PREFACE IX
s'il avait vécu, il aurait délaissé l'élégie, chère à Millevoye, à MM'"^^ Tastu et Desbordes-Valmore, dont il s'était tout d'abord inspiré, puisqu'il leur a emprunté quelques-unes de ses épigraphes, pour s'adonner au conte, à la ballade ou à la chanson qui répondaient mieux à son caractère propre et au tempérament de sa race. Les Angevins, en effet, surtout ceux des bords de la Loire, ne sont guère enclins à la tristesse, à moins d'avoir été élevés à l'école du malheur comme Joachim du Bellay ; et Dovalle, en dépit des événements tragiques qui avaient jeté le deuil dans sa famille, pendant que sa mère le portait dans son sein, n'avait point eu une enfance malheureuse. Ses parents, au contraire, avaient reporté sur lui toute la tendresse qu'ils avaient eue pour ses petits frères qu'une main criminelle leur avait si cruellement ravis. Et il a dit lui-même dans le Premier Chagrin :
Un passé tout rempli de chastes jouissances, Des baisers maternels, du calme dans le port, Un présent embelli de vagues espérances Et de frais souvenirs... ami, voilà mon sort !
J'ai avancé plus haut qu'il avait subi l'influence de Millevoye. Elle n'est effectivement que trop visible. On se rappelle les vers mélancoliques de la Chute des Feuilles :
CHARLES DOVALLE
Mais si mon amante voilée, Au détour de la sombre allée Venait pleurer, quand le jour fuit... ;
eh bien, Dovalle les a transportés presque textuellement dans r Oratoire du Jardin :
C'est là, quand le jour déclinait, Qu'au détour de la sombre allée, Cécile, à pas lents et voilée, Paisiblement s'acheminait.
Et ce n'est pas le seul mauvais tour que lui ait joué sa mémoire. Lamartine, qu'il semble d'ailleurs avoir peu lu, car il n'en a pas retenu grand'chose, lui a inspiré également le dernier vers de sa Mtise romantique :
Vole, jeune homme ! oui, souviens-toi d'Icare : Il est tombé, mais il a vu les cieux '.
Pourquoi s'en étonner ? Quand on a vingt ans — et il ne faut pas oublier que Dovalle n'en avait que vingt-deux lorsqu'il mourut — il est bien difficile ne ne pas se souvenir de ses premières lectures. Et qui oserait affirmer que le jeune poète de Montreuil n'aurait pas jeté au feu — comme le fit un autre poète angevin de son temps, j'ai nommé Charles Loyson — quelques-unes des poésies
' C'est presque le vers célèbre de l'ode à Byron :
« L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux, »