SUR SA STATUE DE VELLÉDA
EXrOSÉE AU SALON DE 1839.
Vous avez deviné la prêtresse et la femme ; Vous avez compris l'art en maître , en novateur ; Dans ce marbre vivant, où se révèle une âme, Le génie a versé son souflle créateur.
La beauté de la forme ici rend la pensée, Comme Dieu met au corps une âme en le créant ;
Vous n'avez pas suivi cette foule insensée Qui reproduit dans l'art la beauté du néant.
Cette beauté d'un jour, cette beauté charnelle Qui fait la courtisane et n'émeut que les sens ; Vous avez su donner une empreinte éternelle A l'argile pétrie entre vos doigts puissants.
De l'art matériel dédaignant les symboles, Laissant au monde antique et Vénus et Léda, Vous nous avez rendu la prêtresse des Gaules, Emblème de génie et d'amour, Velléda !
Velléda ! druidesse et vierge pure encore. Que l'amour a frappée et qui cède à l'amour. Qui rêve , en contemplant la demeure d'Eudorc , Dans la forêt sacrée où va mourir le jour.
La voilà, l'œil ardent, sombre, creusant l'abîme Où son cœur est tombé, ce cœur si grand, si lier, Alors qu'elle invoquait la liberté sublime Pour tout un peuple armé qu'elle guidait liier.
Mais l'amour l'a vaincue, et de la noble frile La voix a désappris les bymnes des combats ; Le gui n'est plus trancbé par l'or de sa faucille ; Inactive , elle pleure et répète tout bas :
« Être jeune, être belle, et n'être pas aimée ! » Sentir lutter en soi le génie et l'amour ! » Vouloir sacrifier puissance et renommée » Au bonheur d'un seul jour !
» Pour une heure d'amour, pour un moment d'ivresse » Où se résumeraient le passé , l'avenir, » Oh! j'aurais tout donné, beauté, gloire, jeunesse; )) Je n'ai pu l'obtenir ! . . . »
Elle dit, et le choc de sa sombre pensée Vient troubler son a^il calme où rayonnait l'orgueil , Fait frissonner son sein, tient sa tète affaissée, Et répand alentour comme un voile de deuil.
Oh ! de Chateaubriand la parole est féconde !
L'artiste à son foyer vient toujours s'embraser ;
Cet homme est presque un Dieu, son génie est un monde,
Une source du ciel qu'on ne peut épuiser.
Il créa Velléda , vous l'avez transformée ; L'idéal a reçu de vous le souffle humain ; Et quand il reverra sa fille bien-aimée , Souriant à votre œuvre, il vous tendra la main.
176 PENSEROSA.