‹ Poésies complètesChapitre 65 sur 160 · IMPRESSION DU SALON DE · texte numérisé non relu

IMPRESSION DU SALON DE

Qu'avaient-ils pour mourir? dit la foule mouvante En s'arrêtant pensive auprès de leurs tableaux ; Et pourquoi projeter sur leur gloire vivante L'ombre de leurs tombeaux ?

L'un avait-il au ciel vu pâlir son étoile? A l'autre avait-on dit : « Tu n'iras pas plus loin , » Pour qu'ils aient du cercueil tous deux levé le voile. Et soient morts sans témoin?

L'auréole à ton front s'était-elle ternie, Vieillard? n'avais-tu plus de souffle fécondant? La douleur venait-elle éteindre ton génie, Jeune homme au cœur ardent?

Quoi! tous les deux sont morts avant que l'heure sonne, Sans qu'au vieillard la gloire ait parlé du passé, Et sans que l'espérance ait montré la couronne Au jeune homme insensé!

Insensé! car le ciel avait mis dans ton âme L'aliment immortel qui devait la nourrir, Et tu pouvais puiser à des sources de flamme Sans ja ais les tarir.

118 PENSEROSA.

Mais de ce feu divin qui t'animait nagnèrcs Le foyer s'éteignit, et de ton cour altier L'amour, qui n'est qu'un jeu pour les âmes vulgaires, S'empara tout entier ;

Cet amour qu'ici-bas l'indifférence paie, Sentiment tyrannique, ardent, italien, Et qui laisse dans nous une éternelle plaie Quand on rompt son lien.

Pâles hommes du Nord , vous qui n'avez dans l'âme Qu'un amour passager, frivole, abâtardi, Oh ! vous ne savez pas ce qu'est l'amour de flamme Des enfants du Midi !

Toi , tu l'avais appris sous le ciel de Venise , Où des rêves d'artiste avaient conduit tes pas, Où s'élevait ta gloire à la France promise , D'où tu ne revins pas ! ! !

L'amour qui t'a tué n'a laissé sur la terre Que des traces d'un jour, de vagues souvenirs; Jl s'est enseveli comme un sanglant mystère , Sous le Font des Soupirs.

Mais nous pouvons encor comprendre son ravage , Son angoisse poignante et ses mornes douleurs; Car tu les as gravés dans ton dernier ouvrage, Le Départ des Pêcheurs.

Là, de ton noir chagrin tout a le caractère : Chaque homme porte un front d'où l'espoir est tombé, Chaque femme succombe à sa douleur austère, Comme la Niobé.

Le vieillard et l'enfant n'ont pas même un sourire : L'un se souvient encor, l'autre a tout deviné; Le vieillard voit la tombe, et l'enlant semble dire : " Pourquoi donc suis je né? »

Et, comme fatigués par le travail de vivre, Sur la mer orageuse ils s'élancent toujours, En demandant à Dieu que la mort les délivre Du fardeau de leurs jours.

Oh! non, ce n'est ])oint là le pêcheur d'Italie, Qui, libre, insoucieux comme le flot mouvant, Accepte sa misère en chantant , et l'oublie Sous un ciel énervant.

C'est le sombre tableau du peintre qui succombe En laissaiît sa douleur empreinte dans son art : C'est l'adieu de Gilbert, c'est l'hymne de la tombe, Dernier chant de Mozart ! ! !

L'amour a tué le jeune homme; Mais toi qu'avec respect on nomme.

Toi, le peintre de l'Empereur, Toi qui sem biais fait à sa taille Pour ranimer chaque bataille Où son aigle planait vainqueur;

Toi qui, grand de sa grande vie, L'as retracée et l'as suivie Aux Pyramides, à Jaffa, Partout où la suivra l'histoire.

Partout où du fds de la gloire Le bras ou l'âme triompha ;

Toi qui , lorsque l'Europe unie Vint dérober à ton génie Les hauts faits de Napoléon, Dédaignant toute œuvre frivole , Immortalisas la coupole De son sublime Panthéon ;

Qu'avais-tu pour mourir, toi qui vivais de gloire Comme le jeune artiste avait vécu d'amour.^

120 PENSEROSA.

A la tienne est-il \rai que tu cessas de croire Et que tu dis un jour :

« Puisqu'à mes cheveux blancs on ravit la couronne, Qu'on la jette brillante à d'autres jeunes fronts, Qu'on veut tuer mon nom.... que l'oubli m'environne, Place aux vivants! mourons! »

Est-il vrai qu'on ait vu la critique mordante Étouffer sous son poids ton génie enchaîné , Semblable à ce manteau de plomb lourd dont le Dante Accablait le damné?

La gloire était ta vie , et tu la crus éteinte , Et tu maudis le monde, et tu l'abandonnas; A côté de l'oubli tu vis la mort sans crainte. Et tu te la donnas.

Comme des criminels, en secret et dans l'ombre. Après avoir souffert , après avoir gémi , Ils sont morts tous les deux , morts d'un désespoir sombre, Sans un dernier ami.

Malheur à ceux (jui les frappèrent!

A la femme qui n'aima pas!

A la foule d'où s'éciiappèrent Des mots qui hâtent le trépas!

Pjiiii, 183G,

Quand je vais triste et seule, et que, dans le ciel gris.

Je suis quelque nuage errant sur les toitures.

Et, comme ces draps noirs qu'on met aux sépultures.

Couvrant des boulevards les arbres rabougris;

Lorsqu'au bourdonnement de ce cbaos qui passe,

De ce peuple encombrant l'borizon et l'espace.

De ces milliers de bruits dans l'air se confondant

Comme un cri de blasphème immense et discordant ,

Je marche , et que ma vue est tristement frappée

Par cette Babylone à la vie occupée,

A la vie où la chair est tout et l'esprit rien,

Où le mal triomphant aux pieds foule le bien ,

Où la plèbe se rue au plaisir qui l'appelle.

Où jouir est le mot que toute langue épelle.

Où les hommes, parqués comme de vils troupeaux,

Vont dévorant leurs jours sans bonheur ni repos;

Quand toutes ces maisons où la lumière monte

Se pavanent le soir pour le crime ou la honte.

Et que la poésie en sa virginité

En voit sortir fardé, par l'art ou la beauté.

Le vice.... saltimbanque immonde qui s'étale

Et vend tout pour de l'or dans cette capitale ;

Alors, ce faux Paris, ce Paris idéal,

Que je rêvais si grand sous mon beau ciel natal ,

Se dissout à mes yeux comme un trompeur mirage ;

Et le Paris réel accable mon courage.

121 PENSEROSA.

Craintive, je voudrais, m'enfuyant au désert. Sortir de cet al)înie où j'ai long-temps souffert; Je voudrais, nivelant tous ces amas de pierres, Sur la mer, sur le ciel reporter mes paupières, Loin de ces lieux impurs, qu'on dit civilises. Sentir le souffle frais de nos vents alizés Glisser dans mes cheveux, dilater ma j)oitrine, M'imprégner des parfums de la vague marine.... Je voudrais m'élancer comme le jeune faon , Libre, sur les rochers où je bondis enfant.

Puis, lorsque sous mon toit rêvant ainsi je rentre, Et que près du foyer mon âme se concentre. Je pleure en me disant que je ne pourrais plus Séparer mon cojur pur de ces co-urs dissolus ; Que l'art, la poésie et les splendeurs que j'aime Se retrouvent au fond de cette fange même ; Qu'il faut, pour en tirer quelques | arcelles d'or. Dans cet abîme impur long-temps iilonger encor; Que tout génie humain, acceptant ce mélange, A sur ce sol ardent brûlé ses ailes d'ange , Et que, pour satisfaire un rêve de l'orgueil, Je dois fendre la mer sans regarder l'écueil.

Et pourtant, je le sens, ce cœur qui s'interroge Repousserait l'encens et l'éclat de l'éloge. S'il pouvait retrouver cet amour maternel , Amour qui vient des deux , amour seul éternel , Amour que j'ai perdu , qui me manque à toute heure, Qui prendrait la moitié des tourments dont je pleure. Amour actif et saint qui veillerait sur moi Quand au bord du volcan je marche avec effroi! Oh ! que je fus coupable et que je suis punie ! ]Mon Dieu! j'avais ma mère, et vous m'aviez bénie De son amour profond , et je n'ai bien coujpris Qu'après l'avoir perdu quel en était le prix. Pour l'arracher une heure au marbre de la tombe. Mon Dieu, que de mon front toute couronne tombe. Que ces biens qu'a[)pelait mon désir insensé S'éloignent pour toujours , mon cœur en est lassé !

Que ces rAves d'orgueil que la jeunesse couve S'éteignent dans mon sein , mais que je la retrouve !

Oh! que je sente encor se poser sur mon front

Ces baisers maternels qui le rafraîchiront !

Que je l'entende enfin, cette voix d'une amie,

Pour moi depuis trois ans étouifée, endormie!

Une heure, une heure encor que je puisse la voir

Tendre vers moi ses bras prêts à me recevoir,

Et je m'y jetterai!... Puis, nous irons ensemble

Dans le champ qu'elle aimait et qu'ombrage le tremble.

Au bout de l'aqueduc, où la source, à couvert,

Dérobe ses flots purs sous le feuillage vert;

Où l'aubépine en fleurs s'étend comme un blanc voile.

Où le trèlle naissant de boutons d'or s'étoile;

Puis nous irons cueillir aux branches des pommiers

Les fruits que le soleil a mûris les premiers;

Nous irons secourir aux moissons, aux vendanges,

Les pauvres, qui diront : « Ces femmes sont des anges. »

Et j'oublirai le monde, attachée à ses pas,

Le monde qui distrait du bonheur qu'on n'a pas.

Paris, 1837.

124 PENSEROSA.

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