DOLORES
Elle me répondit, courbant sa tt^te pâle
Sur son frêle éventail de vélin et d'opale :
«■ Dans un monde où l'amour se montre sans pudeur,
La tristesse est pour tous un signe de froideur;
Nul ne sait deviner la joie intérieure
Rayonnant dans un cœur rpj'une espérance effleure;
On ne lit pas dans l'âme, heureuse tristement,
Si le front ne trahit l'idéal sentiment.
Parmi vous, quand on croit que j'étouffe mon âme,
Hélas! ce que j'éprouve est souvent tout un drame.
Un sourire, un regard, qui s'arrêtent sur moi,
Font frissonner mon sein d'un ineffable émoi ;
J'espère, illusion d'une âme virginale.
Que parmi les cœurs froids de la foule banale
Un être me comprend, et que, sans nous parler,
L'un à l'autre un regard vient de nous révéler;
Puis, craignant que le bruit n'étouffe ma pensée.
Je me tiens à l'écart et la tête baissée ;
La fête à mes regards disparaît, je ne vois
Qu'une image de flamme et n'entends qu'une voix ;
Le rêve prend un corps , le fantôme se dresse ,
Mon vœu répond au vœu qu'en tremblant il m'adresse :
Le rayon de ses yeux me brûle. Parle-t-il,
Une larme d'amour éclate sous mon cil ;
Ainsi qu'aux chants voilés d'une musique molle ,
Je me sens énervée aux sons de sa parole;
Et si , baissant la voix , il murmure à demi
Ces doux mots dont tout cœur une fois a frémi ;
« Je t'aime ! » ah ! c'est alors que le bonheur m'inonde !
Je pleure sans songer aux sarcasmes du monde;
Autour de moi je sens un souffle ardent courir ;
J'ai deviné la vie et je voudrais mourir;
Car, je le sais, sitôt que mon regard se lève,
La fête reparaît, mais j'ai perdu mon rêve!
« Cette foule, arc-en-ciel aux changeantes couleurs. Ces lumières, ces voix, ces arômes des fleurs, Tout ce luxe poignant, vivante poésie Qui réchauffe le sang et dont l'âme est saisie , Verse sur mes douleurs l'opium oriental :
126 PENSEROSA.
C'est un enivrement que je demande au bal,
Enivrement muet que nul cœur ne devine ,
Volupté qui me cause une extase divine,
Aliment idéal dont je viens me nourrir,
Et qui me donne encor des forces pour souffrir;
Crédule à cette erreur, en me rêvant aimée.
Je sens moins lourdement ma chaîne accoutumée.
Quand je rentre en ma vie oii tout est désespoir.
Où nul rayon d'amour n'éclaire mon ciel noir.
Parfois , planant sur moi , ce souvenir d'une heure
Rassérène mon front, embellit ma demeure;
Puis, quand je l'ai perdu, je viens le retrouver
Dans un monde où pour moi jouir n'est que rêver ,
Où, souffrante et cachée, accomplissant ses phases,
Mon âme voile à tous ses secrètes extases,
Et, craintive, dérobe un bonheur douloureux
A ceux qui n'y croient pas, parce qu'ils sont heureux! »
Paris, 1836.
MASTRILLO.
Nella bella città di Terracina ^iac<llIC Mastrillo di sottile ingcgno SlujK)re al papa e pregiudizio al regno.
(Poème italien sur StasCrillu.)
Monarque aimé d'un peuple libre, Je fais, avec mes Calabrois, Trembler, des Alpes jusqu'au Tibre.
L'Jtalie et ses petits rois^
MASTRTLLO. W,
Le papp, qui craint ma visite, S'enferme dans son Vatican , Kt le roi de Naples s'abrite Sous les flammes de son volcan.
Partout je jette l'épouvante; Le sbire me nomme tout bas; Le moine, d'une voix fervente, M'implore et ne me maifcdit pas ; Car on sait que ma bonne lame Fend un bbmme comme on fend l'eau , Et les plus braves manquent d'àme Au nom du brigand Mastrillo.
Je suis le dieu de l'Italie;
Je l'étreins du haut de ce mont;
A mes pieds elle s'humilie.
Et pour moi tombent de son front
Ses fleurs, ses femmes sans pareilles.
Ses arts, ses trésors, et je sens
Toute la terre des merveilles
Palpiter dans mes bras puissants.
Les richesses de ma caverne De cent rois feraient le trésor, Et pour moi le vin de Falerne Est versé dans des coupes d'or.
J'ai des manteaux de la Calabre Brodés de perles et d'argent.
Et des diamants à mon sabre Plus gros que celui du Régent.
Mon trône, mes palais, mes villes.
Sont les blanches roches d'Anxur; Je n'ai pas de flatteurs serviles , Mais de mes braves je suis sûr!
Le riche redoute ma bande.
Et le pauvre opprimé par lui Jamais vainement ne demande Ou ma vengeance, ou mon appui.
28 PKNSEROSA.
Tremblant à l'éclair de ma dague , Princes et grands qui m'ont maudit, Quand de terreur leur co'ur divague, Tombent aux genoux du bandit.
Dans l'angoisse de leurs alarmes Souvent ils ont baisé mes pieds ; J'aime le sang, les cris, les larmes De ces lâches humiliés.
Vainement leur voix en appelle !
Nous avons conquis leurs trésors; Leur âme fuit, leur sang ruisselle; Aux vautours nous livrons leurs corps : Puis, quand les bras de nos amantes S'enlacent à nos bras nerveux , Nous essuyons nos mains fumantes Aux tresses de leurs longs cheveux.
De puissants princes nous honorent.
Le pape respecte nos droits.
Les jeunes femmes nous adorent, Le peuple chante nos exploits.
Par les saints et par la Madone A la mort nous sommes absous.
Amis, au diable je me donne S'il est au ciel un sort plus doux !
S(;rvanrie, 1833,