Septembre
Quand je vois ce torrent , fils des monts nuageux, Précipiter les flots de son cours orageux , Tantôt parmi les fleurs de la vallée heureuse Queraresse Zéphyr d'une haleine amoureuse , Et tantôt A travers la riante moisson Qu'admirait , plein d'espoir, le pauvre bûcheron ; Quand je le vois jeter an fond de la ravine L'antique et noble pin , honneur de la colline , Ou brisant sans pitié le chalet protecteur, Engloutir le troupeau sous les yeux du pasteur; Quand je le vois , suivant sa course désolante , Descendre, impétueux, sur la plaine tremblante , Et parcourant , vainqueur, les champs et les forêts , Dans les gouffres du lac s'abuner pour jamais , Mon regard, de ses eaux contemplant le ravage, De notre siècle , hélas ! ici trouve une image.
Je crois entendre et voir ces générations Qu'emportent la fureur des révolutions.
Elles vont, elles vont, sur la terre interdite , À flots tumultueux l'orgueil les précipite :
Le triomphe les suit dans leur cours désastreux; Elles jettent l'effroi chez cent peuples heureux , Partout déracinant les trônes vénérables , Partout comblant de morts les cités misérables. Malheur à qui s'oppose à leur débordement !
Comme Ponde franchit sa digue en écumant , Ces farouches soldats envahissent la terre Et chantent , dans le sang , leur gloire funéraire; Mais le gouffre éternel s'entr'ouvre sous leurs pas, Et tous ont disparu dans Pombre du trépas.
Que reste-t-il alors de ces hommes terribles , Dont le monde adorait les glaives invincibles ? Des ruines sans nombre et l'affreux souvenir De leurs noms à jamais maudits dans Pavenir !
Mais tandis qu'en rêvant je compare cette onde Aux peuples insensés qui ravagent le monde, L'onde s'est écoulée , et de son lit profond Cent débris entassés me dérobent le fond.
Sur ces funestes bords le pâtre et sa compagne , Demain viendront chercher au pied de la montagne Les restes de leur toit , et tous deux en pleurant, L'un sur l'autre appuyés , maudiront le torrent.
10 Octobre.
Ce lac où l'oiseau de passage Cache son nid et ses amours , D'un paisible et riant ombrage Ne s'est pas décoré toujours.
Jadis une noire fumée
Planait sur son vaste bassin ,
Jadis une lave enflammée ,
A pleins bords coulait de son sein»
On voyait sécher les campagne»
Sous ses dévorantes vapeurs , Et les vieux sapins des montagnes Tomber mourans comme des fleurs.
Avec une rage invincible Il roulait ses torrens de feu ; Mais un jour le volcan terrible S'éteignit au souffle de Dieu.
Maintenant la fraîcheur des onde* Remplace les feux dévorans,
Et dans les fournaises profondes Se bercent les flots murmurans.
Maintenant chasseurs et bergères , Là viennent au déclin du jour , Oublier leurs peines légères, Et danser aux chansons d'amour.
Et moi, voyageur solitaire .
Je bénis le maître des cieux , Qui changea l'horrible cratère En lac pur et délicieux.
1 Juillet.
L'ombre descend sur les monts, sur la plaine , Le vent s'endort, tout est silencieux, Je n'entends plus que la cloche lointaine, Qui porte au ciel un son religieux.
Je ne vois plus les fleurs de la prairie ; Mais leur parfum à cette heure est si doux !
La nuit répand dans notre âme attendrie Des voluptés dont le jour est jaloux.
Que le silence et la nuit ont de charmes ! Que Pair est pur! que le désert est beau !
Un ange ami sèche en ce lieu mes larmes , Et de mon cœur soulève le fardeau.
Je te salue , ô nature immortelle !
Le sombre hiver peut te glacer un Jour; Mais le printemps te réveille plus belle , Et tu souris à nos hymnes d'amour.
Mais moi, bientôt , comme cette eau courante , J'aurai passé pour ne plus revenir , Et de ma vie éphémère «t souffrante Ne restera pas même un souvenir !
CtâtfEft,
Le temps qui dévora Babylone et Palmyre, Qui de Venise en deuil a flétri les attraits ,
Le temps, ô cité que j'admire , N'a pas encor frappé tes superbes palais.
Ils sont toujours debout : sur leurs bases antiques, Ils semblent défier les siècles éternels;
Devant leurs fastueux portiques Je ne m'étonne plus de l'orgueil des mortels.
Que j'aime cette mer dont la vague plaintive Te redemande , ô Gène { un André Doria ,
Et me fait rêver, sur la rive, Aux jours évanouis que ton cœur oublia.
J'aime tes oliviers et tes cyprès sans nombre , Et ta Polcevera roulant dans un jardin ,
Et tes monts, dont le rempart sombre Garde tes beaux vallons comme un nouvel Éden.
Jamais le voyageur n'a vu tes blanches femmes, Sans conserver long-temps un souvenir bien doux ,
De ces grands yeux noirs pleins de flammes Qui brillent sous les plis du mezaro jaloux.
Sans cesse le printemps de roses te couronne ; 11 répand sur ton sein les fleurs de l'oranger :
L'air embaumé qui t'environne D'une molle langueur enivre l'étranger.
11 est doux de te voir au lever de l'aurore Sortir, fraîche cité, de ton léger sommeil;
Il est doux de te voir encore A l'heure où tu reçois les adieux du soleil.
La nuit qui pour ton front n'a point de sombres voiles, N'est ici qu'un long soir qui va s'unir au jour,
Où sous un dais brillant d'étoiles L'on entend soupirer les zéphyrs et l'amour.
Non, ta n'as point perdu ta beauté, ta richesse , Teschampssonttoujours verts , ton ciel est toujours pur ;
D'innombrables vaisseaux, sans cesse, De ton golfe riant fendent le vaste azur.
Mais de ta liberté tu n'as que la mémoire !
Mais ton fier pavillon a disparu des airs !
Qu'as-tu fait de tes jours de gloire , Gènes, qu'as-tu fait de l'empire des mers ?
Novembre IftSl.
IiA MAIftOïTOKTTB DAN» MjA MEB.
Quelle triste pensée De t'avoir là placée Dans Tonde sans repos , Gentille maisonnette !
Qui donc ainsi t'a faite Pour les vents et les flots ?
Loin de ce rocher sombre Que de vagues sans nombre Bat le choc furieux ; Loin du bruit des tempêtes , Loin du cri des mouettes Je t'aimerais bien mieux,
Cachée avec mystère, Dans le fond solitaire D'un paisible vallon, De lierre couronnée Et toute environnée D'arbres et de gazon.
Une limpide source S'égarant dans sa course Sous l'ombrage léger ,
Avec un doux murmure, Formerait la bordure De ton riant verger.
Un pommier à la porte,
Des blanches fleurs qu'il porte
Bercerait les flocons,
Et le rossignol tendre
Y viendrait faire entendre
Ses nocturnes chansons.
Une vigne champêtre.
Autour de ta fenêtre Étalant ses rameaux , Servirait de cachette A la bande inquiète 9es joyeux passereaux.
Devant ton seuil de pierre Une heureuse fermière Assise, filerait; Tandis qu'à côté d'elle, Avec le chien fidèle , Son enfant lutterait.
Tu verrais la famille , Dans l'àtre qui pétillé , En hiver s'assembler; Et, sensible auditoire , Durant la vieille histoire , Pleurer, rire ou trembler.
Puis aux roses nouvelles, Tu verrais pastourelles Et pâtres d'alentour,
Folâtrer en cadence, Ou lassés de la danse Parler tout bas d'amour I
Mais , blanche maisonnette , Tu n'es que la retraite D'un surveillant maudit , Qui tout le jour en garde , Fume , siffle ou regarde La lame qui bondit.
Sur ta roche sauvage Point de jeux ni d'ombrage, Mais le soleil ardent, La brume , la tristesse , Et le mistral , sans cesse , Avec les flots grondant.
Ta deviendras chaumière Un jour, si Tonde amère Se change en pur ruisseau , Les sables en verdure , Et ton gardien qui jure , En Corydon nouveau.
Janvier 1834.