‹ Poésies de André ChénierChapitre 377 sur 418 · L'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

L'AMÉRIQUE

Sur les flots, son domaine, à jamais promenée,

D ouragans ténébreux bat le sinistre bord lO

Oîi son nom, ses vertus, n'ont point fléchi la mort.

J'accuserai les vents et cette mer jalouse

Qui retient, qui peut-être a ravi La Peyrouse.

Il partit. L'amitié, les sciences, l'amour

Et la gloire française imploraient son retour. 15

Six ans sont écoulés sans que la rénommée

De son trépas au moins soit encore informée.

Malheureux ! un rocher inconnu sous les eaux

A-t-i), brisant les flancs de tes hardis vaisseaux,

Dispersé ta dépouille au sein du gouffre immense ? 20

Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance,

Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain

As-tu vu s'apprêter l'exécrable festin?

Ou plutôt dans une île, assis sur le rivage.

Attends-tu ton ami voguant de plage en plage ; 35

Ton ami qui partout, jusqu'aux bornes des mers

Où d'éternelles nuits et d'éternels hivers

Font plier notre globe entre deux monts de glace.

Aux flots de l'Océan court demander ta trace?

Malheureux! tes amis, souvent dans leurs banquets, ?o

Disent en soupirant : m Reviendra-t-il jamais? »

Ta femme à son espoir, à ses vœux enchaînée,

Doutant de son veuvage ou de son hyménée,

N'entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs,

Se reproche un sourire, et, tout entière aux pleurs, 35

V. 9. L'âme de Cook, sur les flots, son domaine ^ à jamais promenée, rnppellc l'ombre errante de Poly.lore, au début dQ'VHécube d'Euripide.

V. 16. Toutes les éditions, par suite d'une lecture inattentive de M. de l.&touche :

Dix ans sont écoulés sans que la renommée.

V. 25. D'Ënlrecasteaux, qui était parti eu 1791 à In rechei-che de La Pérouse.

Cherche en son lit désert, peuplé de ton image, Un pénible sommeil que trouble ton naufrage.

Un Inca, racontant la conquête du Mexique par les Espagnols, que le peuple prenait pour des dieux, s*Qxprime ainsi :

Pour moi, je les crois fils de ces dieux malfaisants

Pour qui nos maux, nos pleurs, sont le plus doux encens.

Loin d*étre dieux eux-même, ils sont tels que nous sommes,

Vieux, malades, mortels. Hais, s'ils étaient des hommes,

Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté - s

Un tel excès de rage et de férocité?

Chez eux peut-être aussi qu'une avare nature

N'a point voulu nourrir cette race parjure.

Le cacao sans doute et ses glands onctueux

Dédaignent d'habiter leurs bois infructueux. lo

Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profanes

Mûrir le doux coco, les mielleuses bananes.

Leurs champs du beau maïs ignorent la moisson,

La mangue leur refuse une douce boisson.

D'herbages vénéneux leurs terres sont couvertes. is

Noires d'affreux poisons, leurs rivières désertes

N'offrent à leurs fdets nulle proie, et leurs traits

Ne trouvent point d'oiseaux dans leurs sombres forêts.

II. — Dans le développement de sa pensée, peut-être André se serait-il souvenu d'un passage de Yalérius Flaccus, Arg.^ l, 598, ou Borée s*écrie :

Pangsea quod ab arce nefas, ait, Eo\e, vidi 1 Graia novam ferro molem commenta juventus Pergit, et ingenti gaudens domat sequora vélo.

V. 3. Cette pensée est imitée de Malherbe, dans sa paraphrase du psaume cxlv :

Ce qu'ils peuvent n'est rien ; ils sont ce que nous sommesi Véritablement hommes.

Et meurent comme nousi

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