‹ Poésies complètes. Traduites de l'écossaisChapitre 3 sur 267 · VI NOTICE SUR BLRNS · texte numérisé non relu

VI NOTICE SUR BLRNS

les esprits furent en émoi. Le peuple n'aime guère les beaux vers , mais il -aime tant les beaux enterrements! il ne voulut pas perdre cette occasion d'un divertissement funéraire. Les volontaires de Dumfrios résolurent de rendre les honneurs militaires à leur illustre camarade ; l'infanterie et la cavalerie qui étaient dans la ville se joignirent à eux ; les principaux habitants daignèrent suivre le cortège , et le corps fut porté à bras jusqu'au cimetière , où , pour dernier adieu , il fut salué de trois décharges. Et puis dites que la patrie est ingrate envers ses grands hommes !

Une souscription ouverte au profit de sa veuve et de leurs cinq enfants s'éleva à sept cents livres sterling , et M. James Currie se chargea de publier une édition complète des CEuvresde Biut.s, dont le produit fut destiné au même usage. Ainsi se trouvèrent heureusement démentis les pressentiments funestes qui assiégeaient son lit de mort : car c'était là l'idée fixe de ses derniers moments, dans le délire comme dans les intervalles de lucidité.

Mais quelles que fussent sa pauvreté et ses inquiétudes constantes comme père de famille , jamais elles ne purent dompter son esprit d'indépendance , ni temi)érer l'excès de sa délicatesse. Le succès de ses publications avait été brillant, et il pouvait exiger un prix avantageux de ses nouvelles productions. Dans l'année ITGo, l'éditeur d'un journal de Londres, jouissant d'un grand crédit littéraire, lui offrit, en échange d'une pièce de vers par semaine, cinquante-deux guinées par an; mais il refusa par fierté , et non par paresse , comme on pourrait le croire d'un poète. Car à cette épocjue même, et depuis plusieurs années , il donnait gratuitement ses belles poésies lyriques au Muséum de Johnson; et c'est en vain que Thomson insistait pour lui faire accejiter le prix (le sa coopération si active au recueil des Mélodies écossaises. Dans sa pensée, c'eût été prostituer sa nuise,

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et il ne voulut recevoir en dédommagement de sa peine qu'un exemplaire de ses ravissantes poésies.

Je me trompe : il reçut de l'argent. La destinée, indignée de se voir tenir tète , jura de le faire plier. Un chapelier, à qui il devait quelque chose, s'étant aperçu qu'il allait mourir, lui intenta un procès, et allait infailliblement le faire arrêter. Cette idée d'un emprisonnement dans l'état déplorable de santé où il était, la crainte d'être séparé de sa famille avant l'éternelle séparation, faillirent lui oter la raison, et le forcèrent do recourir à Thomson, quil avait si obstinément refusé. Il lui écrivit une lettre bien touchante où il réclame de lui, à titre d'avance, une misérable somme de cinq livres sterling.

N'est-ce pas un exemple décourageant, une pensée désolante? Le malheur fait de vous sa proie : au milieu de vos tortures , un seul sentiment vous soutient, celui de votre dignité. Pour le conserver pur et intact dans votre âme, vous aggravez vos souffrances, vous vous imposez mille privations, à vous et aux vôtres, sacrifiant tout à votre propre estime ; et un jour arrive où cette dernière consolation vous échappe , ou votre délicatesse n"est plus qu'une prétention ridicule et mal soutenue, et où tous les sentiments grossiers sont absous et vengés par votre défaite ! Lord Byron se promit de ne pas tirer parti de sa plume; et lui, riche et pair d'Angleterre, lui Anglais et poète, lui quatre fois orgueilleux, il fut forcé de se manquer de parole. Que son exemple te console dans la tombe, Robert Burns, toi plus courageux et plus délicat encore, puisque tu étais pauvre et père de fitmille, La société ne pardonne pas les vertus (\m font sa critique, et, tôt ou tard, il faut succomber dans cette lutte inégale.

Au retour des funérailles, et après le premier moment d'enthousiasme et de reconnaissance pour celui dont la mort avait fourni l'occasion d'une cérémonie si tou-

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chante el si solennelle , la société sentit le besoin de se justifier d'avoir laissé mourir de misère et de dégoûts un homme dont la perte excitait tant de regrets, et, pour apaiser le cri de sa conscience , elle nimagina rien de mieux que de le calomnier.

Il n'y avait pas de semaine que l'on n'entendît annoncer que sir John avait enlevé la fille du ministre de

telle paroisse, et que mistress une telle était partie pour le Continent avec lord ***. C'était comme une procession de Londres à Gretna-Green , et le forgeron ne savait auquel entendre. Notre jeune fermier avait l'âme sensible; il voyait les oiseaux faire l'amour sous la feuillée. Son cobur tendre et ses dix-sept ans le poussant, il crut pouvoir se permettre de faire ce que faisaient les lords et les oiseaux , et de commencer par dire en prose à de charmantes filles ce qu'il devait chanter plus tard au public.

Tous les soirs on ramassait sous les tables les gentilshommes du voisinage. L'ivrognerie emplissait les caisses de l'accise; et un pauvre jaugeur, encouragé par l'exemple d'une consommation dont il connaissait par état toute l'étendue, se laissait assez souvent entraîner à la taverne. Sans doute , il aurait mieux fait , au retour du travail , d'aller droit chez lui , en vrai stoïque. Mais au logis l'attendaient probablement les plaintes de sa femme, qui lui reprochait les embarras pécuniaires de la communauté; qu'il n'était pas assez intrigant, qu'il s'occupait de niaiseries au lieu de songer au solide, qu'i' devrait avoir le caractère de James ou de Williams, qu'il ne ferait jamais son chemin, et que tout son étalage d'indépendance les mènerait infailliblement à l'hApital. — Mais il s'était épuisé le corps à la charrue et le cerveau à la poésie; mais il avait fait tout le jour son dégoûtant métier de jaugeur; et que de fatigues , que de chagrins nesoiiblient pa» devant un pot d'ale éciimeuse, à causer avec les savants de Tendroit, ou avec les amou-

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peux qui i'chan2:ent les confidences du jeune ètge contre les conseils de l'expérience!

Voyez quel excès de dépravation 1 vous êtes jeune, et la chair vous tente! Vous êtes malheureux, et vous cherchez quelquefois à oublier, à vous étourdir, et vous ne vous refusez pas toute espèce de distractions ! Que dis-je ! vous êtes homme d'honneur et de courage ; vous avez de la délicatesse, de la dignité, de la noblesse dans les sentiments ; vous avez du cœur et du génie , vous avez vingt vertus , et vous n'en avez pas vingtdeux! Vous êtes pauvre, et vous vous permettez quelques écarts de nous autres riches ! Mais le monde se bouleverse ! A nous riches , à nous heureux , tous les plaisirs défendus ! A nous les jolies filles et les liqueurs enivrantes ! A nous toutes les jouissances 1 A vous les leçons , sinon les exemples de continence ! A vous de suer, de haleter sous le faix ; et quand le soir , dételant la charrue , vient, vous dégager de votre fardeau , vite au grabat pour y retrouver en songe tous les maux de la réalité! Car, ne nous y trompons pas, et laissons là les paradoxes des chansons à boire, aux malheureux les mauvais songes, aux heureux les riants fantômes de la porte d'ivoire. La nuit n'est que le miroir trouble du jour.

Mais laissons à Burns lui-même le soin de se justifier en se faisant connaître. On a quelquefois à regretter que des poètes se soient abaissés jusqu'à la vile prose pour nous parler d'eux ; mais c'était dans des préfaces, et en la présence imposante du public. Il ne s'agit ici que d'une confidence ingénue faite à l'amitié, dune lettre qui, n'étant pas destinée à voir le jour, est écrite avec cet inimitable abandon qu'exclut toute préoccupation de publicité. — « Quand on voit le style naturel , dit Pascal, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait à voir un auteur, et on trouve un homme. »

*< Monsieur, écrivait-il en 1787 au docteur Moore.

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