HISTOIRE VERITABLE
Certains livres ne sont que mensonges d'un bout à l'autre , Et certains gros mensonges n'ont jamais été écrits. Même les ministres , on les a vus ,
Dans un saint entraînement , Débiter parfois une bourde énorme,
Et l'appuyer sur l'Ecriture.
Mais ce que je vais raconter,
Qui est arrivé récemment un soir.
Est aussi vrai qu'il l'est ([ue le diable est en enfer
Ou dans la ville de Dublin :
Qu'il vienne jamais plus près de nous,
C'est grand'pitié.
L'aie du hameau m'avait mis en gaieté;
Je n'étais pas ivre, mais j'en avais juste assez;
Je chancelais parfois, mais pourtant je prenais toujours garde
D'éviter les fossés; Et les buttes, les pierres et les buissons, je les distinguais toujours
Des fantômes et des sorcières.
La lune, cjui se levait, commençait à luire Par-dessus les montagnes lointaines de Cumnock : Je me mis à compter ses cornes
Avec grand .soin; Mais si elle en avait trois ou quatre ,
Je ne saurais le dire.
J'avais tourné la montagne.
Et j'arrivais tout branlant au moulin de Willie ,
Posant mon bâton avec toute l'adresse possible
Pour assurer mon pas ; Quoique de temps en temps, contre mon gré. je fusse entraîné
A la dérive.
Là je rencontrai quelque chose
Qui me mil dans une irrésolution plc'uK^ d'elVroi;
Une faux imposante ])ar-dessus une ép;nili'
Vacillante iiendait; l'iK^ founli(> à trois dents él.iit posée sur 1 .iiilre.
(îrit-sse et loniiue.
POÉSIES DE BLUNS. 23
Sa stature semblait être de deux aunes d Ecosse;
Sa tournure était la plus singulière que j'aie jamais vue,
Car du diable s'il avait un ventre!
Et j)uis . ses jambes .
Elles étaient aussi minces, aussi effilées et menues,
Que deux gourmettes en bois.
« Bonsoir. » dis-je; « lami! avez-vous été fau<her. Tandis (jue les autres sont occupés à semer * ? » Il parut faire une espèce de halte,
Mais sans parler ; A la fin, je lui dis : « Lami. où allez-vous?
Voulez-vous revenir sur vos pas? >
11 dit d'une voix toute creuse : — « Mon nom est le Trépas, Mais n'aie pas peur. » — Je dis : << Ma foi. Vous êtes peut-être venu pour muter la vie;
Mais écoutez-moi bien . mon garçon :
Je vous donne un bon conseil : prenez garde de vous faire mal ,
Voyez , voici un couteau ! »
« Jeune homme. » dit-il. « serrez votre petit couteau, Je n'ai pas dessein dessayer sa vigueur; Mais si cela était . je serais prompt
A la besogne , Et je ne m'en soucierais pas tant que de ce crachat que je lance
Par-dessus ma barbe. »
« C'est bon, c'est bon. » dis-je, « tope;
Voyons, donnez-moi la main, nous sonmies donc d accord;
Nous allons reposer nos jambes et nous asseoir;
Voyons , dites vos nouvelles?
Ces temps-ci * vous avez frappé à la porte
De bien des maisons. »
c< Oui , oui '. » dit-il , et il secouait la tète , « Il y a long-temps, long-temps , en vérité, Que j'ai commencé à trancher le fd ,
Et à couper la respiration :
Les hommes doivent faire quelque chose pour gagner leur pam,
Et ainsi fait le Trépas.
» Six mille ans sont quasi écoulés Depuis que je fais mon métier d'égorgeur. Et c'est en vain qu'on a combiné bien des plans Pour m'arrèter ou m'estropier;
1. Cette rencontre eut lieu à l'époque des semailles , en 1785. [Xole de Vauleur.) — 2. Une tièVre épidémi4ue uvuit ravagé le pays.
2i POESIES DE HL'HNS.
Jusqu'à ce qu'un certain Hornbook ^ ait pris l'olTairc en main, Et , ma foi. il me vaincra.
« Vous connaissez Jack Hornbook dans le hameau , Que le diable fasse de sa panse un sac à tabac. 11 a si bien fait connaissance avec Buchan ^
Et autres compères, Que les enfants me font les cornes en riant
Et me lardent les hanches.
» Tenez, voici une faux, et voici un dard, Ils ont perce plus d'un vaillant cœur; Mais le docteur Hornbook, avec son art
Et son habileté maudite, A tant fait qu'à eux deux ils ne valent pas un p-t:
Du diable s'ils peuvent rien tuer.
» Hier seulement, sans aller plus loin.
J'ai lancé à quelqu'un un coup superbe ;
Avec moins, certainement, j'en ai tué des centaines;
Et, néanmoins, J ai touché un i)eu l'os,
Mais rien de plus.
» Hornbook était à côté, prêt à la lutte, Et il avait si bien fortifié l'endroit , Que lorsque je regardai mon dard ,
H était si émoussé.
Que du diable s'il aurait percé le cœur
D'un chou vert.
» Je tirai ma faux avec une telle furie , Que je tombai presque de l'élan; Mais pourtant le hardi apothicaire
Soutint le choc ; J'aurais pu aussi bien m' attaquer à une carrière
De dur roc.
» Ceux mêmes qu'il ne peut pas visiter,
11 a beau n'avoir jamais vu leur visage.
Pourvu qu'ils dans une feuille de chou, et (ju ils l'envoient,
Sitôt qu'il la sent, 11 dit t^ut de Buite et leur maladie ,
Et ce qui la guérira.
» Et puis les scies d'un docteur, et les couteaux
De toute dimension, de toute forme et de toute force,
1. Le docteur Hornbook est , par état, membre de l'ordre souverain de la Férule ; mais, par intuition et inspiration, il est à la fois apottiicairc, chirurgien et médecin. — 2. La ^Jédecine domestique de Buchan.
POÉSIES DE BLHNS. 20
Toutes les espèces de boites, de pots et de tlyooiis,
Il est sur de les avoir; Leurs noms latins, il les débite aussi vite
Que lA B C.
» Chaux de fossiles , terre et arbres ; Vrai sel marin des mers, Farine de fèves et de pois ,
11 a de tout en quantité; Eau de fontaine , ce que vous voudrez :
11 peut vous contenter.
» De plus , instruments nouveaux et peu communs ,
Esprit d'urine de chapons ;
Raclures, limaille, ratissures de corne de mite
Distillées per se:
Sel alcali de rognures de queue de cousin,
Et bien d'autres choses. »
'< Tant pis pour le trou de Johnie Ged ^ maintenant, v
Dis-je . « si ces nouvelles sont vraies 1
Son bel enclos, où les marguerites croissaient
Si blanches et si jolies, Nul doute qu'ils vont y passer la charrue;
Ils ruineront Johnie 1 »
La créature hurla un rire affreux .
Et dit : « Vous n'avez pas besoin d'atteler la charrue ,
Les cimetières seront bientôt assez labourés,
N'ayez pas peur :
Ils seront tous entrecoupés de mainte fosse
Dans deux ou trois ans.
y> Pour un homme que je tuais de sa belle mort, Par perte de sang ou manque de respiration , Cette nuit je puis bien jurer
Que le savoir-faire de ce Hornbook En a revêtu une vingtaine de leur dernier vêtement
Par ses gouttes ou ses pilules.
» Un honnête tisserand de son métier.
Dont la femme n'avait pas les deux mains bien propres à la besogne,
Acheta pour quatre sous de (pioi lui guérir sa tète
Qui était malade; La femme se glissa tout doucement dans son lit ,
Mais jamais plus ne parla.
» t'n laird de campagne avait attraiié des vers Ou des borborygmes dans les intestins :