POUR UN DÉPART
Pleurez, oiseaux 1 La jeune Tarentine* .
Une autre fois a, pour l'algue marine, Quitté nos prés.
Une dernière fois, la jeune Athénienne, En se jouant, a vogué vers Cyrène; Pleurez 1
Pleurez, oiseaux et colombes plaintives I
Et vous, gaiement, abeilles, sur nos rives
Ne murmurez !
Celle qui vous suivait, celle dont fut la vie
Joie et blancheur et murmure, est enfuie;
Pleurez 1
Pleurez, vous tous, que sa voix qui caresse, Son œil qui rit, tenait avec adresse Désespérés 1
* Se rappeler la jolie pièce d'André dénier et la Symétha de M. de Vigny.
Sa perte à tous les cœurs épris de sa morsure, Sans plus de miel, va laisser la blessure; Pleurez 1
Et vous, Chanson, qu'elle appelait près d'elle, Et qui n'osiez qu'effleurer de votre aile Ses fils dorés, Sous le lilas désert, où sa place est laissée, Soir et matin, fidèle à sa pensée, Pleurez 1
En revenant du convoi de Gabrielle *
Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée, Accompagnant le corps, deux Amis d'autrefois, Qui ne nous voyons plus qu'à de mornes convois, A cet âge où déjà toute larme est séchée,
* Gabrielle Dorval, fille de la célèbre actrice de ce nom et l'amie du poète Fontenay. Celui-ci l'enleva de sa famille, l'emmena en Angleterre. Ils y vécurent quelques mois ensemble, de travail, de misère et d'amour ; ils en revinrent tous deux mortellement atteints. Ils moururent à six semaines l'un de l'autre, Gabrielle la première. A son convoi, je me trouvai avec V. H. dans la même voiture.
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Quand, l'office entendu, tous deux silencieux, Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne, Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine, L'un devant l'autre assis, [ne pas mêler nos yeux,
Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même Une prompte rougeur colorer notre front, Un reste de colère, un battement suprême D'une amitié si grande, et dont tous parleront;
Quand, par ce ciel funèbre et d'avare lumière, Le pied sur cette fosse où l'on descend demain, Nous pûmes jusqu'au bout, sans nous saisir la main, Voir tomber de la pelle une terre dernière ;
Quand chacun, tout fini, s'en alla de son bord, Oh ! dites ! du cercueil de cette jeune femme, Ou du sentiment mort abîmé dans notre âme, Lequel était plus mort ?
Sonnet.
A madame M.
Quoi ! vous voulez, par bonté, quelquefois, Pour épargner ma paupière un peu tendre, Un peu lassée, au soir, me faire entendre, Lu par vous-même, un livre de mon choix I
Vous liriez tout, Fauriel et Gaulois*; Et le sujet, à fond, me viendrait prendre, Dans le fauteuil où j'oserais m'étendre, Indifférent à l'accent de la voix!
Mais votre voix, c'est la couleuvre vive, Insinuante et limpide et furtive, Col gracieux et de gris nuancé I
La voir courir est chose trop peu sûre; Elle est sans dard, et je crains sa piqûre ; Ou, tout au moins, je crains d'être enlacé.
• L'excellente Histoire de la Gaule méridionale, par M. Fauriel, avait paru vers ce temps, mais un peu importante et sérieuse pour être lue à deux en cette façon.