‹ Poésies d'un proscritChapitre 4 sur 13 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Amis , si quelque jour le citoyen fait roi ,

Pour un crime d'honneur vous bannit comme moi,

Partez , et dérobant une larme dernière ,

De vos pieds dédaigneux secouez la poussière :

Quittez l'ingrate France ; il est d'autres climats

Où l'hospitalité recueillera vos pas.

Surtout , en franchissant la limite fatale ,

Ne vous retournez point vers la terre natale,

Car l'air de la patrie est un brûlant poison

Qui du pauvre exilé dévore la raison.

Allez ! le monde est grand et rempli de merveilles.

Pour étonner vos yeux , pour charmer vos oreilles ,

La nature vous offre au sein de ses déserts

De magiques tableaux , de sublimes concerts.

Sur le sommet glacé des Alpes toujours belles ,

Vous verrez resplendir les neiges éternelles,

Les foudres se choquer à l'horizon en feu ,

Et les forêts plier sous l'ouragan de Dieu.

Et puis vous descendrez vers ces mers ravissantes ,

Où Nice dort au bruit des vagues caressantes;

Vous entendrez le chant lointain et cadencé

Du pécheur qui revient, par les zéphyrs bercé ;

Vous verrez se mirer dans les eaux du rivage Mille blanches villa que l'oranger ombrage.

Là, vos yeux enchantés parcourront tour à tour, Cent villes que le ciel regarde avec amour : Gènes, de l'Océan autrefois souveraine ; Livourne, qu'un nœud d'or à l'univers enchaîne; Pise, où vont les mourans vivre leurs derniers jours; Florence, chère aux arts; Naples, chère aux amours; Milan, joyeux; Ferrare à la muette enceinte; Véronne, où Juliette exhale encor sa plainte ; Ravenne, où mourut Dante, où fut aimé Byron ; Et Venise, qui pleure en se cachant le front.

Mais entre les cités de l'heureuse Italie,

Celle que l'étranger cherche et jamais n'oublie :

C'est Rome, dont le nom magique et triomphant

Remplissait autrefois mes beaux rêves d'enfant ,

Rome qui fait pâlir toute gloire nouvelle , Rome toujours mourante et pourtant immortelle , Rome dont les débris, conservés jusqu'à nous , Ont fait le désespoir de vingt siècles jaloux ! Oh! venez, fils bannis du toit de votre mère , Qui traînez sous le ciel un long deuil solitaire , Venez ! vous qu'ont trahi l'amour ou l'amitié, Et qui de votre cœur regrettez la moitié ; Héros que de ses traits poursuit la calomnie , Poètes , qui souffrez tous les maux du génie ; Venez contempler Rome, 6 mortels désolés , Venez , à son aspect vous serez consolés ?

Devant ce fier colosse étendu sur le sable , Devant un tel empire, ombre méconnaissable , Devant cette infortune au-dessus de nos pleurs , Ah ! qui pourrait encor songer à ses malheurs ?

Ici les murs, formés de pierres sépulcrales , De la mort, en tous lieux, déroulent les annales; L'œil ne saurait s'ouvrir, ni le pied faire un pas Sans voir ou sans toucher l'asile du trépas ; Et quand le vent soulève une poudreuse arène, C'est la cendre des morts que son souffle promène. Cherchez sous ces débris, et sans forme et sans nom, Cherchez au Vatican, cherchez au Panthéon, Au Forum décoré de ses nobles ruines , Pans les roseaux du Tibre et sur les sept collines , Dans les cloîtres ouverts aux pieux repentirs, Dans les cirques bénits par le sang des martyrs , Aux bosquets d'Égérie , au fond des catacombes , Partout vous trouverez les tombes sur les tombes , Et partout vous verrez la mort et le néant , Pesant de tout leur poids sur le peuple géant! X* terre des Brutus n'est que poussière humaine, Et le soc paresseux que la faim seule y traîne,

N'ouvre pas un sillon, dans ses champs dévastés, Sans montrer un cercueil aux regards attristés:

Qu'il est triste l'aspect de ces immenses plaines, Où le temps foule aux pieds les vanités romaines, Où l'aquéduc croulant sert d'asile aux corbeaux , Où le buffle rumine à l'ombre des tombeaux , Où, parmi les tronçons de colonnes superbes, Le grillon chante en paix son refrain sous les herbes, Où le lézard, fuyant aux pas du voyageur, Pour retraite choisit l'urne d'un empereur!

Pourtant, j'aime à fixer mes yeux et ma pensée Sur ces restes épars d'une gloire effacée, A voir le lierre avide envahir les palais , De ces morts tout-puissans disparus à jamais. Moi , chétif inconnu qui comme une ombre passes, Qui mourrai sans laisser ni mémoire , ni traces,

Je souris en foulant ces générations Qui furent la terreur de tant de nations.

D'un tombeau quelquefois, achevant la ruine , Je fais voler avec mon bâton d'aubépine La cendre qui peut-être en des jours trop fameux Fut le bras d'un héros vainqueur de nos aïeux. Dérision du sort ! ah ! c'était bien la peine D'élever jusqu'aux cieux la puissance romaine , De faire tout plier , tout trembler sous ses lois , D'enchaîner à son char les peuples et les rois , D'ébranler l'univers de l'un à l'autre pôle, Pour qu'un obscur proscrit des forêts de la Gaule , Au pied du Gapitole un jour vint, en rêvant, Des fils, de Manlius jeter la cendre au vent i

Quand^ du soleil couchant la lumière épuisée Lance un dernier rayon au sombre Colysée,

Que l'alouette, à Dieu , chante l'hymne du soir , Dans les Thermes déserts souvent je vais m'asseoir. Là , sur la pierre où dort quelque maître du monde, Je rêve, et , pénétré d'une pitié profonde , Je m'écrie, en portant les yeux autour de moi : Voilà donc ce qui reste enfin du peuple-roi ! Des pâtres vagabonds , des campagnes arides , Des sépulcres brisés, des vapeurs homicides , Sont aujourd'hui la cour, la pompe , les splendeurs, Dont Rome s'environne après tant de grandeurs ! De quel faite sublime , à quelle humble misère Te voilà descendue , ô reine de la terre !

Ta honte , maintenant, égale ton orgueil , Et ta pourpre n'est plus qu'un vêtement de deuiL Le ciel te foudroya, toi qui lançais la foudre > Et le monde vengé te cherche dans la poudre.

Ne méritais-tu pas cet effrayant destin, Toi qui vécus mille ans du sang du genre humain?

Mais en te dépouillant de tes grandeurs suprêmes , Dieu te laissa ton nom, qui vaut cent diadèmes, Ton front découronné commande le respect, Et le cœur des mortels s'émeut à ton aspect.

Tant que sous le soleil vivront les fils de l'homme, Leurs regards et leurs vœux seront tournés vers Rome, Toujours le voyageur visitera ses bords Pour comparer, hélas ! les virais et les morts. Le poète viendra, cité mélancolique , Mariant à ton deuil sa douleur sympathique , Sur le plus grand débris de ce monde mortel , Chanter aux nations l'espérance du ciel.

Un jour j'avais gravi la rapide colline

Que le chêne du Tasse avec orgueil domine :

Le soleil se levait , et de pourpre et d'azur

Teignait à l'orient les sommets de Tibur ;

Sa lumière inondait l'horizon solitaire ,

Et, comme un pur encens exhalé de la terre ,-

Les vapeurs du matin se fondaient dans les deux.

Le Tibre , devant moi , coulait silencieux.

Étendue à mes pieds, la ville agonisante ,

Ouvrait languissamment sa paupière pesante ,

Et le a funèbres pins , compagnons de son deuil ,

Immobiles , semblaient les gardiens d'un cercueil..

Et je pleurais sur Rome et sur sa gloire. éteinte,

Quand soudain , remplissant sa morne et vaste enceinte,

L'accord religieux de mille voix d'airain

S'éleva pour bénir le maître souverain.

A ces pieux accens de joie et d'harmonie,

La mourante cité fut comme rajeunie;

Ses vieux murs, couronnés du signe rédempteur ,

Brillèrent revêtus d'une auguste splendeur.

Les Césars, les héros, les dieux du Gapitole , Disparurent devant la céleste auréole Que les martyrs sacrés reflètent sur ces lieux, Abreuvés autrefois de leur sang précieux.

Alors je ne vis plus que la Rome nouvelle , Dont la beauté suprême au chrétien se révèle, Et qui , sur les débris du trône de Néron , Règne par la douceur , l'amour et le pardon.

Un rayon delà foi, descendu dans mon âme , De la sainte prière y ralluma la flamme , Et le front incliné vers l'éternelle croix , Au concert solennel j'osai mêler ma voix :

Vous êtes grand, Seigneur îles deux vous obéissent, Devant votre courroux les nations frémissent ; La foudre, l'ouragan, le monde, les humains, Ne sont que des jouets en vos puissantes mains ;

Mais vous êtes clément ; votre souffle est ht vie , Vous avez ranimé cette terre flétrie; De la destruction vous avez fait sortir Une œuvre que le temps ne peut anéantir- Rome allait expirer, quand votre main divine ,. De l'arbre du Calvaire y planta la racine.

Encor tout inondé d'un sang trop généreux ,, Le tronc sacré, bientôt, poussa des jets nombreux^ Des aquilons jaloux désespérant la rage Au sein de la tempête il grandit d'âge en âge , Et maintenant , son front verdoyant , immortel t Couvre le monde entier et joint la terre au ciel. Les hommes, deux mille ans, ont prié sous son ombre; Mais parce qu'il fleurit depuis des jours sans nombre, , Parce qu'il est ancien , ils disent qu'il vieillit ; Ils disent, tes ingrats, que le soleil pâlit! Dans leur enivrement, les sages de la terre, Ont porté sur le Christ une main téméraire;

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Leur orgueil a soufflé sur le flambeau divin ,

Et du culte éternel ils proclament la fin.

Hélas! hélas ! mon Dieu, dans quelle nuit profonde,

Si vous l'abandonniez, retomberait le monde !

Si l'astre de la foi, quittant notre horizon ,

N'y laissait plus briller que la seule raison ,

Le genre humain, bientôt égaré dans sa route ,

Adorant mille erreurs, flottant de doute en doute ,

Jouet de la démence et de tous les fléaux ,

Irait s'anéantir dans un second chaos !

Il est trop vrai, mon Dieu, que des vapeurs funestes

Nous dérobent parfois vos lumières célestes ,

Que le juste s'étonne et voit avec effroi ,

Du cœur des nations se retirer la foi ;

Mais vous avez promis que la barque de Pierre ,

À travers les périls poursuivant sa carrière ,

Malgré les vents , malgré les écueils et les flots ,

Arriverait au port avec ses matelots.

Oui , vous Pavez promis , et sur votre parole, Le chrétien , plein d'espoir, attend et se console ; Il sait que votre culte, ici-bas insulté , Est immuable et pur comme la vérité ; Il sait que les efforts du siècle et de l'abîme , Jamais ne prévaudront sur votre œuvre sublime ; Il sait que votre loi de clémence et d'amour, En nous sauvant encor doit nous confondre un jour ; Il sait que l'Homme-Dieu laissa pour héritage Aux disciples chéris, la misère et l'outrage , Et son âme fidèle, en ce vallon de pleurs , Porte, sans murmurer, le poids de ses douleurs. Il verrait l'univers, cette Rome elle-même , Exhaler contre vous le rire et le blasphème , Il verrait s'écrouler votre dernier autel , Qu'il garderait encor son espoir immortel !

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liA PIEI^tE DU TASSE.

Oui, si mes yeux errans dans l'étroit sanctuaire N'avaient point, par hasard, rencontré l'humble pierre

Qui garde ton repos , Hélas ! sans le vouloir j'aurais commis un crime, Et le pied d'un barbare , 6 poète sublime !

Eût profané tes os.

Dans l'immortel séjour où, parmi les archanges, Ton Dieu t'a rappelé pour chanter ses louanges,

Sans doute maintenant > Torquato , peu t'importe un brillant mausolée ; Et pour toi les grandeurs de l'humaine vallée

Ne sont plus que néant.

Mais je ne croyais pas que la riche Ausonie , Pour couvrir ta dépouille , ô toi dont le génie

Lui légua tant d'orgueil , N'avait dans ses trésors trouvé que cette dalle Où seul , un pauvre moine , en traînant sa sandale ,

Vient bénir ton cercueil !

Je ne le croyais pas ! Pourtant ce triste monde , Toujours d'ingratitude et de scandale abonde ; Tandis que le héros

Et le divin poète ont à peine une pierre , Le porphyre et l'airain conservent la poussière Des tyrans et des sots !

Voyageurs , qui foulez cette terre fameuse , Et qui cherchez en vain la cendre vertueuse

D'Emile et de Gaton , Promenez vos regards sur les déserts de Rome , Vous y verrez encore , à la honte de l'homme ,

Le tombeau de Néron !

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