vient de terminer une statue colossale de Molière assi^, en marl>re de Carrure. Celte statue est dcstinéu il orner la t'ueudc du nouveau llii'airc de Dresde, ainsi ijue celles de Sliuk>i)eare et de BeelliO' eu.
LE MOxNUMEJST DE MOLIÈRE. 337
Conune le Commandeur, marbre de sa statue ,
ht si sa voix parlait à cette foule émue ,
Que dirait-il?... Helas! pour nous, fils orgueilleux ,
11 aurait des leçons comme pour nos aïeux;
De notre âge on verrait sa sé\ère justice
Censurer chaque erreur, combattre chaque vice;
11 oserait railler sous leur masque moral
L'intrigant philanthrope, et le faux libéral,
L'avocat tout gonflé de sa creuse faconde;
L'utopiste en travail de refaire le monde ;
Le souple ambitieux au pouvoir toujours prêt.
Ne servant pas l'État, mais son propre intérêt;
Le parvenu , nmlgré l'égalité conquise ,
Parant d'un vieux blason sa moderne sottise;
A la fraude exercé , l'avide industriel
Mettant e7i actions l'eau , la terre et le ciel ;
Anonyme assassin, l'abject folliculaire
Calomniant au prix d'un infâme salaire ;
La femme en homme libre osant se transformer.
Oubliant que sa force est de plaire et d'aimer.
Enfin si tu vivais de nos jours , ô Molière !
Tu maudirais surtout de ta voix rude et lière
L'amour de l'or, ardente et vile passion
Qui consume et qui perd la génération:
Cet amour a tué l'amour de la patrie,
Par son impur poison la jeunesse est flétrie ,
L'or des plus beaux instincts fait dévier le cours;
Plus d'élans généreux , plus de nobles amours ;
Le poète lui-même, aurais-tu pu le croire!
Anne l'or, ô Molière! encor plus que la gloire.
Cet appât du vulgaire a gagné les esprits.
Tous encensent l'idole et s'en montrent épris.
Lève-toi! dis à ceux qui gouvernent la France :
« Osez combattre aussi le vice et l'ignorance ,
" Imitez du grand Roi l'exemple glorieux ;
» Enflammez pour le bien les co'urs ambitieux ! Si quelque Satiricpie à la sainte colère Flagelle comme moi les abus qu'on tolère,
)» Vous-mêmes du génie encouragez l'effort ,
)) En s'appuyant sur lui le pouvoir est plus fort. » Aux nations c'est lui qui trace la carrière; » Devant le siècle en marche il porte la lumière; » Sentinelle avancée il voit les temps venir, » Et toujours au génie appartient l'avenir ! »