‹ Poésies complètes. Traduites de l'écossaisChapitre 91 sur 267 · COME · texte numérisé non relu

COME

De lutins et de spectres ce livre est plein. Gawin Douglas.

Lorsque les colporteurs quittent la rue,

Et que les voisins altérés accostent les voisins,

Quand les jours de marché tirent à leur fin ,

Et que les gens commencent à se remettre en route;

Tandis que nous sommes à sabler laie,

Devenant gris et tout heureux ,

Nous ne pensons pas aux longs milles d'Ecosse ,

Aux marais, eaux, barrières et pas de haie,

Qui sont entre nous et notre logis

Où se tient notre revêche et maussade dame ,

Rapprochant ses sourcils comme la tempête ses nuages,

Choyant sa colère pour la tenir chaude.

Il en reconnut la vérité, Ihonnête Tam o" Shanter, Une nuit qu'il trottait revenant d'Ayr (La vieille Ayr, que pas une ville ne surpasse En honnêtes gens et jolies filles).

0 Tam 1 si seulement tu avais été assez sage Pour suivre lavis de ta femme, Kate!

Elle ta bien dit que tu étais un vaurien, Un diseur de sornettes , un tapageur, un soùlard , Que de novembre en octobre Tu n'étais pas sobre un seul jour de riiarché; Que pour chaque grain à moudre, avec le meunier Tu restais aussi long-temps que tu avais de l'argent; Que chaque cheval que tu menais ferrer, Le maréchal et toi , vons vous soûliez terriblement ; Qu\i la maison du Seigneur, même le dimanche, Tu buvais avec Jean Kirkton jusqu'au lundi. Elle a prophétisé que, tùt ou tard, On te trouverait noyé au fond du Doon , Ou attrapé dans l'ombre par les sorcières Hantant la vieille église d'Alloway.

Ahl aimables dames, cela me fait pleurer, De penser combien de doux conseils , Combien de longs et sages avis Le mari dédaigne dans la bouche de la femme 1

Mais à notre récit : — Un soir de marché Tam s'était installé merveilleusement bien. Tout au coin d'un feu flambant clair.

\iO POESIES DE BURNS.

Avec des pots mousseux ((ui se buvaient dhinement.

Et à son coude, le cordonnier Johnny,

Son ancien, tîdèle, altéfé ami;

Tarn l'aimait vraiment comme un frère.

Us avaient été ivres des semaines de suite !

La soirée avançait à force de ihansons et do bavardage,

Et toujours l'aie devenait meilleure :

L hôtesse et Tarn commençaient à être gracieux ;

On en était aux faveurs secrètes, douces, précieuses;

Le cordonnier contait ses plus plaisantes histoires ;

Le rire de Ihôte faisait soudain chorus :

L'orage en dehors pouvait bruire et hurler —

Tam ne se souciait pas plus de l'orage cjue d'un sifflet.

Le Souci , enragé de voir un homme si heureux , Se noyait lui-même dans l'aie 1

Comme les abeilles volent à la ruche avec leur précieux fardeau. Les minutes ailées se suivaient chargées de plaisir : Les rois peuvent être fortunés , mais Tam était glorieux , Et victorieux de tous les maux de la vie.

Mais les plaisirs sont comme des pavots épanouis , Vous saisissez la fleur, ses feuilles se dispersent. Ou comme les flocons de neige dans la rivière Blancs un instant — puis fondant à jamais ; Ou comme l'aurore boréale

Qui s'enfuit avant que vous en puissiez marquer la place ; Ou comme l'aimable forme de l'arc-en-ciel S'évanouissant au milieu de l'orage. — Nul homme ne peut entraver le temps ni la marée ; — L'heure approche où Tam doit être à cheval : A cette heure , clef de la vçùte noire de la nuit , A cette heure terrible, il monte sur sa bête; Et il se met en route par une nuit telle Que jamais pareille nuit ne vit dehors un pauvre pécheur.

Le vent soufflait comme s'il eût rendu son dernier souffle; De retentissantes ondées étaient poussées par la bourrastjue; L'ombre avalait les rapides lueurs; Haut, long et profond mugissait le tonnerre : Cette nuit, un enfant aurait compris Que le Diable avait de la besogne en main.

Bien monté sur Meg, sa jument grise, Une meilleure jambe, il ne s'en était jamais levé, Tam courut à travers mares et bourbiers , Méprisant le vent . la iiluie et le feu ; Tantôt tenant ferme sa belle toque bleue, Tantôt fredonnont ijuelque vieux sonnet écossais; Tantôt regardant à l'entour avec un soin |)ru(lcnt. De peur que les esprits ne le happent au (léi»iiurvii; Kirk-Alloway s'approchait

Où les fantômes et les hiboux criont la nuit. —

En 00 moment il était en travers du gué Où le chaland fut étouHe dans la neige; Et passé les l)()uleau\ et la grosse pierre Où Charlic ivre se ronii)it 1 os du cou; Et entre les houx et près du tas de pierres Où des chasseurs trouvèrent l'enfant égorgé : Et près de lépine, au-dessus du puits.

Où la mère de Mungo se pendit.

Devant lui le Doon verse tous ses flots ; La tempête qui redouble mugit au travers des bois ; Les éclairs jaillissent d'un pôle à l'autre ; De plus en plus près les tonnerres roulent ; Lorsqu'étincelant à travers les arbres plaintifs, Kirk-Alloway sembla en feu; Des lueurs parlaient de chatjue trou , Et résonnaient au loin la gaieté et la danse. —

Hardi inspirateur, .lean Grain-d'Orge, Quels dangers tu sais nous faire mépriser! Avec quatre sous, nous ne craignons aucun mal: Avec de lusquebaugh, nous aiïrontorions le diable'. La boisson moussait tellement dans la tète de Tammie, Qu'à jouer franc jeu il n'aurait pas fait plus de cas d'un démon que Mais Maggie s'arrêta court diantrement étonnée; [d'un l.iard.] Enfin , avertie du talon et de la main , Elle se hasarda à s'avancer vers la lumière , Et, ma foi 1 Tam vit un étrange spectacle 1 Magiciens et sorcières en danse; Non des cotillons nouveau-venus de France , Mais hornpipes , gigues, strathspeys et réels Mettent la vie et la fougue à leurs talons ; Sur un rebord de fenêtre, à l'orient, Etait assis le vieux Nick, sous forme de bête, Un grand chien noir, velu, hideux'; Leur faire de la musique était son emploi ; 11 accorda sa cornemuse et la lit crier Jusqu'à ce que la voûte et les solives en tremblassent. — Des bières étaient debout autour, comme des armoires ouvertes j Et montraient les morts dans leurs derniers atours; Et, par ciuel(|ue (lial)oli(|ue sortilège, Chacun dans sa main fioide tenait une lumière — A l'aide de laquelle l'héroïque Tam fut en état De remaïquer sur la sainte table Les os d'un assassin dans les fers du gibet; Deux petits enfants non baptisés, longs de deux palmes ; l'n voleur nouvellement dépendu Avec le dernier bàillonuMit (pi avait fat sa bouch > : rin(j tomahawks rouiUéf^ de sang.

1 i-2 POÉSIES DE BURNS.

Cinq eiiiioterros encroûtés par le meurtre :

Une janetière qui a étranglé un nouveau-né ,

Un couteau qui a déchiré la gorge d'un père

Que sou propre fils a privé de la vie ,

Les cheveux gris encore collés au manche ;

Trois langues d'avocats tournées l'envers dehors.

Cousues de mensonges comme un haillon de mendiant,

Et des cœurs de prêtres, pourris, noirs comme fumier,

Gisent puants, ignobles dans chaque coin :

Avec maint autre objet horrible et imposant

Que ce serait un crime même de nommer.

Pendant que Tammie regardait stupéfait et curieux, La joie et la gaieté redoublaient de fureur : Le flùteur soufflait de plus en plus fort , Les danseurs volaient de plus en plus vite ; Ils tournaient, ils partaient, ils traversaient, ils s'accrochaient, Si bien que chaque matrone suait et fumait, Et jetait ses haillons à l'œuvre.

Et vous sautait en chemise !

Or, Tam, ô Tam, si c'eussent été de jeunes filles Dodues et découplées, et n'ayant pas vingt ans ; Que leurs chemises , au lieu de crasseuse flanelle, Eussent été d'un linge de dix-sept cents, blanc comme neige ! Ces miennes culottes, ma seule paire.

Qui jadis furent de pluche, de bon poil bleu ,

Je les aurais enlevées de mes fesses

Pour une œillade de ces beaux oisillons.

Mais des vieilles flétries, décrépites et grotesques,

Des sorcières décharnées qui sèvreraient un poulain

Sautant et se ruant sur une vache cornue,

Je m'étonne qu'elles ne t'aient pas fait lever le cœur. Mais Tam savait fort bien ce qu'il faisait.

Il y avait une grosse belle fille

Enrôlée cette nuit-là dans la bande

(Long-temps après connue sur la rive de Carrick ;

Car elle mit à mort mainte bête

Et fit périr maint beau bateau,

Et renversa beaucoup d'orge et de blé,

Et tint en crainte ce côté du pays) ;

Sa chemise courte, de chanvre de Paisley,

Qu'elle avait portée quand elle était fillette,

Quoi(iue cruellement exiguë en longueur.

C'était sa meilleure, et elle en était lière. — Ah! elle savait peu, ta respectable grand'mère,

Que cette chemise, qu'elle achetait pour sa petite Nanuic,

Avec deux livres d'Ecosse (c'était toute sa richesse) ,

Ornerait jamais une danse de sorcières ! Mais ici ma muse doit replier son aile ,

POESIES DE BUHNS. 143

Un tel t'bsor est bien au delà de son pouvoir ;

De chanter comment Nannie sautait et sélançait

(La coquine était souple et vigoureuse;,

Et comment Tam se tenait droit comme un ensorcelé,

Et croyait ses yeux devenus meilleurs ;

Satan lui-même regardait attentivement, et frétillait de jjluisir.

Et sautillait, et soufflait de toute sa force ;

Jusqu'à ce qu'à voir une cabriole, puis une outre,

Tam finit par perdre toute sa raison,

Et mugit : « Très-bien , chemise courte ! »

Et en un instant tout fut sombre ;

Et à peine eut-il fait partir Maggie,

Que toute la légion infernale sélança dehors.

Comme des abeilles sortent en bourdonnant avec un cmpresse- Quand des bergers pillards assaillent leur ruche ; [ment furibond] Comme s'élancent les ennemis mortels du lièvre, Quand , crac ! il part devant leur nez ; Comme avec ardeur court la foule du marché , Quand « Au voleur ! » retentit avec force ; Ainsi Maggie court, et les sorcières la suivent Avec un cri lugubre et sourd.

Ah , Tam 1 ah , Tam 1 tu vas avoir ton cadeau de foire ! Elles te rôtiront en enfer comme un hareng ! En vain ta Kate attend ton arrivée 1 Kate bientôt sera une femme affligée !

Allons, va le plus vite que tu peux, Meg, Et gagne la clef de voûte du pont ^ : Là tu pourras leur remuer la queue .

Elles n'osent pas traverser une eau courante. Mais, avant qu elle pvit atteindre la clef de voûte. Du diable si elle eut une queue à mouvoir 1 Car Narinie, loin en avant du reste, Pressait ferme la noble Maggie Et se jetait sur Tam avec un dessein furieux ; Mais elle connaissait peu l'ardeur de Maggie. — Un élan emporta son maître sain et sauf, ]\Iais laissa derrière sa propre queue grise : La commère la tenait par le croupion.

Et laissa à peine un moignon à la pauvre Maggie,

Or, vous tous qui lire/ ce récit sincère. Fils d homme et de mère, prenez garde : Toutes les fois que vous serez tentés de boire, Ou que des chemises courtes vous trotteront dans l'esprit, Songez-y! vous i)0uvez acheter ces i)laisirs trop cher — l\ai)pelez-vous la jument de Tam O'Shanter '.

1. C'est un lait bien coium qu'il est interdit aux forci- res et autres esprits malfaisants de poursuivre leur proie au delà du milieu de la première eau courante.

Ui POESIES DE BLi;>S.

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