‹ Poésies de André ChénierChapitre 244 sur 418 · LIVRE II. — CAMILLE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CAMILLE

Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent.

Poui*quoi Yois-je languir ces vins abandonnés, 25

Sous le liège tenace encore emprisonnés?

Voyons si ce premier, fils de TAndalousie,

Vaudra ceux dont Madère a formé i'ambrosie,

Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux,

Ou la vigne foulée aux pressoirs de Citeaux. zo

Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille

Qui, cher à ses amis, à Tamour indocile,

Parmi les entretiens, les jeux et les banquets,

Laisse couler la vie et n'y pense jamais.

Ah ! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie 35 Feignent malaisément et le rire et la joie ! Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi; Son fantôme attrayant est partout devant moi ; Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille :

V. 24. André semble avoir enchâssé dans ces vers une épigramme de deRufin, Anlh., Y, 12:

iXxùt/AiVf xû>(xa$ /*<^Çova$ aipôfiivoi, "Baibç 6 xo^tpôvTùtv èortv ^loç' cira rà Aoccà yijpaç xw^ûffci, xal rà riXoç dâvaTO«.

Les vers 22, 24, 31 à 34 reproduisent heureusement les différents traits de l'épigraimne.

Y. 34. Éd. 1839 :

Laisse couler sa vie et n'y pense jamais.

Y. 55. TibuUe, IIÏ, vi, 53 :

Hei mihi ! Difficile est imitari gaudia falsa : Diflicileest tristi fingere mente jocum.

Y. 39. [Le premier qui a employé de la sorte le mot absent fut neuf et hardi; mais on a fort abusé de cette expression. Le Brun a dit dans une ode :

La colombe des amours

Par un vain songe obsédée,

Souvent eipire en idée

Sous l'ongle absent des vautours.

Marie-Joseph Ghénicr a quelque part aussi celte expressiou. l^tlissot, dans la Dunaade, YIT, l'imite de Stacc, Thèb,t YI, 401, croyant Tiniitcr

Peut-être aux feux du vin que Tamour se réveille ; 4u

Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,

Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.

J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance.

Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence.

Du moins il m'en souvient, quand autrefois auprès 45

De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,

Je portais à la hâte à ma bouche ravie

La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie.

Ce nectar, de l'amour ministre insidieux,

Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux. oo

Ma main courait saisir, de transports chatouillée,

Sa tête noblement folâtre, échevelée.

Elle riait ; et moi, malgré ses bras jaloux,

J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux ;

J'avais soin de reprendre, utile stratagème! 55

Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même;

Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,

Les cherchaient, les suivaient, et les étaient longtemps.

de Claudien. Boisjolin, traduisant la Forêt de Windsor, a suivi les traces de Stace et de Pope :

L'impatient coursier palpite dons l'attente Sur le sol qui l'arrôte, et bnt la plaine absente.

0 La plaine absente! Quel intolérable jargon ! » s'écrie La Harpe. H devait se souvenir d'Horace, Sai., II, vit, 28. On trouverait, du reste, des exemples de cette expression dans Lucain, Valér. Flaccus, Ausonc, Sidoine Apollinaire, etc. Boissonade.]

V. 41. Lucien, Amours, 12, dans la description de Gnide : « *Afxvi- XetftXç â/A7CSÀ0( iruxvoT^ xart^/STYivro jSôr/duvcv * repnvoTipK yârp * Af pooiT^

Y. 50. Ovide, Héroides, XVI, 229 :

SoBpe mero volui flammam compescere, at illa Crevit, et ebrietas ignis in igm; luii.

V. 5K. Voici la même expression dans Racine, Bérénice, II, 11 :

Je la revoi» bientôt de pleurs toute trempée : Ma main à les sécher e^t ionglemps occupée.

\o passage de Bérénice, d'où ces vers sont tirés, est une admirable élégie tout à fait dans le goAt de Chénieri

Page 1