X NOTICE SUR BURNS
l'auteur de Zelucco, d'Edouard , etc., depuis plusieurs mois j'ai couru le pays ; mais maintenant me voici retenu par une maladie de langueur qui, je suppose , a son siège dans l'estomac. Pour me distraire, il m'a pris la fantaisie de vous écrire ma propre histoire. Mon nom a fait quelque peu de bruit dans ce pays ; vous avez bien voulu vous intéresser à moi avec chaleur, et je pense qu'un récit sincère pourra vous amuser dans vos moments de désœuvrement. Car je vous assure , monsieur , que comme Salomon , à qui je crois ressembler quelquefois — à la sagesse près , mais c'est une bagatelle — comme lui , dis-je , j'ai tourné mes yeux pour contempler la démence et la folie , et comme lui j'ai trop souvent fraternisé avec elles....
» Je n'ai pas le moindre droit au titre de gentilhomme. L'hiver dernier, à Edimbourg, j'ai parcouru le livre de la noblesse , et j'y ai trouvé à peu près tous les noms du royaume; mais quant à moi, mon sang ancien, mais obscur, s'est traîné jusqu'à moi de faquin en faquin depuis le déluge; et gueules, pourpre et argent m'ont complètement désavoué.
» Mon père était du nord de l'Ecosse. Il était fils d'un fermier (jui louait les terres des nobles Keith de Marischal , et il eut l'honneur de partager leur sort. Je me sers ici du mot honneur sans l'appliquer à ses principes politiques. Loyal et déloyal sont pour moi des termes purement relatifs, le droit étant toujours au plus fort. Mais coux qui vont au-devant de la ruine, et tendent la main à l'infamie pour ce qu'ils croient sincèrement être la' cause de leur Dieu ou de leur roi, ceux-là sont, comme ^hwc-Antoineledit, dans Shakspeare, de Brutus etCassius, ùqs hommes honorables.
» Mon père, après plusieurs années de vicissitudes, recueillit une ussez bonne provision d'expérience ; et c'est à cela que je dois le peu de sagesse auquel je dois prétendre. Je n'cii pas rcMiconlré beaucoup de gens cpii con-
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nussent les hommes comme lui. Mais une probité obstinée, et une irascibilité aveugle, indomptable, sont des défauts sans remède : aussi je suis né le fils d'un homme fort pauvre. Pendant les six ou sept premières années de ma vie, mon père fut le jardinier d'un digne petit propriétaire dans le voisinage d"Ayr. S'il était resté dans cette position , ma perspective était un petit emploi en sous-ordre dans quelque ferme des environs. Mais son vœu le plus cher était de garder ses enfants sous ses yeux jusqu'à ce qu ils pussent discerner le bien du mal. Aussi, avec l'assistance de son généreux maître , mon père s'aventura à prendre à bail une petite ferme.
» A cette époque , je n'étais le favori de personne. J'avais une bonne mémoire , une santé robuste , et une piété de routine , comme un enfant que j'étais. Avec quelques coups de férule , mon maître d'école fit de moi un savant anglais, et, à dix ou douze ans, j'étais docteur es substantifs, verbes et particules. Je dus aussi beaucoup, dans mon enfance , à une vieille femme qui demeurait avec nous . et qui était dune ignorance . d'une crédulité etd'une superstition remarquables. Nul, dans le pays , n'avait une plus vaste collection de contes et de chansons sur les diables, les fées, les esprits, les sorcières, les magiciens, les feux follets, les lutins, les fantômes, les apparitions, les charmes, les géants, les dragons, etc. Non-seulement ses récits cultivèrent en moi les germes de la poésie, mais ils eurent un tel effet sur mon imagination, que môme à présent, dans mes courses nocturnes, j'ai souvent, malgré moi, l'œil sur certains endroits susi)ects ; et, bien que personne ne soit plus sceptique en de telles matières, il me faut parfois un effort de philosophie pour chasser ces vaines terreurs...
>^ Les deux premiers livres que je lus seul furent la Vie dWnnibal et \ Histoire de sir William l\'allace. Jamais livres depuis ne m'ont fait ce plaisir. Annibal enflamma ma jeun(/ imagination d'une ardeur militaire. Je mar-
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cliais lierement à côté des recrues, au son du tambour et de la cornemuse , regrettant de n'être pas assez grand pour être soldat. Et, quant à l'histoire de Wallace , elle versa dans mes veines un préjugé écossais qui fera bouillonner mon sang jusqu'au jour où , la vie fermant ses écluses, il rentrera dans le repos éternel.
» La théologie scolastique , à cette époque , avait ensorcelé le pays ; et moi . jaloux de briller dans les réunions des dimanches, entre les sermons, aux funérailles, etc...., je me mis, quelques années plus tard, à attaquer le calvinisme avec tant de chaleur et d'indiscrétion , que je soulevai contre moi un cri d'hérésie qui retentit encore à cette heure.
» La proximité d'Ayr eut pour moi quelque avantage. Mon humeur sociable, quand la fierté lui laissait le champ libre, était comme la définition de l'infini dans notre catéchisme : « sans bornes ni limites. » Je formai des liaisons avec quelques jeunes garçons plus favorisés que moi de la fortune, et occupés à répéter les rôles dans lesquels ils allaient paraître sur le théâtre de la vie où j'étais , hélas 1 destiné à les envier de la coulisse. D'ordinaire, ce n'est pas à un âge si tendre que nos gentilshommes ont le juste sentiment de l'énorme distance qui les sépare de leurs camarades en guenilles. Ce n'est pas en un jour que l'on donne à un petit grand seigneur ce dédain convenable et séant pour les insignifiants et stupides pauvres diables d'ouvriers et de paysans qui l'entourent , et qui, peut-être, sont nés dans le môme village que lui. Mes jeunes supérieurs n'insultèrent jamais l'apparence rustaude de mon misérable individu , dont les deux extrémités étaient souvent exposées à l'inclémence de toutes les saisons. Ils me faisaient cadeau de volumes dépareillés, où même alors je puisais quelque observation.
L'un d'eux m'apprit un peu de français-; et quand il
arrivait à mes jeunes amis et bienfaiteurs de s'embarquer l»our les Indes orientales ou occidentales, ces sépiMations
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nie causaient souvent une vive atiliction. Mais j allais être appelé à des maux plus sérieux.
)) Le généreux maître de mon père mourut. Sa ferme devint un marché onéreux, et, pour comble dinfortune, nous tombâmes dans les mains d'un agent qui a posé pour le portrait qui se trouve dans mon conte des Deux chiens. Mon père était âgé quand il se maria; j'étais l'aîné de sept enfants ; et lui , usé par des fatigues prématurées, n'était plus en état de supporter le travail. Mon père s'irritait vite, mais son courage n'était pas facilement abattu. Son bail était résiliable dans deux ans , et, pour atteindre la fin de ces deux années , nous réduisîmes nos dépenses. Nous vivions misérablement. Pour mon âge, j'étais un habile laboureur; et l'aîné après moi , Gilbert , pouvait très-bien mener la charrue et m'aider à battre le blé. Un faiseur de romans aurait peut-être vu ces scènes avec quelque satisfaction ; mais non pas moi. Je me sens bouillir encore d'indignation au souvenir des insolentes menaces de ce gredin d'agent, dont les lettres nous faisaient tous fondre en larmes.
» L'obscurité mélancolique d'un ermite et le labeur incessant d'un galérien, tel fut mon genre de vie jusqu'à l'âge de seize ans. C'est un peu avant cette époque que je commis, pour la première fois , le péché de la rime. Vous connaissez la coutume de notre pays, d'accoupler un homme et une femme pour les travaux de la moisson. Dans ma quinzième automne, mon associée fut une séduisante créature, plus jeune que moi d'un an. Je sais trop peu l'anglais pour lui rendre justice en cette langue ; mais vous comprenez l'écossais — c'était une bonîe, siceet^ sonsie lass. En un mot, elle m'initia sans le vouloir à cette délicieuse passion, qu'en dépit de l'acide désappointement, de la prudence, ce cheval de brasseur, et de la philosophie, cette rongeuse de livres, je tiens pour la première des joies humaines , pour notre plus chère bénédiction ici-bas. Comment elle gagna la