‹ Poésies d'un proscritChapitre 3 sur 13 · PISE · texte numérisé non relu

PISE

Si dans ton âme noble et fière Le malheur enfonce ses traits , Si , chargé de sombres regrets, Tu fuis les heureux de la terre ;

Si le chaste hymen et l'amour T'accordent leurs douces prémices , Et que , pour cacher ses délices , Ton cœur en vain cherche un séjour ;

Si ta pensée ardente et pure , Vers le ciel aime à s'élever, Et ne demande , pour rêver , Que le calme de la nature ;

Si ton sang, par l'âge glacé , Des hivers redoute l'empire , Si, par un éternel zéphyre , Ton front veut être caressé ;

Si tu hais les cris de la foule, Si l'existence te sourit

Chez un peuple vivant sans bruit, Près d'un fleuve qui sans brjrit coule;

Si devant les saints monumens Qui du temps bravent les outrages , Tu vas , évoquant les vieux âges , Seul et pensif t'asseoir long-temps ;

Dans une paresse oublieuse , Enfin, si tu dors comme moi, voyageur ! arrête-toi A Pise la silencieuse.

J'aime cette morne cité

Qui veuve , hélas ï et solitaire ,

Du prestige des arts couvre sa nudité.

J'admire , émerveillé , l'auguste Baptistaire

Et les funèbres murs du vieux Campo Santo, Où s'immortalisa la main du: Giotto , Et la fameuse tour, où , dans la nuit profonde , Galilée , autrefois , sentit tourner le monde ; Et la Spina gothique , et les portes d'airain , Que d'un souffle jaloux ronge le vent marin.

Mais quand l'ardent midi brûle à mes pieds] es herbes, Et jette un éclat sans pareil • Sur les coupoles superbes ,

Sur les marbres dorés par mille ans de soleil; Quand je vois le palmier au feuillage immobile , Le chameau du désert qui traverse la ville, Et les rouges sommets de l'Apennin riant, Ici je crois avoir un songe d'Orient ....

Italie ! Italie ! ô terre des merveilles !

Ta langue harmonieuse enchante mes oreilles ,

Et ton aspect sourit à mon cœur enivré :

Il est si pur l'éclat de ton ciel azuré !

Un vent si parfumé caresse tes collines !

De si beaux souvenirs habitent tes ruines !

Les arts t'ont prodigué de si riches trésors ,

Et la vague est si douce en mourant sur tes bords !

Souvent le voyageur d'une plage lointaine ,

Qui venait , en courant, t'admirer un seul jour,

Enchaîné , malgré lui, par ta voix de syrène ,

Reste à vivre chez toi de lumière et d'amour !

IXJIZA.

Tandis que le soleil baisse, Et que ses feux indécis S'éloignent avec tristesse Des vieux murs des Médicis ,

Luiza , pourriez-vous me dire Ce qu'en ce moment j'admire Sous le chêne vert assis ?

Ce n'est point l'Àrno , qui roule Son onde au bruit des chansons , Ni ces bosquets dont la foule Aime l'ombre et les gazons , Ni cette riante plaine, Où les vents perdent haleine A bercer tant de moissons ;

Ni ces pieux monastères Qui couronnent les coteaux De leurs cyprès funéraires, Ni ces palais féodaux

Qu'un art belliqueux décore , Et qui conservent encore L'orgueil de leurs noirs créneaux ;

Ni tous ces temples sans nombre , Pleins de chefs-d'œuvre divins , Ni ce dôme rouge et sombre ,

Fier rival des Apennins;

Ni cette tour immortelle

Qui voit passer , toujours belle ,

Les éphémères humains.

Non , non , ce n'est point Florence ,

Avec son peuple joyeux ,

Ni cet horizon immense ,

Ni ces monts voisins des cieux ,

Ni cette voûte si pare , Qui , Luiza , je tous le jure , Maintenant charment mes yeux.

Mais c'est tous, ma bonne fille, Aux grands yeux noirs pétillans , Vous qui menez , si gentille , Votre vieux père à pas lents , Vous , dont la bouche de rose Avec tendresse se pose Sur un front à cheveux blancs !

Avrit 1834.

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