SUR SON TABLEAU DE HAMLET
Seul tu nous as rendu le Hamlet de Sliakspeare, Création sublime où la douleur respire, Où le poète a mis dans un cœur dévasté Tous les maux du génie et de l'humanité : Le désenchantement, le désespoir, le doute, Satiété, dégoûts, semés sur notre route, Révolte de l'orgueil, angoisse du néant, Enfer que Dieu jeta dans l'homme en le créant , Science du malheur, plaie immense et profonde Qui ronge toute chair et toute âme en ce monde.
Shakspeare avait laissé son âme dans Hamlet, Mais son œuvre n'était qu'un symbole incomplet. Avant que tes pinceaux , trempés à son génie , Eussent fait pour cette âme un corps en harmonie. Un corps qui vit et souffre , où tu viens de graver Tout ce Cjue le poète à nos cœurs fit rêver.
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Où la doiilfiir, prenant une forme nouvelle, Palpable, dans la chair de l'Iioinme se révèle, Et nous fait lire, empreints sur des traits amaigris, Les tourments qu'en ses vers Sliakspeare avait écrits.
Ton génie a compris cette tristesse immense
Qui dévore la vie et mène à la démence;
Le Hamlet de Sliakspeare en tes mains s'est fait cliair.
Regardez ce tableau! tout est muet dans l'air;
Les cieux semblent peser sur cette aride plaine
Couverte d'ossements et de poussière humaine;
Les sépulcres brisés sillonnent le gazon.
Des nuages de sang planent à l'horizon
Et jettent le reflet de leur sombre lumière
Sur la croi\ qui s'élève au fond du cimetière.
Là, comme un spectre errant, sous ses habits de deuil,
Hamlet a soulevé la pierre d'un cercueil;
Le débris d'un squelette est dans sa main profane;
De la tête de l'homme il vient peser le crâne :
11 vient , pour assouvir la douleur qui le mord ,
Interroger la vie en face de la mort ;
Et , quand il a placé dans la même balance
L'éternel mouvement et l'éternel silence ,
Jetant à nos grandeurs un dédaigneux défi.
Il dit : Gloire au néant! et sur le monde fi *!
Il est là méditant , assis sur une tombe.
De son cœur déjà vieux chaque illusion tombe;
1 Cette expresâioD est de Sbakspcare ; il l'a plact-e lui-même dan» la l)o:;clie de nanilel :«.... Tlii! worlil lie on' ! oh ! /it .' »
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Tous ses bonheurs perdus , tous ses désirs éteints Sur son pâle visage à jamais sont empreints. On lit son désespoir sur son front qui se creuse. Dans le sourire amer de sa lèvre niorpieuse , Dans son regard ardent (jni, tristement baissé, Redemande au tombeau l'image du passé ; Dans tout son être enfin oii la souffrance vibre, Compiimant chaque trait, déchirant chaque fibre...
Oh ! c'est bien le Hamlet que Shakspeare rêva ; L'enveloppe brisée et d'oii Tàme s'en va; Le malheur acharné sur un crâne livide Que ronge la pensée, et qui restera vide; L'homme qui se consume et dont la chair périt , Demandant à la mort le repos de l'esprit.
Paris, 1836.
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