‹ Poésies de André ChénierChapitre 331 sur 418 · V. 307.. Toutes les éditions · texte numérisé non relu

V. 307.. Toutes les éditions

Ou d'un recueil ombré de chansons à la glace.

Ombré n'a aucun sens et doit provenir d'une mauvaise lecture de M. de LatouchCi

Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie.

Il n'en est point coupable : il n'est pas sans génie;

Il a tous les talents qui font les grands succès ;

Mais enfin, malgré lui, ce langage français,

Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, 315

L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide.

Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux

Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux?

Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidèle ?

Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle, 320

Il fuit ? Ne sait-il pas, se reposant sur eux,

Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,

Creusant dans les détours de ces âmes profondes,

S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes?

Un rimeur voit partout un nuage, et jamais 525

D'un coup d'oeil ferme et grand n'a saisi les objets ;

La langue se refuse à ses demi-pensées,

De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées ;

Il se dépite alors, et, restant en chemin.

Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main. 330

Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine,

Ignore un tel supplice : il, pense, il imaginç.

Un langage imprévu, dans son âme produit.

Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit.

Les images, les mots que le génie inspire, 355

Où l'univers entier vit, se meut et respire.

Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir,

V. 325. Cf. Horace, Ep. ad Pis., 40, 311. — Boileau, AHpoét., I :

Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées; Le jour de la raison ne les saurait percer. Avant donc que d'écrire apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L*expression la suit ou moins nette ou plus pure. Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.

En foule en son cerveau se hâtent de courir.

D'eux-méme ils vont chercher un nœud qui les rassemble ;

Tout s*allie et se forme, et tout va naître ensemble. 340

Sous rinsecte vengeur envoyé par Junon,

Telle lo tourmentée, en l'ardente saison,

Travers^eQ vain les bois et la longue campagne.

Et le fleuve bruyant qui presse la montagne ;

Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants, sT)

Le front échevelé, les yeux étincelants.

S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages

S'il pourra de sa tête apaiser les orages

Et secouer le dieu qui fatigue son sein.

De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein 3 0

Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne ;

liCur sublime torrent roule, saisit, entraîne.

Y. 341. alOf » fiIlc d'Inachus, aimée de Jupiter et métamorphosée en vache. Junon jalouse hii attacha aux flancs un insecte vengeur, sous les morsures duquel lo fuyait en proie à une douleur terrible, franchissant les fleuves, les monts et les mers. Coluthus, Rapt. d'Hél., 41, a une comparaison semblable pour peindre la Discorde.

y. 349. C'est la sibylle de Virgile [En., YI, 77) en proie à la fureur prophétique :

|At Phœbi nondum patiens, immanis in antre Bacchatur vates, magnum si pectore possit Exctusisse deum : tanto magis ilie fatigat Os rabidura, fera corda domaus, fmgitque premendo.

J.-D. Rousseau, dans VOde au comte du Luc :

Il s'étonne et combat Tardeur qui le possède, Et tbudrait secouer du démon qui l'obsède Le joug impérieux.

Pope, le Temple de la Renommée :

And beem'd (Pindar) to labour with th' inspiring God.

Y. 350. a Ce dieu dont il est plein. ]> Lucain, IX, 564, nous dépeint ainsi Caton :

Ille deo plenui, tacita quem mente gerebat, EfTudit dignas adytis e pectore voccs.

Et Racine, Iph. , Y, vi, nous montre Calchas :

Terrible, plein du dieu qui l'agitait sans doute.

Les tours impétueux, inattendus, nouveaux,

L*expression de flamme aux magiques tableaux

Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles, 355

Les nombres tour à tour turbulents ou faciles.

Tout porte au fond du cœur le tumulte et la paix ;

Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais.

C'est ainsi que Minerve, en un instant formée,

Du front de Jupiter s'élance tout armée, 56)

Secouant et le glaive, et le casque guerrier.

Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier.

Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante :

Cire molle, à tout feindre habile et complaisante,

Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains. 365

Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims,

Vint par une conquête en malheurs plus féconde.

Venger sur les Romains l'esclavage du monde.

De leurs affreux accents la farouche âpreté

Du latin en tous lieux souilla la pureté. 370

On vit de ce mélange étranger et sauvage

Naître des langues sœurs, que le temps et l'usage,

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