CHANT
Je dirai l'innocence en butte à Timposture,
Et le pouvoir inique, et la vieillesse impure,
L'enfance auguste et sage, et Dieu, dans ses bienfaits,
Qui daigne la choisir pour venger les forfaits.
0 fille du Très-Haut, organe du génie, B
Voix sublime et touchante, immortelle harmonie.
Toi qui fais retentir les saints échos du ciel
D'hymnes que vont chanter, près du trône éternel,
Les jeunes séraphins aux ailes enflammées;
Toi qui vins sur la terre aux vallons Idumées 10
Répéter la tendresse et les transports si doux
De la belle d'Egypte et du royal époux ;
V. 10. « Aux vallons Idumées^ i> aux vallons de l'Idumée, province de Palestine. André emploie ïdumée en adjectif, comme les Latins. Virgile, Géorg., III, i% a dit : < Palmas Idumœas; » et Régnier, ÉpU.y I, traduisant exactement Virgile : « Les palmes Idumées, » expression qu'a consacrée de nouveau Boileau, dans la Satire IX.
V. 12. Le Cantique des cantiques, magnifique épithalame en l'honneur de Salomon et de la fille du roi d'Egypte.
Et qui, plus fière, aux bords où la Tamise gronde,
As, depuis, fait entendre et Tenfance du monde.
Et le chaos antique, et les anges pervers, 15
Et les vagues de feu roulant dans les enfers.
Et des premiers humains les chastes hyménées,
Et les douceurs d'Éden sitôt abandonnées.
Viens ; coule sur ma bouche et descends dans mon cœur.
Mets sur ma langue un peu de ce miel séducteur ^o
Qu'en des vers tout trempés d'une amoureuse ivresse
Versait du sage roi la langue enchanteresse ;
Un peu de ces discours grands, profonds comme toi,
Paroles de délice ou paroles d'effroi
Aux lèvres de Milton incessamment écloses, 25
Grand aveugle dont l'âme a su voir tant de choses !
Le soleil avait fait plus de la moitié de son cours, et le jeune Joachim se préparait à sortir de Babylone. Tous les enfants de Juda, ses frères, Tatteudaient, répandus sur les chemins, pour les combler de bénédictions. 11 allait au golfe Persique apprendre le sort d*un vaisseau chargé des trésors d'Ophir ; non qu*avide d'entasser de nouvelles richesses...; mais il soulageait la captivité de ses frères..., et ses vertus leur faisaient espérer que le ciel les ferait retourner dans leur patrie, au bord du Jourdain. La fille d*Helcias, la belle Suzanne, son épouse (1), ne peut sVracher de ses bras.
(Leurs adieux, leurs aimables discours. Il lui promet de revenir sous peu de jours. Sans oublier de parler déjà de la fille du frère
y. 22. « Ije sage roi, » Salomon ; c'est ainsi que Milton, IX, le nomme quand il parle
Not mystic, where the aapient King
Held alliance with his fair Egyptian spouse.
y. 26. Le rapprochement entre la vue des yeux et la vue de l'esprit est fréquent chez les poètes. \oy. André lui-même, dans V Aveugle, V. 107. On sait que Milton, aveugle, composait la nuit et appelait ses filles pour leur dicter ses vers. André disait encore de Milton : < Homme sublime, qui a des taches comme le soleil. »
[1] Daniel, xm, 1 : « Et erat vir habitans in Babylone, et nomen ejus Joakim : et accepit uxorem nomine Susannam, filiam Helciœ, polchram nimis, et timentem Deum. »
mort de Suzanne, qui la nommera sa sœur, enfant de dix ans (1) qui doit faire un rôle charmant dans cet ouvrage.) Joacbim part. Tous ses esclaves, tous les Hébreux lui souhaitent un heureux voyage et prompt retour. Ils le voient partir avec peine. Deux seulement s'en réjouissent : ce sont deux vieillards pervers et méchants, juges du peuple et hypocrites de vertu. Leurs anges, qui sont du nombre des anges que le Fils de Dieu précipita dans les enfers, lorsque... (imiter Milton) (2), ont fait parvenir à Joachim de fausses alarmes, pour récarter et servir les desseins des impudiques vieillards. L'un est un tel, Tautre est un tel. La chaste et vertueuse beauté a allumé dans leurs coeurs une incestueuse flamme (3). Le bonheur d*un couple de gens de bien a produit sur eux Teffet qu'il produit toujours sur des méchants, Tenvie et la rage de le troubler. Dès longtemps ils en cherchent les moyens. Jadis , à Tinsu Tun de l'autre, ils enfantaient les mêmes projets. Depuis, les deux méchants se sont reconnus, et ils méditent ensemble leurs coupables desseins. Sous le voile de l'amitié, ils se sont insinués chez Joachim (4). Ils le louent, ils lui demandent ses conseils pour juger le peuple. Ainsi, chaque jour, ils repaissent leurs infâmes regards de la vue de sa belle épouse, dont l'âme, pure comme le ciel, leur savait gré de leur tendresse pour son époux. Elle les reçoit avec un sourire, et ne soupçonne pas que ses yeux puissent inspirer leur crime :
. . V . . . Et quand la nuit tranquille Commençait de s'asseoir sur les tours de la ville, Tous les deux, se glissant par des chemins divers,
(i) Ce rôle de la sœur de Su Anne est de l'invention d'André.
(2) Lorsque Satan, jaloux du pouvoir infini de Bieu, arme des légions d'anges rebelles, au premier chant du Paradis perdu
(3) Daniel t xiu, 1 : «... Et cxarsenint in concupiscentiam cjus. £t evertenint sensum suum, et deciinaverunt oculos sucs, ut non vidèrent cœlum, neque recordarentur judicionun justonim. » — Quant à la beauttj de Suzanne, Daniel, xin, 31 : a Susanna erat delicata nimis, et pulchra specie. »
(4) Danielf xm, 6 : ce Isti frequentabant domum Joakim, et veniebant ad eos omnes qui habebant judicia. »
V. 3. Dans ce morceau so .t développés ces paragraphes de Daniel^ XHT, 10 : < Erant ergo ambo vulnerati amore ejus, nec indicaverunt sibi vicissim dolorem suum : erubescebant enim indicare sibi concupiscentiam suam, volentes «oncumbere cum ea : et observabant quolidie soliicitius videre eam. Dixitque alter ad alterum: Eamus domum, quia hora prandii
Retournent vers ce toit où leur âme est aux fers.
Au seuil de Joachim ils arrivent ensemble, s
Se rencontrent. Chacun veut fuir, recule, tremble.
Craint les regards de l'autre, inquiet, incertain,
Confus de son silence. Et Manassès enfin :
« Mais, Séphar, je croyais qu'au sein de ta famille
Tu pressais dans tes bras et ta femme et ta fille. m
J'attendais peu qu'ici, pour ne te rien celer...
— Toi-même, dit Séphar, qui peut t'y rappeler? Joachim est absent, tu le sais. Dans ton âme, Peut-être pensais-tu que l'amour de sa femme
L'a déjà malgré lui... — Non, non, dit Manassès, ^s
Pour un plus long séjour j'ai vu tous ses apprêts.
Je venais... Sur ce seuil c'est lui qui me rappelle.
Il se peut que déjà quelque esclave fidèle
Soit venu. )> Mais Séphar sourit et l'interrompt,
Et d'un regard perçant, et secouant le front : ^o
« Va, je sais quel projet t'amène et te tourmente ;
Suzanne!... Manassès, tu l'aimes, je le voi. Mais j'ai des yeux aussi ; je l'aime comme toi.
— Oui, tu dis vrai, Séphar; oui, je l'aime. Et je doute
Que pour toi contre moi... — Tiens, Manassès, écoute : 25
Nous régnons sur le peuple unis jusqu'aujourd'hui ;
C'est par là, tu le sais, que nous régnons sur lui.
Tu me hais, je te hais. Si tu veux me détruire.
Tu le peux. Si je veux, je puis aussi te nuire.
Mais, ennemis secrets ou sincères amis, 30
Toujours même intérêt nous force d'être unis.
Les attraits d'une femme ont fasciné ta vue :
est. Et egressi recesserunt a se. Gumque revertissent, venenint in imam, et sciscitantes ab invicem causam, confessi sunt concupiscentiam suam ; et tune in communi statuerunt tempus, quando eam possent invenire solam.» — La Bible ne nomme pas les juges.
A ses attraits aussi mon âme s'est émue.
Nous sommes vieux tous deux ; mais quel œil peut la voir
Sans pétiller d'amour, de jeunesse, d'espoir ? 55
Ne soyons point jaloux. Faut-il qu'un de nous pleure ?
Pour qu'elle soit à l'un, faut-il que l'autre meure ?
Quand j'aurai de ma soif dans ses embrassements
Rassasié les feux et les emportements,
Euvîrai-je qu'un autre, attiré par ma proie, 40
Aille aussi dans ses bras chercher la même joie ?
Va, tu peux sur sa bouche éteindre tes ardeurs;
J'y peux de mon amour épuiser les fureurs.
Sans qu'elle ait rien perdu de sa beauté suprême.
Nous la retrouverons tout entière la même. 4n
Aidons-nous : ce trésor peut suffire à tous deux ;
Elle possède assez pour faire deux heureux. »
Il dit, et sur les plis de leurs sombres visages
Éclate un noir sourire, n Oui, Séphar, soyons sages.
Dit Hanassès. Aimons, ne soyons point amis; BO
Et, pour tromper toujours, soyons toujours unis.
Laissons à l'inquiète et vaine adolescence
De ses amours jaloux l'enfantine imprudence.
Viens ; au sortir du temple où ces temps malheureux
Attirent plus souvent les timides Hébreux, »'>
Nous irons concerter chez moi, dans le mystère.
Les moyens de séduire et de nous satisfaire. »
Cependant on va au temple. Un jeune prophète éloquent, âgé de quatorze ans (Daniel), y explique la loi. H s'est rendu déjà célèbre par sa liberté avec les rois et... Tout le peuple accourt... Suzanne avec toute sa maison et sa jeune sœur... Description de sa démarche et de sa contenance. Tout le peuple la respecte, Tadmire en la regardant marcher, et ils se disent Tun à Tauû'e : c Certes, il n'y avait que Joachim qui méritât cette femme. Et sans cette femme, il n'y avait point d'épouse pour Joachim ; » et ils bénissent les cheveux blancs dit ]m>4 Helcias, qui pleure de joie en regardant sa
iille. Le jeune prophète chante ainsi : c sur la captiyité des Juifs..., description; et sur ce que 1 iniquité des hypocrites a été cause... » (imiter Milton et les livres juifs) (1). Suzanne rentre chez elle...; elle se couche..., et, dans Tabsence de son mari, on dresse un lit pour sa jeune sœur, à côté d'elle... Son sommeil est troublé... Description... Elle se réTeille...; elle s'écrie : « Dieu! quelles agitations inquiètes! pourtant je suis sans remords. Le crime, si le crime existe, est étranger à mon cœur... » Son discours réyeiUe sa jeune sœur qui dormait à côté d'elle... Description de son doux et aimable sommeil... Son discours touchant et enfantin... « Si elle est malade... • (en tutoyant comme dans tout Fouvrage). Suzanne répond... Elle ne peut se rendormir...; elle appelle son esclaTe chérie, qui se nomme... Elle lui fait part de ses insomnies; elle veut descendre dans ses jardins.
«HANT II
Description délicieuse des jardins (2), la nuit... Les anges bienfaisants (3) y Yoltigent : c*est Tair frais... Les mauvais anges, sous de vilaines formes, serpents, autres... Là, Suzanne se promène avec ses esclaves. Elles s'asseyent et chantent alternativement (imiter le Cantique des cantiques) (4). Au matin, elle se recouche... Là, on peut mettre Fange de Suzanne et les autres bons anges chantant un court cantique à Faurore. Celui de Suzanne va trouver celui de la jeune sœur; et, Fappelant mon frère... Us auront entendu les deux mauvais anges des vieillards se féliciter de ce que Suzanne va souffrir ; ils s'avancent vers le trône de Dieu pour lire dans sa volonté ; mais ils le voient toujours jeter des yeux de bonté sur elle... — Les vieillards viennent le matin ; ils entrent sans être vus, en se glissant... Us se promènent longtemps dans les jardins en rêvant à leurs projets, incertains, inquiets (5). Mais, disent-ils, eUe sourit
(i) Voy. les premiers chapitres d'ïsaïe,
(2) André se fût sans nul doute souvenu des délicieuses descriptions qu'au chant IV Milton a faites de FÉden.
(3) André se proposait de corriger cela ; voy. ses notes plus loin.
(4) Voy. plus loin les notes d'André.
(5) La rime est toute prête :
rêvant à leurs projets, iucertaio», inquiets.
quand nous arrivons... ; et puis, toutes les femmes sont séduites, pourvu qu'on les flatte... Ils passent là tout le jour...