‹ Poésies de André ChénierChapitre 182 sur 418 · LIVRE I. — MÉDITATIONS. — VOYAGES · texte numérisé non relu

LIVRE I. — MÉDITATIONS. — VOYAGES

Des ponts, des aqueducs en arcades voûtés, lO

Des théâtres, des forts assis sur des collines,

Des bains, de grands palais ou de grandes ruines

Gardent empreints ^ ncor d une puissante main.

Et cette Rome auguste et le grand nom romain ;

Et d*un peuple ignorant les débiles courages, 15

Étonnés et confus de si vastes ouvrages,

Aiment mieux assurer que de ces monuments

Le bras seul des démons jeta les fondements.

Je suis en Italie, en Grèce. G terres ! mères des arts favorables aux vertus ! ô beaux-arts ! de ceux qui vous aiment délicieux tourments ! Seul au milieu d*un cercle nombreux, tantôt

De vivantes couleurs une toile enflammée

$*offre tout à coup à mon esprit.

Et ma main veut fixer ces rapides tableaux^

Et frémit et s'élance et vole à ses pinceaux ;

Tantôt, m'éblDuissant d*une clarté soudaine,

La sainte poésie et m'échauffe et m'entraîne, S

Et ma pensée, ardente à quelque grand dessein.

En vers tumultueux bouillonne dans mon sein ;

Ou 'bien dans mon oreille un fils de Polymnie,

Xin. — V. il. Virgile, Géorg., II. 156 : '

Congesta manu praeruptis oppida saxis.

V. 18. Emploi magnifique du mot démon, qu'André avait remarqué plusieurs fois dans Malherbe, et dont il s'était promis de se servir. Voy. Malherbe, p. 124 et 166.

XIV. — L'édition de 1839 a joint à tort cette élégie â la précédente. Ce n'est ni le même ton ni la même pensée.

V. 3. Ce passage prouve qu'André se livrait à des essais de peinture ; les vers qui suivent trahissent aussi son goût pour la musique.

V. 8. a Un fils de Polymnie. » Un élève de la célèbre école de Naples,

A qui Naple enseigna la sublime harmonie,

A laissé pour longtemps un aiguillon vainqueur, 10

Et son chant retentit dans le fond de mon cœur.

Alors mon visage s*enflamme, et celui qui me voit me dit que ma raison a besoin d^ellébore. Mais des choses bien plus importantes... Je parcours le Forum, le sénat; j'y suis entouré d'ombres sublimes. J'entends la voix des Gracchus, etc.. €incinnatus, Caton, Brutus. . . Je vois les palais qu'ont habités Germanicus et sa femme. . . Thraséas, Soranus, Sénécion, Rusticus. En Grèce, tous les peuples différents, chacun avec son front, son visage, sa physionomie, passent en revue devant mes yeux. Chacun est conduit par ses héros qu'il faut nommer. (Comme l'énumération d'Homère.) (') Périssent ceux qui traitent de préjugé l'admiration pour tous ces modèles antiques, et qui ne veulent point savoir que les grandes vertus constantes et solides ne sont qu'aux lieux où vit la liberté ! Hos utinam inter heroas tellus me prima tulisset ! (') Si j'avais vécu dans ces temps...

Des belles voluptés la voix enchanteresse N'aurait point entraîné mon oisive jeunesse.

dont sans doute il entendait chanter la musique sur les théâtres d'Italie, Paisiello peut-être.

V. 10. Imité d'Eupolis le Comique, qui, en parlant de Périclès [SchoL Aristoph., Acharn., 530 et Pac, 1-204), avait dit que :

lAOVOÇ TWV jDÏÎTOpCJV

TÔ xivvpov lyKxréXti'KS toU ocKpoùifiivotç. Cette expression a souvent été remarquée ; voy. Diodore de Sicile, XII, XL ; Cicéron, Brutus, IX.

(*) Homère, Iliade, II. Longue et magnifique énumération, dont plus d'un poëte s'est inspiré. Cf. Val. Flaccus, Arg., VI, 33; Virgile, Enéide, VI; Manilius, Astron., I, 735 ; le Tasse, Ger. lib., I, xxxvi; Milton, Par, perdu f I, les légions de Saton; Thomson, Sais.f Hiver.

p) André cite de mémoire ; Horace, Sat., II, n, 93 :

Hos utinam inter

Heroas natum tellus me prima tuli&set !

V. 12 et suiv. Voici le canevas en prose de tout ce passage : « Si j'avais vécu dans ces temps, je n'aurais point fait des Art d* aimer y des poésies molles, amoureuses ; ma Muse courtisane n'aurait point... j'aurais mené la vie d'un jeune Romain, au barreau, dans le sénat. J'aurais défendu la liberté, ou je serais mort à Utique d'un coup de poignard ! » Voy. M. de Latouche, Vallée aux loups.

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