I.MITATION l)K SllAKSPliAUE
(le ROI JEAN.)
Qui n'a lu dans nos vieilles chroniques la vie touchante et la mort tragique du jeune Arthur de Bretagne? Constance , c'est la mère de ce royal enfant. Elle veut lui rendre un trùne; elle souffre de sa déchéance; elle implore l'appui des rois; elle espère; elle est déçue !... Elle passe par toutes les émotions , par toutes les angoisses ; ses sentiments débordent en poésie é'^latante et profonde ; et quand les rois l'abandonnent, elle s'indigne comme une reine, elle pleure comme une mère ; puis . entourant son fils de ses bras , elle se précipite sur la terre et s'écrie :
Mon chagrin se revêt tl'un orgueil légitime, Car le malheur ren^ fier et roidit sa victime. Que les rois maintenant s'assemhlent sans pudeur Devant la majesté de ma grande douleur ! Ma douleur, désormais immense et solitaire. Est si lourde à porter qu'il n'est plus que la terre Qui puisse sur son axe en soutenir le poids. Seule avec ma douleur sur son sein je m'asseois ; C'est le trône où vivra ma royauté nouvelle. Dis aux rois de venir se courber devant elle !
Cieux , voyez ma douleur et vengez mon injure ' Tonnez contre ces rois à la langue parjure !
Vnc vonvo vous crie : O rionx ! déchaînez-vous! Défendez l'orphelin ; teiioz-nioi lieu d'époux !
Le mallieur ne l'accable point; elle se relève plus forte et plus m.ngnanime ; l'enfant dont elle partage la fortune, elle le presse sur le sein d'où il est sorti ; elle le sent vivre , elle le voit, elle entend sa douce parole; ses larmes se sèchent parfois sous le baiser filial qu'il lui donne ; il sourit , et son âme rayonne ; ses douleurs de reine sont adoucies par ses consolations de mère ; elle lui dit avec amour .
Dieu versa ses trésors sur ta royale enfance : Élu par la nature au jour de ta naissance, La heauté, la grandeur, se mêlèrent en toi ; La fortune t'a fait, mon fils, pour être roi : Les roses et les lis brillent sur ton visage , Ta beauté doit toucher autant que ton jeune âge ; Mais la fortune impure, hélas ! nous a trahis; Elle se prostitue à tous nos ennemis ; Elle va, prodiguant sa faveur adultère, Courtisane éhontée , aduler Jean-sans-Terre !
La maternité, c'est le diadème indélébile de cette reine détrônée, douce couronne dont elle est fière, onction sacrée dont on ne pourra la dépouiller. La maternité, c'est le scea\i de grandeur et de dignité que Dieu mit à la femme, à cet è're faible qui devient fort en se sentant renaître , en donnant une moitié de son âme , une partie de son sang. L'amour maternel est intarissable; il résiste à toutes les épreuves, il survit à toutes les déceptions, à toutes les blessures et à toutes h s offenses. Sentiment immortel , l'amour d'une mère pour son enfant , c'est le symbole terrestre et touchant de l'amour de Dieu pour l'humanité. Constance, c'est la personnification de l'amiour maternel : les ruines s'amassent autour d'elle , mais Arthur vit ; l'espoir de lui rendre un trône est perdu , mais elle peut veiller sur lui. Mon Dieu! elle ne vous maudit point, car elle sait qu'il est une affliction plus grande dont vous pourriez frapper son cœur de mère. Ses entrailles pourraient être déchirées par la mort de son enfant, et il vit!... Pauvre reine ! cette immense douleur la foudroiera : on arrachera l'arbuste à sa racine , l'enfant à sa mère ; Arthur sera livré à son bourreau, et l'on dira à Constance d'espérer encore ! Mais alors le désespoir la submergera, la mort sera sa seule consolation, et elle répondra , frappée au cœur ;
Courage! dites-vous? non, tout espoir égare; J^a mort soûle guérit, la mort seule répare :
172 PENSEROSA.
La mort ! la mort est douce ! ô mort ! viens me frapper !
De ta corruption je veux m'envelopper ;
J'aime comme un parfum ton odeur de cadavres ;
Mort! haine des heureux ! laisse ceus^ que tu navres; \,
Viens à moi qui t'appelle et qui veux reposer ;
Tes os hlancs de squelette, oh ! je veux les baiser !
Je placerai mes yeux sous tes paupières vides,
Et les vers, détachés de tes membres livides.
Formeront des anneaux alentour de mes doigts ;
Ta poussière à ma bouche étouffera ma voix ,
Afin que tout mon corps change et se décompose,
Et t'égale en horreur dans sa métamorphose.
Viens en grinçant des dents ; je croirai qu'à mes vœux 1 '^
Tu souris, seul amour qui reste aux malheureux. 1 '-'
O mort ! viens dans mes bras, de toi je suis jalouse ; | *
Viens! je te donnerai le baiser d'une épouse!...
— Quand, dans mon désespoir, j'invoque le trépas,
Non, je ne suis pas folle î oh ! je ne le suis pas !
Je sais, dans ma douleur qu'on traite de démence.
Que , veuve de Geoffroy, je me nomme Constance ;
Arthur, mon jeune fds , est à jamais perdu !
Non, je ne suis pas folle ! et mon cœur éperdu.
Dans son amer chagrin, regrette la folie
Qui trompe le malheur et fait que l'on oublie !
Enseignez-moi comment le désespoir conduit
A cet état de l'àme où la raison nous fuit ,
Et je vous bénirai ! La démence console ;
Je ne souffrirais plus, mon Dieu, si j'étais folle;
J'oublîrais mon enfant ou croirais le revoir
Dans quelque simulacre offert à mon espoir.
Non, je ne suis pas folle , et sens, une par une.
Les diverses douleurs que donne l'infortune !
On dit que, dans le ciel où nous devons renaître,
Nos parents , nos amis pourront nous reconnaître ;
S'il en était ainsi , je reverrais mon fils,
te plus beau des enfants , ô mon Dieu ! que tu fis ;
Mais le ver du malheur qui le ronge et le creuse
Me défigurera sa forme gracieuse,
A sa beauté native enlèvera sa fleur :
Comme un spectre flétri sous le poids du malheur,
On le verra plier et se traîner, livide.
Jusqu'au jour où le corps de l'âme reste vide ;
Alors, quand dans le ciel, ainsi ressuscité,
Mon fils m'apparaitra sans fraîcheur, sans heauté,
Moi qui le vis si beau, moi son sang, moi sa mère,
Je le méconnaîtrai dans ma douleur amère ;
Ainsi, même jamais dans un monde futur.
Je ne pourrai revoir mon fils, mon bel Arthur!...
— De mon enfant absent ma douleur tient la place.
Repose dans son lit, me rappelle sa grâce.
M'accompagne partout, prend son regard charmant.
En empruntant son corps revêt son vêtement ;
C'est l'image d'un fils qu'appelle en vain sa mère :
Ma douleur, c'est Arthur ! et ma douleur m'est chère !
Pour faire connaître Constance , nous avons laissé parler Shakspeare ; à peine nous la montre-t-il dans quelques scènes, et pourtant il nous la révèle tout entière. Dans ses cris déchirants, dans ses douleurs maternelles, Constance est plus vraie, plus émouvante encore que Mérope et Jocaste ; c'est la mère et la reine modèle : mère, elle entoure de soins et d'amour les jours de son fils ; reine , elle veut sa gloire et cherche à lui reconquérir sa couronne ; elle est plus forte que le malheur ; mais^, en perdant son enfant , elle appelle la mort. Comme la mère de l'Écriture , elle ne veut pas être consolée.
174 PEIN'SEROSA.