LA PROMENADE
Vois-tu ces moissonneurs folâtrant sur les gerbes, Et dont les cris joyeux animent nos vallons? Le jour a disparu derrière la colline; Contemple à l'horizon ces flots d'or et d'azur ; Ils succèdent aux feux du soleil qui décline, Vvois comme tout est beau î comme le ciel est pur ! Vois , la nuit qui s't'tend n'a pas de sombres voiles ; Tel qu'un phare brillant entouré de flambeaux, Il plane sur ces monts, l'astre ami des tombeaux. Escorté de milliers d'éto:les.
Mon cœur est pénétré d'un doux ravissement. Avançons à pas lents, que ton bras me soutienne; L'amour est doux ici , mets ta main dans la mienne , Parle-moi du bonheur qu'on éprouve en aimant: Entends-tu des forêts le bruissement sonore? Le chêne retentit sous les ailes du vent. Et des cloches du soir le son se mêle encore A la voix du torrent.
De ces rochers déserts nos pieds foulent la cime ; Arrêtons-nous ici sur ces débris sans nom : Dis-moi, ne sens-tu pas une extase sublime Quand tu peux d'un regard embrasser l'horizon ? Vois comme l'Océan vient mourir sur la plage; De rapides vaisseaux fendent ses flofs amers. Oh ! je voudrais , fuyant vers un lointain rivage , Contempler avec toi l'immensité des mers ! Vois ces globes de feu scintiller dans la nue; Vois ces monts nébuleux que la neige a couverts; Leur sommet dans les cieux se cache à notre vue, Et le fleuve mugit dans leurs flancs entr'ouverts ; Vois ce lac transparent qu'un vieux château domine , Et cette tour gothique où tintait le beffroi ; L'oiseau des nuits, planant sur ces murs en ruine, Fait entendre son cri d'effroi.
Aux regards de l'amour que la nature est belle! Ces chaumières, ces bo's font palpiter mon cour :
Ici, seule a^ec toi... chaque objet me révèle Un asile pour le bonheur.
Regarde, sous nos pieds la cité se déroule; De ses plaisirs bruyants, non, tu n'es plus jalou\; Parmi ses habitants qui se pressent en foule Est-il un seul mortel plus Cortuné que nous:' Partage ce bonheur que mon âme i)réfère; ÎN'e cherche plus des biens qui ne font qu'ébloui i'; Dans un monde pervers, dis-moi, qu'irais-tu faire? On t'apprendrait à me trahir.
HECATOMBE.
Là gloire de l'artiste est un feu qui consume; A son foyer brûlant le flambeau qui s'allume Brille d'un vif éclat, mais tombe avant le soir : 11 meurt, comme l'encens s'éteint dans l'encensoir, Après que sur l'autel sa vapeur virginale Vers Dieu s'est élevée en suave spirale.
On dirait qu'ici- bas l'homme prédestiné Veut retourner au ciel pour lequel il est né, Aspirant à mêler sa terrestre harmonie Aux concerts immortels d'où descend son génie ; Mozart, Hérold, ainsi par la mort sont fauchés! Des phalanges d'en haut séraphins détachés. Vous glissez parmi nous; vous nous faites entendre Des chants qu'à votre voix un ange dut apprendre :
HECATOMBE. 1 09
Puis, lassés de l'exil, vous remontez vers Dieu :
Hier, ainsi loin de nous s'envola Boïeldieu ;
Kt, tandis que nos pleurs mouillaient encor sa cendre.
Dans le cercueil un autre était près de descendre :
La mort, comme un vieillard dont le sort est fini.
Beau, jeune et triomphant, a frappe Bellini;
Et peut-être déjà creuse-t-elle la tombe
D'un génie, en naissant, promis à l'hécatombe!