NOTICE BIOGRAPHIQUE LXXV
du foyer, les joies calmes et sans mélange de cet intérieur familial qu'avait connues son enfance et qu'évoquait alors son souvenir tout consacré aux siens, nous dit Louvet ; mais pas une parole amère ne tomba de sa bouche contre le malheureux auteur de sa fin qui allait mettre toute cette famille et ses amis en deuil. . Dovalle était venu passer à Montreuil les vacances de septembre 1828, et ce n'était point sans quelque sentiment d'orgueil que ses parents entendaient s'élever les propos flatteurs que suscitait le passage dans la rue de ces heureux père et mère accompagnés de leurs quatre enfants (deux fils et deux filles), et provoqués surtout par les brillantes espérances que faisait concevoir l'intelligence de leur fils aîné, Charles.
La famille s'était réunie, tout entière, cette année-là, dans sa petite propriété des Tonnelles qu'elle possédait au village de Sanziers, près de Montreuil ; aussi quelle joie c'était pour elle de profiter exclusivement et en égoïste de sa présence, combien ses sœurs étaient heureuses de prévenir ses moindres désirs !
Déjà très occupé par le soin de sa renommée et ses divers travaux *, il ne revint que durant quelques jours seulement au cours de cette fatale année 1829, qu'à son
* Dovalle s'était essayé dans le genre dramatique et venait de lire aux Nouveautés une pièce qui avait été refusée ; il songeait à la travail-
LXXVI CHARLES DOVALLE
début cependant, par un vain souhait qu'il adressait, le i^'" janvier, à sa famille, dans une lettre qui nous est restée, il espérait « être meilleure que celle qui venait de s écouler »/ mais, quoique le drame de 1807 fût déjà loin et que la fatalité semblait s'être détournée d'elle, ses vœux devaient rester impuissants à fléchir le destin et à écarter les nouveaux malheurs qui allaient l'atteindre. Louvet rassembla donc tout son courage pour prévenir cet infortuné père du désastre qui venait de le frapper
1er de nouveau et à la présenter à un autre théâtre où il espérait être plus heureux.
Victor Pavie nous a conservé le récit d'une curieuse anecdote que lui avait contée Louvet et qu'avait fait naître le rappel du souvenir de sa collaboration dramatique avec Dovalle :
« Je me trouvais, dit-il, un jour, rapporteur, dans les bureaux de la « Chambre, d'une commission, laquelle avait pour président M. Cros- « nier {*) ; mon rapport terminé, j'allai le lui soumettre.
« Monsieur Crosnier, lui dis-je, en tirant le manuscrit de ma poche, « vous souvient-il du jour — il y a quarante ans de cela — où deux « jeunes auteurs, pareils d'âge, d'air et de contenance, se présentèrent à « M. le Directeur de la Porte Saint-Martin? Ils déposèrent entre ses « mains, comme je le fais aujourd'hui, à cela près de leur embarras, un « cahier plus gros que celui-ci, fruit de leur collaboration fraternelle. « Ce directeur, accessible et encourageant, vous le connaissez. Des deux « aspirants aux palmes de la scène, l'un est tombé à quelques jours de « là, frappé d'une balle; l'autre, dont la vocation refoulée n'a pu sur- « vivre à cette perte, regardez-le bien, Monsieur le Directeur, c'était « moi. »
(*) Crosnier, François-Louis, député au Corps législatif, sous l'Empire, du département de Loir-et-Cher, avait été, en 1830, Administrateur du théâtre de la Porte-Saint- Martin, alors très tombé et qu'il parvint à relever et remit prospère entre les mains d'Harel, en 1832.