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A UNE AME EN DEUIL

TOURMENTS DU POÈTE

Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux raille ans après notre vie? Chateaobuiand,

Amour, vertu, génie, tout ce qui a honoré riioramc, l'homme l'a persécuté.

Madame de Staël.

Oh ! ne me parle pas de bonheur et de gloire , A moi, pauvre ignorée, à qui rien n'a souri! A moi qui, dans la coupe où j'aurais voulu boire, Trouvai le miel tari !

Comme la sensitive aux regards je me cache ; Mais il ne suffit pas d'être pure et sans tache

Pour couler d'heureux jours :

Au désert, la pensée ardente, insatiable. Qui sonde trop la vie , et que la vie accable , Fermente dans mon àme, et la ronge toujours !

Parce qu'il est encor des roses sur ma joue, Et qu'étouffant mes pleurs, je souris et me joue

Du bonheur qui me fuit , Tu dis , en me voyant : « Cette femme est heureuse ! )) Elle pourra calmer ma vie aventureuse, » Elle pourra répandre un rayon sur ma nuit ! »

Ah ! si c'est la pitié que ton passé réclame ,

J'en ai pour le malheur ; viens puiser dans mon âme :

Mais nioi , te consoler !

Moi, qu'entoura toujours la froide indifférence, Ce langage d'amour qu'implore ta souffrance,

Saurai-je le parler ?

Puis-je , pour adoucir le mal qui te dévore , Au songe du bonheur te faire croire encore,

Lorsque je n'y crois plus ? ,

Puis-je à ton cœur brisé conseiller la prière, Moi qui reste à genoux muette sur la pierre , Et n'ose plus former des vœux toujours déçus ?

A des jours sans bonheur, non, je* ne puis me faire; Je suis faible à la vie; et, vers une autre sphère En tournant mes regards, j'ose interroger Dieu ; Je dis : « Quoi 1 sans pitié pour une pauvre femme, » D'amour, de poésie il a pétri mon àme , » Et j'ai dû lutter seule avec ce double feu !

)) Seule ! sans rencontrer la source où l'on s'étanche ! )) Seule ! sans une autre Ame où mon Ame s'épanche ! » Seule ! pour admirer, croire , aimer et souffrir ! » Seule ! seule toujours !.. Si je dois ainsi vivre, » Avant qu'à blasphémer le d<''sespoir me livre, » Mon Dieu, fais-moi mourir !... »

Et pourtant , ce n'est pas que le destin m'abreuve De ces malheurs puissants qui mettent à l'épreuve Le poète ici-bas, pour le régénérer.

Et qui , bouleversant son Ame indépendante,

TOURMENTS DU POÈTE

Inspirent à sa voix , plus ficre et plus stridente, Des hymnes de douleur si beaux qu'ils font pleurer

Ah ! ces nobles tourments, souvent je les envie ; Ils déchirent le cdur, mais font sentir la rie. Gladiateur sanglant, il est beau de lutter : A l'homme de génie il faut de graiids contrastes ; Après des jours sereins il faut des jours néfastes... Son âme doit tout refléter.

Il est beau de souffrir comme a souffert le Dante ! Aux cris de Némésis, implacable et mordante, II est beau d'imposer silence en l'étouffant ! Il est beau que le Tasse , accusé de folie , Meure, et lègue un remords à toute l'Italie, Qui ne le vit pas triomphant !

Comme Homère, il est beau que Caraoeils liiendit** Que Corneille expirant fasse ime tragédie

Pour obtenir du pain ; Que Milton, en créant son ange des ténèbres. Ressente tour à tour, dans ses heures funèbres.

Les tourments qu'il dépeint !

Puis, il est beau d'ouïr le jeune Malfdâtre, Lui qui trouva toujours la nature marâtre ,

Chanter la volupté !

Il est beau que Gilbert, mourant dans un hospicf , A ses vers dédaignés laisse pour frontispice :

GÉNIE ET Pauvreté !

Eh ! n'est-ce pas encore une chose sublime Que la gloire vouée au supplice du crime ? Chénier *, de l'échafaud volait au Panthéon !-.. Sous le glaive, Roland déployait sa grande âme. Fière et belle Roland, est-il un cœur de femme Qui ne batte d'orgueil en prononçant ton nom !

I A 11(1 ri' (^liénit-r.

lit vous dont les accents réveillaient l'Aiisonie,

Vous qu'on a torturés dix ans dans l'agonie,.

Noî)lc Maroncelli, sublime Pellico,

Martyrs de liberté que l'amitié rassemble,

A la postérité vos noms iront ensemble.

Et dans tous les grands coeurs trouveront un écho !...

Oui, j'aime vos malheurs! quelle âme assez commune

N'envîrait le génie au prix de l'infortune ?

Laissez les jours de joie à des mortels obscurs ;

La douleur est pour vous l'offrande expiatoire

Dont vous avez payé l'auréole de gloire

Qui couvrira vos fronts dans les siècles futurs !..,

Comme l'éclair jaillit au milieu des nuées, Dans les âmes ainsi fortement remuées Dieu jette quelquefois un regard de merci ; Alors , se dégageant des ombres de la terre , Leur avide pensée au ciel se désaltère... Oh ! je voudrais souffrir ainsi !

Mais il est des douleurs que le monde méprise, Dont notre âme se meurt sans qu'elle soit comprise , Sans qu'un mot de pitié dit par un être aimé Vienne cicatriser nos blessures qui saignent : Par ces tourments secrets que les hommes dédaignent, Mon cœur est consumé !

Traîner une existence aride et monotone Où l'amour n'a jamais répandu sa chaleur ; Voir pâlir mon printemps comme pâlit l'automne ; Dans l'abîme du temps jeter mes jours en fleur !

L'âme ardente de foi trouver un siècle athée ! Avant d'avoir joui, vivre désenchantée,

Et garder le désir !

Poursuivre sans espoir, dans un monde frivole , Le bonheur idéal, qui sous ma main s'envole

Quand je veux le saisir !

TOURMENTS DU POETE. 9

Comme le fer rongé lentement par la rouille , Comme l'arbuste en fleurs, que le givre dépouille

J)e bourgeons parfumés, Voir user, voir llétrir mon âme pure et fraîche Sous le souflle glacé qui, chaque jour, dessèche

Mes rêves bien- aimés !

Hélas ! ma vie ainsi s'épuise dans l'angoisse ;

Mes plus doux sentiments, qu'on déflore et qu'on froisse,

Demeurent méconnus.

Et dans un cercle étroit, désanchanté, vulgaire. Je cherche en vain les biens que j'espérais naguère...

Je ne les trouve plus...

Ne pouvant du bonheur pénétrer le mystère, Que de fois j'ai rêvé ton crime involontaire , Chatterton , âme ardente à qui la foi manquait ! Comme toi j'ai senti cette douleur aiguë Qui nous fait désirer de boire la cigué Dans un dernier banquet !

Mais, quand tu te livras à ta pensée amère, Sans doute, infortuné, tu n'avais plus de mère; Une mère à la vie enchaîne son enfant : Sa vieillesse attiédit notre ardente énergie ; Elle a, pour nous calmer, une douce magie; Contre le désespoir son amour nous défend.

Ma mère , à ce nom seul , sur mon âme embrasée , Je sens toujours couler une fraîche rosée ; Je n'ai trouvé qu'en elle indulgence et douceur ; A mes autres parents je suis presque étrangère ; Jamais je n'ai connu la tendresse d'un frère, Ni l'amour d'une sœur.

Ces beaux jours confondus, cette étroite alliance. Charme des premiers ans , intime confiance Qui doit unir le frère et la sœur en naissant, Embellissaient en vain mes rêves poétiques !

Hélas ! lorsque les cœurs ne sont pas sympathiques, Qu'est le lien du sang ?

L'àme seule s'unit à l'âme Par une indestructible trame Où les sentiments sont mêlés; Puissance d'amour attractive , Qui, soudain, émeut et captive Deux cœurs l'un vers l'autre appelés :

Alors les pensers se confondent ; Alors les accents se répondent ; Alors la vie est un chemin Dont deux êtres suivent la voie , Dans l'infortune ou dans la joie , Se tenant toujours par la main.

Ce bras où notre bras s'appuie, Ce regard dont la flamme essuie Nos pleurs , comme un rayon divin ; Ce souris, bienfaisant dictame.

Enfin cette âme pour mon àme , Hélas! je l'ai cherchée en vain.

EVEIL DE L'AME. il

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