‹ Poésies complètes. Traduites de l'écossaisChapitre 8 sur 267 · XXII NOTICE SUR BURNS · texte numérisé non relu

XXII NOTICE SUR BURNS

donna lien à mon poème imprimé la Lamentation. Ce fat une bien triste atiaire, dont je ne puis encore supporter la pensée , et qui faillit me doter d'une ou de deux des conditions principales pour être classé parmi les pilotes qui ont perdu la carte et se méprennent dans leur estime de la raison. J'abandonnai à mon frère ma part de notre ferme; en réalité elle n'était mienne que nominativement, et je fis le peu de préparatifs que je pouvais pour passer en Jamaïque. Mais , avant de quitter pour toujours mon pays natal, je résolus de publier mes poèmes. J'appréciai mes productions avecautant d'impartialité que possible. Je leur trouvai du mérite, et l'idée que l'on m'appellerait un habile garçon était délicieuse, bien que cet éloge ne dût pas parvenir jusqu'à moi, misérable gardeur de nègres, ou peut-être victime de ce climat inhospitalier, et parti pour le monde des esprits! Dans ma sincérité je puis dire que. pauvre inconnu que j'étais alors, j'avais à peu près une aussi haute idée de moimême et de mes ouvrages qu'aujourd'hui où le public s'est prononcé en leur faveur. J'ai toujours été d'avis que les mille erreurs et bévues qui se commettent journellement, sous le double point de vue rationnel et religieux, viennent de l'ignorance de soi-même. — Me connaître avait toujours été mon étude constante. Je me pesais à part moi ; je me comparais avec les autres ; j'épiais tous les moyens de savoir la place que j'occupais comme homme et comme poète; j'étudiais assidûment le dessin de ma nature et l'intention des lumières et des ombres de mon caractère. J'avais la confiance que mes poèmes obtiendraient quelques applaudissements; mais, encavant au pis, le mugissement de l'Atlantique assourdirait la voix de la censure, et la nouveauté des spectiicles de l'Inde occidentale me distrairait de lindilTérence. Je me défis de six cents exemplaires, sur Icijuel nombre j'avais environ trois cent cin(|uante .Nouscriplions. — Ma vanité fut grandement ilattée de la réception (pie me lit

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lo public; et do plus, tous frais déduits, j'empochai près devin«;t livres sterling. Cette somme vint fort à propos; car, n'ayant pas d'argent pour mon passage, il m'aurait fallu payer de ma personne. Sitôt que je fus maître de neuf guinées , prix de mon transport à la zone torride , je retins ma place sur le premier vaisseau qui devait partir de la Clyde ; car

La ruine et la faim m'avaient pris dans leur vent.

Depuis quelques jours , j'errais de cachette en cachette, sous les terreurs d'un emprisonnement, des gens malintentionnés ayant lâché sur mes talons les meutes impitoyables de la justice. Mes adieux étaient faits au peu d'amis que j'avais ; ma malle était sur la route de Greenock ; j'avais composé le dernier chant que je comptais écrire en Calédonie, — « Les ténèbres de la nuit s'amassent avec vitesse, » — lorsqu'une lettre du docteur Blacklock à un de mes amis renversa tous mes plans, en ouvrant une nouvelle route à mon ambition poétique. Le docteur faisait partie d'une société de critiques dont je n'osais espérer l'approbation. Son avis, que je trouverais à Edimbourg des encouragements pour une seconde édition, m'entlannna tellement, que je partis pour cette ville sans une seule connaissance, sans une seule lettre d'introduction. L'étoile funeste qui avait si long-temps répandu son influence desséchante dans mon zénith, fit pour cette fois une révolution vers le nadir; et une Pro- \idence bienveillante me plaça sous le patronage d'un homme des plus honorables, le comte de Glaincairn. Oublie-moi , (jrand Dieu, si jamais je Voublie!

» Je n'irai pas plus loin. A Edimbourg j'étais dans un monde nouveau. Je me mêlai à plusieurs classes d'hommes presque nouvelles pour moi , et j'étais tout attention à saisir leurs caractères et leurs mœurs. Si j'ai prolité, le temps le montrera. »

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Si j'avais riionneur d'èlre poète , je tiendrais , ce me semble , à être reçu dans le monde pour moi-même et indépendamment de mon mérite littéraire. Cette prétention, je l'ai eue pour Burns, et j'ai voulu faire aimer l'homme avant de présenter le poète. J'espère que son récit n'aura pas paru trop long; et quel commentaire biographique aurait pu valoir cet épanchement d'une àme sincère ? Sans doute la manie de parler de soi est depuis quelque temps un des plus fâcheux ridicules de notre littérature , et le moi est devenu d'aussi mauvais' goût dans les livres que dans le monde : mais les lecteurs feront toujours une exception en faveur d'un talent supérieur, et ses confidences ne seront jamais écoutées sans un vif intérêt.

Bienheureux les poètes ignorants : le royaume des cieux leur est ouvert. Ils ne voient pas la nature à travers les lunettes des livres, comme le dit par expérience le spirituel Dryden ; ils ne consultent pas de poétiques, ils n'entendent rien aux théories, et ne sont enrôlés dans aucun parti littéraire. Ils marchent seuls dans leur sainte innocence: leurs pieds ne s'embarrassent point dans les langes de l'école; ils ne s'égarent pointa la poursuite de lueurs trompeuses dans les bourbiers de l'imitation; ils n'analysent ni ne décrivent : ils sentent, ils aiment, ils chantent. La science étouffe l'instinct : heureux les poètes ignorants; ils peuvent dire comme le proverbe espagnol : lo soy quien suy, Je suis celui que je suis.

Que de divines qualités Burns aurait perdues à être plus lettré! Voyez son compatriote Thomson le didactique : la nature n'avait pas été avare envers lui ; mais il fut élevé à Edimbourg , mais il vécut à Londres ; et Dieu et les Saisons savent ce qu'il a perdu de son em-

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preinte native au frottement des villes. Si Burns avait su le grec et le latin, il aurait peut-être cédé aux remontrances afifectueiises de ce bon docteur Moore . qui lui recommande si instamment l'étude de l'antiquité, et qui lui reproche de gaspiller son génie, au lieu d'entreprendre quelque poème de longue haleine, où il pourra semer à pleines mains toutes les fleurs de la mythologie. Dans la crainte de restreindre le nombre de ses lecteurs, il se serait peut-être laissé persuader d'échanger son idiome naïf contre la banalité de la langue anglaise.

Mais heureusement il est ignorant , et les funestes conseils de ses amis sont perdus. Il restera fidèle à son écossais ; il n'embouchera pas la trompette anglaise en l'honneur des héros grecs ou romains. Il ne les connaît pas, il ne veut pas les connaître. Paysan écossais, que lui importe l'antiquité? Mais la vieille Ecosse , la mère de l'aie et du whiskey, avec sa mythologie toute vivante encore dans les âmes, avec tous ses glorieux souvenirs; mais la nature qu'il a sous les yeux, et les sentiments qu'il a dans le cœur: mais les vertus domestiques du chaume paternel ; mais les souffrances des animaux, victimes éternelles de l'homme ; mais ses chagrins si nombreux : mais ses amours encore plus nombreuses peut-être ; oh! à la bonne heure , de jour et de nuit, par la pluie ou le soleil , laboureur courbé sur le sol ou pauvre jaugeur à cheval sur la grande route, il oubliera, à les chanter, toutes les tristes réalités de la vie.

Quelle plante frêle et délicate que le génie, et quelle combinaison de circonstances il faut pour la mener à bien ! Ce n'était pas assez , cette fois , d'un cœur passionné et d'une imagination ardente ; il fallait que l'adversité fécondât et fit éclore ces germes : il fallait que l'ignorance en abritât la fleur. Et puis étonnons-nous que ce fruit divin soit si rare , et que , comme larbre merveilleux des contes orientaux , le génie ne fleurisse que tous les cent ans!

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