YSEULT. G
Et riiymne des morts sous la voûte Vibrait, quand soudain une voix Fait cesser le chant : on écoute :
Yseult apparaît, et l'on doute Si c'est bien l'Vseult d'autrefois.
Comme une prêtresse des Gaules, Ses noirs cheveux flottent épnrs Sur l'ivoire de ses épaules :
Le délire est dans ses paroles, Le désespoir dans ses regards.
(t O vous , le frère de mon père ,
» ])it-elle au prieur prosterné ,
» Que maudite soit la prière
" Que vous chantez au sanctuaire ,
') Quand périt un infortuné!
» Écoutez le bruit des tempêtes , » L'éclat de la foudre et des vents; » Que la mort tombe sur vos tètes , » Vous qui priez pour des squelettes, » Quand il faut sauver les vivants!
') Son vaisseau, battu par l'orage,
» Va sombrer à côté du port;
» Oh ! par pitié , sur le rivage
» Volez ! oubliez mon outrage :
') Je vis , et peut-être il est mort !
)> Mort! oh ! penser qui me rend folle! » Mort! lorsque j'allais être à toi!
» Mort! avant que cette parole, » — Je t'aime! — à jamais, te console » Des maux que tu souffris pour moi!
» Oh ! venez ! » Et sa voix supplie ; Mais un moine dit froidement :
« Malheur à cette femme impie!
» II faut qu'un blasphème s'expie ' » Le ciel lui garde uh châtiment.
Et l'hymne des morts recommence
Comme un présage de malheur. ,
Désespérée, Yseult s'élance : |
Son àme , en proie à la démence ,
N'a pour guide que sa douleur.
Elle gravit, sans prendre haleine,
Les mille marches du beffroi;
Monte sur la flèche, et promène l
Son o;il de la mer à la plaine; f
Puis elle pousse un cri d'effroi.
Aux rayons du jour qui se lève, ;
Sur les flots elle a vu l'esquif; ï
L'ouragan l'assiège et l'enlève, I
Et, comme un ballon qui se crè'. e, Il le brise contre un rescif.
Sur les débris du beau navire La mer jette son noir linceul ; Tout à coup sa fureur (;\pire, Et sur Tonde, où le jour se mire, Un naufragé reparaît seul. .
Est-ce lui? la vague le presse Et l'entoure comme un serpent!...
Près de l'archange Yseult se dresse, Elle entend des cris de détresse, Et sur l'abîme se suspend!...
C'est lui!... Ses yeux voilés de larmes Ont revu briller sur son co ur La croix d'or qu'en un jour d'alarmes Elle suspendit sur ses armes.
Comme un talisman de bonheur!
YSi:ULT. 63
Il lutte ; sa force est éteinte ;
11 lutte, et croit voir fuir le bord :
Du Ilot la glaciale étreinte
Sur son visage a mis l'empreinte
De l'agonie; il lutte encor!
Et l'heure fuit lente et tardive, Comme elle fuit dans la douleur; Il lutte, il avance, il arrive.
Déjà son pied touche la rive.
Il est sur la grève ; ô bonheur !
Mais quel est ce bruit?... La rafale A cessé ; l'air est calme et doux , Et pourtant de la mer s'exhale Une clameur sombre, infernale.
Comme un implacable courroux :
C'est le flux!... le flux qui s'approche Et déjà GRONDE sourdement; Le flux , qui va ceindre la roche.
Comme la faucille qui fauche Ceint une gerbe de froment.
Lorsque la tempête s'élance Des mains du Seigneur irrité ^ L'homme prie avec espérance. .
On peut désarmer la vengeance ! , • .
Le flux, c'est la fatalité!...
Toujours, quand la même heure sonne. Il vient, rien ne peut l'arrêter; Alors , sur la plage bretonne On entend ce cri qui résonne :
«Fuyez! car le flux va monter. . »
Et le flux monte, inexorable, Lent au regard , rapide au pas ;
G4 FLEURS DU MIDT.
Malheur au pêcheur misérable Qui s'est attardé sur le sable!
Hélas! il ne reviendra pas!...
Et lui, sauvé de la tourmente, Et lui, qui vainquit l'ouraj^an, Va, sous les yeux de son amante, Sombrer dans la grève écumante Qu'envahit déjà l'Océan !
La terreur lui prête son aile , Il vole, il touche presque au port; Sur ses pas l'onde s'amoncelle :
Yseult le voit, pâlit, chancelle; Est-il sauvé?... Kon, il est mort!..,
Et soudain une forme d'ange, Comme un éclair, glissa du ciel ; On entendit un bruit étrange , Et l'on se disait : C'est l'archange Qui s'enfuit du mont Saint-Michel.
Lorsque le flux quitta la plage.
Le corps d' Yseult, inanimé.
Était gisant sur le rivage A côté de la froide image De celui qu'elle avait aimé.
Un moine écrivit leur histoire Sur les marges de son missel , Et l'on bâtit à leur mémoire Une chapelle e\|)iatoire Au penchant du mont Saint-Michel.
Tniis, 183j
r.EPONSK A UN POETE. G5