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au peuple français sur ses véritables ennemis, qui paraît dans le n» 13 des Mémoires de la Société rfe 1789 (c'était le nouveau nom que le Journal de la Société de 1789 venait de prendre au n" 12), ce qui cause une scission dans la rédaction. Gondorcet se sépare de ses collègues et le journal cesse de paraître. L'Avis aux Français eut un succès européen. Reimprimé en brochure, il fut traduit en anglais, en allemand et en polonais, sur l'ordre du roi Stanislas, qui envoya à l'auteur une médaille ' accompagnée d'une lettre flatteuse, à laquelle André fit une réponse pleine de grandeur et digne d'un homme libre.
A partir de cette époque nous entrons dans la période politique de l'existence d'André ; elle a été étudiée dans tous ses détails • ; nous n'insisterons que sur quelques points négligés ou sur quelques inexactitudes involontaires. Au surplus, depuis 1791, la biographie d'André devient précise, à cause des dates de ses lettres au Moniteur et au Journal de Paris.
L'année 1790 et la première moitié de 1791 appartiennent encore au poëte ; mais les jours de calme passeront vite. Bientôt, dégoûté des hommes et des choses, il s'écriera, avec un vif sentiment d'amertume et de regret : « Inconnu et pauvre, et content de l'être, je vivais dans la retraite, dans f étude et dans l'amitié ! » et dans l'amour, aurait-il pu dire ; car alors le poëte n'avait point ajouté à sa lyre une corde d'airain, et la muse lui inspirait encore de suaves et douces élégies. Il avait conçu de l'amour, très-passagèrement, il est vrai, pour une jeune femme qui ne s'en douta probablement pas, Madame Gouy d'Arsy, et qu'il a célébrée dans une élégie en enve- , loppant son nom d'un demi-mystère. Madame Gouy d'Arsy faisait ! partie de la brillante société de Lucienne, dont nous parlerons plus
^ Cette médaille lui fut remise par M. Mazzaï, envoyé du roi de Pologne auprès de la couç, de Versailles. Elle devait être semblable à celle que reçut Barère (Jtfe'm., Il, p. 192), pour son journal le Point du jour, et porter d'un côté l'efligie du roi, de l'autre cette inscription : Bene meritis.
* Notice historique sur le procès d' André Chénier, par le bibliophile Jacob. — Dans cette étude nous nous sommes plus attaché au poêle (ju'au publiciste ; l'Introduction qui précodera les Œuvres en prose nous permettra d'entrer dans de plus longs détails sur la vie politique d'André €hénier.
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loin ; son mari, qui périt le 5 thermidor, était député à la Constituante et dirigeait avec les banquiers Pourrat et Lecoulteux la célèbre compagnie des eaux.
Mais bientôt la politique lui fît oublier Tamour, et chassa bien loin ses rêves d'indépendance et de travail. Depuis plusieurs années, il nourrissait le projet de revoir la Suisse, d'y vivre même, au milieu des monts, d'y chercher un réduit à sa Muse. Cest là qu'il aurait voulu continuer sa carrière diplomatique ; et l'on peut croire que, dans l'année 1791, il avait manifesté le désir d'y être envoyé en qualité d'ambassadeur ^
André, a-t-on dit, s'était présenté aux élections de 1791 comme candidat à l'Assemblée nationale. C'est évidemment une erreur ; car cette phrase d'André, datée du 12 mai 1792 : « Ai-je jamais été leur rival à quelque tribune, dans quelque assemblée primaire ou électorale? » prouve qu'il n'a jamais eu l'intention de se présenter aux élections. de 1791. Ce fut Marie-Joseph qui se présenta comme candidat à la députation et qui fut évincé. André Chénier était même résolu tout d'abord à rester à l'écart de toute polémique. Bientôt, il est vrai, en présence de tant de violations du droit et de la raison, il ne put garder le silence. Mais s'il sortit de son obscurité, ce ne fut jamais pour briguer aucun poste, aucun emploi ; il le fit par devoir, parce qu'il croyait « tout citoyen obligé à cette espèce de contribution patriotique de ses idées et de ses yues pour le bien commun. » Au milieu de tous les partis, il garda son libre arbitre ; il ne se fit le courtisan d'aucun, et surtout il ne chercha pas à flatter le peuple, disant, au contraire, « qu'on doit braver le peuple pour lui être utile. » André, repoussant toute association, n'appartint qu'à luimême, à la raison, à la vertu, et se fit le champion solitaire de la vérité et de la liberté.
Dans les derniers' mois de 1791, il écrivit quelques articles,
* Annales politiques et littéraires de la France, 11 mai 1792 (extrait d'une lettre de Bâle) : « André Chénier désirait beaucoup l'année dernière d'être envoyé ambassadeur en Suisse ; il vient de remplir les journaux de longues déclamations au sujet des ChâteauvietLX ; il est ran[ii des Trudaine, ceux-ci le sont de Montmorin, et les Montmorin le sont de la reine. Ce sont là les amis de Tordre, que j'ai toujours appelés les amis des ordres. »
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adressa une lettre à Thomas Raynal et trois lettres au Moniteur, L'année 1792 fut entièrement consacrée à la politique; il abandonna l'étude et la poésie. Pendant les mois de février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, ses lettres au Journal de Paris se succédèrent de huit jours en huit jours, et quelquefois à des intervalles plus rapprochés. Il demeurait alors tantôt à Paris, tantôt à Passy.
C'est pendant cette année 1792 qu'éclatèrent de tristes et déplorables débats entre les deux frères, André et Marie-Joseph. Sans entrer dans des détails qui nous entraîneraient trop loin, il convient cependant que nous disions un mot du fond même de cette querelle. Au mois de février, dans un article du Journal de Paris, André Ghénier démasqua les menées des Jacobins, les accusa d'être la cause des désordres qui troublaient la France, et conclut en disant qu'ils étaient un danger pour la sûreté publique, et qu'il fallait supprimer cette société qui formait un Etat dans l'État. Marie- Joseph crut devoir prendre la parole au nom des Jacobins, et répondit dans le Moniteur que ces sociétés existaient en vertu du droit constitutionnel (ce que ne niait pas André), et que les écarts de quelquesuns de leurs membres ne pouvaient entraîner leur dissolution illégale. Tout le débat reposait, comme on le voit, sur une question d'appréciation, et l'avenir a prouvé qu'André Chénier voyait juste en dénonçant la solidarité de tous les membres de ces sociétés, qui, répandues par toute la France, formaient une puissance à côté de la puissance souveraine exercée par l'Assemblée, ce qui constituait une violation du pacte constitutionnel ^ Cette discussion entre les deux frères n'avait pas d'issue; aussi la farrille et les vrais amis d'André
^ Toute la défense de Marie-Joseph reposait sur l'article 1*' de la constitution de 1791 : « La constitution garantit, comme droits naturels et civils..., la liberté aux citoyens de s'assembler paisiblement et sans armes en satisfaisant aux lois de police. » André Ghénier, d'nccord sur ce point, s'efforçait de prouver, et il avait raison, que la société des Jacobins cherchaitet avait déjà réussi à s'emparer d'une partie de la souycraineté, ce qui était une violation de l'article 3 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : c Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu, ne peut exercer d^autorité qui n'en émane ; » et de l'article 1 du titre III : « La souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible. Elle appartient à la nation ; aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s'en attribuer l'exercice. »
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et de Marie-Joseph intervinrent, et elle fut close au mois de juin, après l'échange de quelques lettres. Elle prouve Taveuglemcnt do Harie-Joseph, et la clairvoyance, en même temps que le sens polili- 'jua très-net d'André Chénier.
Néanmoins, quoique Marie-Joseph ait eu le tort très-grave et près que impardonnable de se faire Tagresseur en se constituant le champion des Jacobins, André eut celui de relever la discussion après celte malencontreuse entrée en scène de son frère. « Je n'ai jamais fait secte même avec les gens que j'estime, » nous dit-il lui-même ; il n'était donc ni poussé, ni circonvenu par un parti, par des amis maladroits. Marie-Joseph, au contraire, plus faible, plus facile à se laisser entraîner, n^avait pas le libre exercice de sa volonté ; il agis* sait excité par les ennemis d'André, les Brissot, les Manuel, les Condorcet, etc. André parlait du fond d'une solitude ( ù il devait peser à loisir, loin de toute influence, ses attaques et leurs effets ; Marie-Joseph parlait du milieu d'un camp où tous les regards étaient tournés vers lui pour exciter son zèle et pour ne pas le laisser faiblir. André était, en outre, l'aîné de deux ans, différence d'âge rendue plus grande encore par l'habitude de la réflexion et du travail, et il devait à son frère l'exemple de la modération. Mais, en voulant être juste, plus que juste peut-être, ne nous égarons pas. Dans cette polémique publique, le caractère d'André se dévoile dans toute sa rigueur, et ce n'est pas sur le côté hautain, roidc, dédaigneux, qu'il convient d'appuyer. André n'avait, dans le commerce habituel de la vie, ni hauteur ni dédain pour Marie-Joseph ; loin de là, il jugeait ea frère et avec indulgence l'auteur de Brutus et Cassius ; il lui pr(tflit et lui croyait plus de talent qu'il n'en avait, ou [dutôt qu'il n'en avait montré jusqu'alors. Ce qu'il faut surtout remarquer, c'est le caractère patriotique de cette lutte fraternelle. L'âme des Brutus respire dans André : la voix du sang se tait quand la patrie élève la sienne.
Au mois d'avril, la fête que les Jacobins donnèrent aux Suisses du ï'egiment de Ghâteauvieux, amnistiés par un décret de l'Assemblée nationale, donna amplement raison à André et lit déborder son indignation, fl Des soldats qui pillent la caisse de leur régiment, qui ^-nt leurs officiers, qui sont justement condamnés aux galères, et ^ ^ui l'Assemblée nationale accorde l'amnistie ; à qui, sur une mo-
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lion de Gollot-d'Herbois S au club des Jacobins, le maire de Paris, le « vertueux Pétion, » prépare une entrée triomphale ! » Dans ses lettres au Journal de Paris, il revient sans cesse sur la honte de cette scandaleuse ovation et parvient à animer de son courage quelques libres rédacteurs comme lui du journal. C'est un Romain qui juge la révolution naissante et qui la rappelle à la discipline, qui fait la gloire des armées et la force des nations ; ou plutôt c'est une âme qui a médité Tacite et Montesquieu. Le jour même de cette ignominieuse cérémonie, preuve visible et éclatante du pouvoir inconstitutionnel que le club des Jacobins exerçait sur la municipalité, le publiciste se change soudain en poëte lyrique ; V Hymne aux Suisses de Châteaulieux paraît dans le Journal de Paris, le 15 avril 1792 ; et il le signe,, sans souci de la eolère des Jacobins. Pour ne pas être témoin de cette fête, à laquelle David et Marie-Joseph ont prêté Téclat de leurs noms et de leurs talents', il part, il va respirer l'air pur de la campagne et refaire dans la solitude ses forces épuisées.
Quelques jours après, le. 2 7 avril, une nouvelle lettre au Journal de Paris signale son retour ; désormais il ne connaît plus de bornes. « Il est bon, il est honorable, il est doux de se présenter par des vertus sévères à la haine des despotes insolents qui tyrannisent la liberté au nom de la liberté même. » Il s'enivre du danger; il semble avec délices aspirer à mériter la mort : v C'est surtout quand les sacrifices qu'il faut faire à la vérité, à la liberté, à la patrie, s'écrie-t-il, sont dangereux et difficiles, qu'ils sont accompagnés aussi d'inappréciables délices. C'est au milieu des délations, des outrages, des proscriptions, c'est dans les cachots, c'est sur les
* Dans la séance du 4 avril, CoHot-d'Herbois se déchaîne contre Roucher et André Chénier (ce n'est pas Chénier-Gracchus, dit Collot-d'Herbois, c'est un autre^ oh 1 tout à fait un autre] . Il traite André de prosateur stérile^ et se promet de l'attaquer devant les tribunaux comme lâche calomniateur.
* Dans le programme de la fête des ChàteauvieuXf publié dans deux numéros du Patriote français, il est dit que MM. David et Hubert se sont chargés du dessin et de la composition tant du char que des divers trophées et emblèmes; que M. Chénier a bien voulu se charger de la composition de tous les morceaux de poésie, inscriptions, devises, etc. — Le 26 mars, Marie-Joseph et David avaient déjà signé la pétition présentée au conseil général de la commune pour l'inviter à la fête, pétition que le Patriote français inséra dans son numéro du 28 mars.
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échafaudsque la vertu, la probité, la constance, savourent la volupté d'une conscience orgueilleuse et pure. » Ses attaques deviennent directes et sanglantes ; il désigne ses ennemis, les nomme, les déHc, les couvre d*injures. Brissot, c*est « ce libelliste qui barbouille avec de la fange et du sang les premières pages du Patriote français; » Rœderer, « un homme d'une ambition rusée et versatile. » 11 dénonce « la cruauté niaise de Pétion. » Jadis il vantait les vertus de Condorcet... « L'honnête homme que ce Condorcet< s'écric-t-il, qui a cherché le profit et trouvé la honte à devenir l'ami, le compagnon, l'émule de Brissot et de Marat ! » Bientôt même David et Le Brun, les amis de son enfance, ne trouveront pas grâce devant lui; mais il n'imprimera pas le nom de Le Brun dans ses vers satiriques et laissera douter la postérité. Ce n'était point du reste sans danger pour lui que ses attaques se multipliaient ainsi. Des listes de proscriptions, disait-on S circulaient dans la capitale; on y plaçait les noms de Desmeuniers, de Boucher, d'André Ghénier, de Duport et deRegnault de Saint-Jean-d'Angely.
Il s'épuise bientôt dans cette lutte. Vers les premiers jours d'août, pendant que de tragiques événements se préparent, il va se rafraîchir aux riantes images de la nature ; il oublie un instant ses préoccupations dans les vallées de l:i Normandie. A Gatillon, aux sources de l'Andelle, il resonge aux idylles de sa jeunesse. Mais ce n'est qu'un éclair de bonheur et de calme.
n revient à Paris. Le 8, le 9, le 10 août, c'est à l'Assemblé nationale elle-même qu'il veut faire entendre sa voix ; elle se perd comme au milieu d'un ouragan. Soudain éclate l'insurrection du 10 qui renverse la royauté et disperse ses défenseurs ; le parti d'André est vaincii. Hors de l'arène, il dévore son ressentiment. Après un court séjour a Rouen dans le commencement d'octobre, il revient h Paris. C'est alors qu'il reçut de l'illustre Wieland un témoignage d'estime et de sympathie, par l'entremise de M. Brodelet, dont la fille, fixée à Gœttingue, lui avait fait part du désir exprimé par Wieland de savoir ce que devenait André Ghénier dans le monde et dans la Révolution. On voit, par la réponse que fit An^ré, combien
* Regnault de Saint-Jean-d'Angely, dans le n» 41 de VAnti des patriotes^
XLiv ANDRÉ GHÉNIER,
son caractère était solidement trempé. A cette date, après les douloureux événements auxquels il avait été mêlé, il a retrouvé tout son calme et toute sa sérénité d'esprit. Mais d*autres événements s'apprêtaient et allaient encore ravir le poète à sa muse.
Dans les derniers mois de 1792 commence le procès de Louis XVf. Mulesherbes, qui avait été choisi dans cette grave circonslancr, craignit que ses forces ne fussent pas à la hauteur de sa tâcb.e. 11 désira voir André, qu'il avait souvent rencontré chez la comtesse d'Albany, et dont les lettres au Journal de Paris avaient pu lui faire^ apprécier la saine et droite raison ; il voulut se donner Tappui de ce jeune et indomptable courage. Tous deux ils se concertèrent sur les moyens de présenter la défense, et, pendant tout le temps que dura le procès, André, avec une infatigable persévérance, ne cessa de soutenir cette noble cause dans les journaux du temps. C'est une période bien curieuse de sa vie, peu connue, et sur laquelle nous ne pouvons malheureusement nous arrêter longtemps ici. 11 y combattit en héros obscur et désintéressé.
Choso. singulière et bien digne d*étre remarquée à Thonneur de la poésie*: les trois premiers poêles de l'Europe en 1792, les trois [ oëtes le plus noblement inspirés, André Chénier, Alûeri, Schiller, tous les trois également opposés à l'arbitraire de Tancien régime, dévoués tous les trois aux principes qui triomphèrent en 1789, conçurent en même temps le projet de défendre Louis XVI et d'épargner un crime à la Révolution.
On sait que Schiller envoya à la Convention une lettre en faveur du roi. Alfieri, qui certainement était resté en relations avec André Chénier, composa une Apologie de Louis XVI. Et André, après les articles nombreux et multipliés qu'il adressa aux journaux, rédigea la lettre que Louis XYl devait lire à la Convention, et dans laquelle il demandait l'appel au peuple*. Cette lettre, écrite après le 15 janvier 1795, fut b.entôt suivie du Manifeste à tous les citoyens français. Tant d'héroïques tentatives furent inutiles. Le 21 janvier, la sentence de la Convention reçut son exécution.
^ Nous empiuntons ici les paroles mêmes de M. Saint-René Taillandier, dans la Comtesse d'Alhnmj, p. 120.
• Dans ses Etudes littéraires et jwciiqucSf II, p. 94, Roissy d'Anglas dit que Louis XYI n'n jamais an Hrc cattc lettre.
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Après la mort du roi, le séjour de Paris devenait impossible pour André. Au milieu de toutes les haines qu'il avait amassées contre lui, il courait à chaque instant le risque d'être assassiné ou d'être incarcéré et traîné à Téchafaud. Son courage Ty aurait porté; mais ses amis, sa famille, Marie-Joseph surtout, à force de prières, obtinrent quil s'éloignât de Paris. Il y consentit, mais Téloigneraent lui était insupportable ; il voulait au moins être près de Paris, près des siens, peut-être aussi près de Tarène, pour y reparaitre au besoin tout armé.
Son frère s'occupa de lui chercher une retraite. 11 loua, à Versailles, une petite maison écartée, dans^le haut de la rue de Satory '. C'est là, dans ces pénates secrets couronnés de rameaux, qu'André se retira. Malade, il avait besoin d'un calme et d'un repos absolus : il lui était nécessaire d'oublier les hommes et leurs passions. Quoique souffrant et chagrin, il reprit ses travaux. Depuis dix ans, son poëme de Y Hermès était commencé. Chaque jour une note, fruit de longues méditations et de laborieuses lectures, venait s'ajouter à celles des jours précédents. Mais le travail n'était pas suffisant à remplir le vide de cette âme ardente et généreuse.
Sur les bords de la Seine s'élève le coteau de Lucienne, auquel les bois font une verte couronne. C'est là que souvent, franchissant les monts et les plaines, sous de triples cintres d'ormeaux, se dirige le poëte à demi consolé ; c'est là qu'habite et respire Fanny; c'est là que, presque chaque soir, André va lire les vers composés à l'aurore:
Pour elle seule encore abonde Cette source jadis féconde Qui coulait de sa bouche en sons harmonieux.
Quand la Révolution devint menaçante, deux jeunes femmes, filles 'îe Madame Pourrat, célèbre par sa beauté et par son esprit qu'admirait Voltaire, se réfugièrent à Lucienne, dans une propriété de famille. Le salon de Madame Pourrat*, comme celui de Madame de
* C'est la maison qui porte aujourd'hui le numéro 69.
* « Madame Pourrat, femme non moins remarquable par sa beauté que par sa bonté, et par la pureté de son goût que par la générosité de ses sentiments. Sa maison, dont sa fille, Madame Hocquart, faisait les honneurs avec elle, me plaisait d'autant plus que j'y retrouvai» plusieurs de
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Ghénier, ayait longtemps réuni Télite des artistes et des écrivains. Avant^ de chercher un refuge à Versailles, André était allé souvent à Lucienne. C'est là que Tavaient connu Népomucène Lemercier et Madame de Beaumont, la fille du ministre Montmorin. Il s'y laissa même un instant séduire aux grâces et à la beauté de Madame Gouy d'Arsy. Lorsqu'il conçut le poëme de Suzanne, il allait en lire le plan et les fragments, et les soumettre au jugement des hôtes de Lucienne, dont il se sentait aimé et apprécié. Madame la comtesse Hocquart avait le brillant esprit de sa mère. Elle vivait encore il y a quelques années. Aimant à reporter sa pensée sur cette lointaine époque des mauvais jours, ce n'était jamais sans attendrissement que lui revenait le souvenir d'André Ghénier. EUe parlait avec affection, avec admiration, de cet esprit charmant (ce sont ses propres paroles), de cette imagination splendide, de cette âme facile à se passionner. Madame Laurent Lecoulteux *, la Fanny du poète, n'avait pas dans l'esprit les étincelles de sa sœur. Elle tenait de sa mère, la beauté, le charme, la grâce. D reste d'elle un portrait, un profil aux traits nobles et purs '. Épouse dévouée, mère tendre et craintive, elle fit éclore dans l'âme d'André un sentiment nouveau, la chaste mélancolie de l'amour. 11 est des vers d'André que Madame la comtesse Hocquart aimait à se faire relire. G'était, disait-elle, le fidèle et charmant portrait de sa sœur :
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire, Sait, à te voir parler, et rougir et sourire. De quels hôtes divins le ciel est habité, etc.
Le charme de Fanny se répandait sur tout ce qui l'entourait. Bonne et compatissante, elle apportait avec elle le sourire et la con-
mes anciens amis, et ce n'étaient pas les moins aimables ; nommer mon confrère Lemercier et mon camarade Riouffe, c'est le prouver. Je m'y suis trouvé aussi avec un des plus grands hommes du siècle, avec Kosciuszko.» Amault, Souvenir d*un sexagénaire^ tome IV, p. 289. — Arnault parle d'une époque postérieure à celle qui nous occupe. Madame Lecoulteux était morte alors.
' M. Laurent Lecoulteux fut emprisonné presque à la même époque qu'André ; mais, grâce aux sollicitations de Barère, Fouquier-Tinvilie ajourna son jugement, et le 9 thermidor lui rendit la liberté. (Yoy. Mémoires de Barère, t. II, p. 203.)
* G'est une copie. L'original, peint par David, a péri dans un incendie.
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solation. Et pourtant, avant d'être elle-même frappée par une niurt prématurée, elle fut trois fois frappée dans son cœur de mère. Avant b Révolution, elle avait perdu un jeune enfant, sur la tombe duquel àndré s*écriait, mêlant ses douleurs aux larmes maternelles :
Adieu, fragile enfant échappé de nos bras, etc.
Deux autres enfants vécurent faibles et maladifs. Elle les perdit
dans leur première enfance, et la jeune mère ne tarda pas à les rejoindre.
Ce fut sous le chaste regard de Fanny, qu'après une année de fiévreuse agitation, au sortir des luttes passionnées et énervantes de la presse révolutionnaire, André sentit renaître en lui sa muse et plus belle et plus pure. Le charme de la fenmie adorée passa dans les vers les plus doux qu'il ait soupires, et, sans doute, lui fit un instant oublier cette antique et sage parole : Qu'il ne faut jamais appeler un bonune heureux avant de savoir coumaent, au dernier jour, il est descendu dans la tombe !
Mais, pendant qu'il se laissait ainsi reprendre c aux douces chimères d'amour, » les événements se précipitaient. Bien du sang avait déjà coulé. Le 13 juillet, Marat tombé sous le poignard de Charlotte Gorday. Cinq jours après, l'héroïque jeune fille marche à la mort sans pâlir. Le 21 juillet, dans la Ga%ette nationale {Moniteur universel), Audouin, député à la Convention, publie « un hymne infâme, i dans lequel, s'adressant à David, c au slupide David, » il s'écriait :
Arme-toi de courage;
Toi son fidèle ami, peintre de Pelletier ^, ' Redonne-nous-le tout entier.
^ le feu de l'indignation, André écrivit la beUe ode à Charlotte Cordav.
Après la mort de Marat, les sacrifices humains continuèrent. André, désespérant du salut de la république, détourna les yeux du sanglant tableau qu'offrait alors la France, et se livra aut études les plus abstraites ; le citoyen se réfugia au sein du philosophe. Avec les
* liepelletier de Saint-Fargcau, conventionnel qui avait voté la mort du «M, assassiné par le garde du corps Paris. David avait composé un tableau ^^Préaentant Lepelletier sur son lit de mort
XLvilt ANDUE GUENIEU,
poêles astronomes de Tantiquité il s*éprit de la Bérénice céleste. L'automne s'écoula ainsi. Aux réyeries de Tibulle avaient succédé les méditations de Lucrèce*.
Cependant André, après quelques mois passés à Versailles, put se croire oublié. Sa santé s'était un peu rétablie ; il re?int à Paris et alla demeurer chez son père *.
* Voici une note latine d'André Ghénier, que Chardon de la Rochette a fait connaître dans le Magasin encyclopédique , 5* année, t. I*', p. 588, pour rétablir un passage que Luzac avait omis dans les Fragmenta elegiarum Callimachi, ouvrage posthume de Valckenaer. André, lié avec le fils de Valckenaer, professeur en droi( public à luniversité d'Utrecht, avait eu connaissance des quelques feuilles imprimées du vivant de l'auteur, et il avait transcrit sur un exemplaire des Araii Phœnomena, qu'en 1672 Fell avait donnés sans y attacher son nom, un passage de l'ouvrage de Valckenaer omis justement par Luzac, et qui se rapportait à IMro^tMdeJ. Fell:
« Cujusmim viri cura prodiisset hic liber quem ego apud Londinensem bibliopolam inveni, dum ante hos très aut quatuor annbs in Britannia degerem, nuper sum edoctus ; idque, ut alia innumera, debeo Batavo homini cujus operum assidua lectio mihi quotidie novos Graecarummusarum ac venerum recessusaperit. Is est magnus Vaickenarius, qui supremis suis temporibus gravi morbo vix elapsus, Callimachi elegiarum fragmenta illustranda susceperat; nam ilie limesti industriam in hac parte haud muiti faciebat. Igitur cum jam dimidia pars voluminis, quasi ex tempore effusi, typis excusa foret, fato occubuit vir egregius. Tum ab cjus unico filio, Jano Valckenario jurisconsulto, quasi paterne mémorise oonsulente, nam et ipsc multarum litterarum homo est, typothetarum operse intermissœ sunt autoris apographum domi rcportatum, quodque jam excusuni fuerat pecunia redemptum, cujus unicum exemplar a se asservatum mihi legendum permtsit vir humanissimus. Enimvero libellus iste non eadem limaelaboratusatqueperpolitus videtur qua tôt acuti ingcnii, etinexhaustae docirinac monimenta, quibus Valckenarii nomen innotuit. Nam neque clara satis aut nitida oratione conscriptus est, et incondita eruditîonis copia laborat, et in immensa digressionum spatia hinc inde efiluit. Est autem non raro nbi, licet senem, Vaickenarium agnoscas tamen. Atque ibi dum veterum de Coma Bérénices testimonia n:eminit, prolatis etiam Eratosthcnis verbis, quœ Leonis extrema sunt, et hic leguntur p. 5, haîc addit qu» cxscribere visum est. » (Suit la note de Valckenaer, dont une partie seulement avait été conservée par l'éditeur de l'œuvre posthume, et dans laquelle il faisait les plus grands éloges du modeste J. Fell, qui n*avait pas signe son édition des Arati phœnomena. Enfm la note d'André se termine ainsi) : « Scribebam Versaliee, animo et corpore legcr, mœrens, dolens, die novembris undecima 1793, Andrcas C. Byzantinus. » • Rue de Clérv, 97.
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Nous voici arrivés au dernier et au plus douloureux période de la vie d'André. Il nous reste à raconter son arrestation, son emprisonnement à Saint-Lazare et sa mort. Jusqu a présent les circonstances de son arrestation à Passy n'ont pas été présentées sous leur véritable jour. André, disait-on et disions-nous dans la première édition, avait été arbitrairement arrêté dans une visite qu'il faisait à Passy, chez M. Pastoret, où le hasard seul l'avait mené. C'est ainsi que, dans le mémoire justificatif que M. de Ghénier adressa plus tard au comité de sûreté générale, il racoota les faits. Or M. de Ghénier, s'il savait la vérité, la déguisa, ce dont nous sommes loin de le blâmer. L'examen attentif des faits nous amènera à une conclusion différente. D'ailleurs, tous ceux qui ont pu interroger à ce sujet M. Pastoret, présent lors de ce malheureux événement, ont pu apprendre de lui que ce n'était pas le hasard seul d'une visite qui avait conduit André à Passy*. En dehors de ce témoignage, il nous reste une pièce curieuse et instructive : c'est le procès-verbal de l'arrestation. Obscure en apparence, diffuse, laconique sur certains iails, prolixe sur d'autres, conçue et écrite par des gens sans instruction ne sachant ni lier ni exprimer leurs idées, cette pièce contient cependant tous les éléments nécessaires à reconstruire l'historique de ce jour à jamais néfaste *.
' Lorsque M. Pastoret fit faire son buste par David (d'Angers), il eut ' à ce sujet une longue conversation avec lui ; et il est regrettable que David ^d' Angers] n*ait pas eu la pensée, comme cela lui arrivait souvent, d'en prendre note. Il la répéta pourtant en partie à Madame David (d'Angers) et à M. Eugène Despois, dont je puis ici invoquer les témoignages. Or, ce qui parait ressortir de souvenirs devenus très-vagues, et en partie effacés par le temps, c*est que M. Pastoret ne mettait nullement sur le compte d'une simple visite accidentelle la présence d'André Ghénier chez lui à Passy, mais qu'il ne s'expliquait pas à ce sujet d'une façon nette et catégorique, qui eût donné à ses paroles un degré de clarté nécessaire pour les conserver textuellement jusqu'à nous. Cette demi>rcticence de M. Pastoret n'est pas tout à fait inexplicable si l'on se reporte aux faits que nous allons raconter et si Ton songe qu'il pouvait^ lui et les siens, se croire la cause bien iûvolontaire de l'arrestation d'André.
* Elle a été publiée par H. Sainte-Beuve dans ses Causeries du lundi, tome IV, p. 16i de la troisième édition. Elle est signée de Guénot, porteur ^l'ordre du comité de sûreté générale, de Duchesne, acolyte de Guénot, puis de Cranioisin et Boucherat (ou Boudgoust, peu importe), membres délégués du comité révolutionnaire de la commune d-^ Pa-sy. Elle se divise
L ANDRÉ GHÉKIËR.
Le 17 ventôse de Tan II de la République (7 mars 1794), le citoyen Guénot, accompagne d'un nommé Duchesne, se présente
en deux parties bien distinctes : 1* le récit sacdnct et rapide des faits qui ont motivé l'arrestation d* André; 2* rinterrogatoire d*André. La seconde partie semble au premier abord la plus importante à caase de son étendue ; mais ce n'est qu'un interrogatoire de pure forme qui n'a d'autre but que d'établir l'identité d'André thénier. Il ne relate aucune question relative à la présence du prévenu chez M. Pastoret; c'est là un point résolu ou qui paraît l'être dans l'esprit des agents. 11 ne s'agit que de rassem))ler tous les éléments de l'instruction qui devra suivre : i savoir les noms, prénoms d'André Ghénier, son âge, son lieu de naissance, sa demeure, ses moyens d'existence, ses occupations, ses habitudes, ses opinious, les noms des personnes qu'il fréquente, etc. Tout cet interrogatoire est précieux par les faits biographiques qu'il renferme, mais il ne nous apprend absolument rien relativement au fait principal. La première partie, au contraire, est d'une unportance capitale, quoique diffuse et très-laconique, et bien qu'elle couse en quelque sorte dans une seule et même phnse l'arrivée de Guénot et des délégués du comité de Passy, la rencontre qu'ils font d'André dans la maison de M. Pastoret, son premier interrogatoire, la recherche qu'on fait de Madame Pastoret, les questions dont on presse André, la résolution prise de le garder tant que Madame Pastoret ne sera pas retrouvée, enfiq^ la décision des membres du comité de Passy, qui maintient l'arrestation et renvoie André dans une prison de Paris. Nous reproduisons ici textuellement, avec toutes ses incorrections, cette partie du pi'ocès- verbal, car elle est nécessaire pour l'intelligence des explications que nous donnons :
c( Le dix-huit vantos l'an second de la République française une et indivisible
En vertu d'une ordre du comité de sûreté générale du quatorze vantose qu'il nous a présenté le dix-sept de la même année dont le citoyen Guénot est porteur de ladite ordp^ aprest avoir requis le membre du comité révolution et de surveillance de ladite commune de Passy les Paris nous ayant donné connaissance dudit ordre dont les ci-dessus était porteurs, nous nous sommes transportés, maison quaucupe la citoyenne Piscatory où nous avons trouvé un particulier à qui nous avons mandé qui il était et le sujest qu'il l'avait conduit dans cette maison il nous a exhibée sa carte de la section de Brutus en nous disant qu'il retournaist apparis, et qu'il était Bon citoyent et que c'étoit la première^foy qu'il venoit dans cette maison, qu'il étoit a oompagner d'une citoyeoe de Yersaille dont il devait la conduire audit Yersaille aprest avoir pris une voiture au bureau du cauche il nous a fait cette de claration à dix heures moins un quard du soir à la porte du bois de Boulogne en face du ci-devant château de Lamuotte et apprcst lui avoir fait la demande de sa démarche nous ayant ptis répondu positivement nous avons décidé qu'il seroit en arestation dans ladite maison jusqua que ledit ordre qui nous a été communiqué
SA VIE ET SES ŒUVRES. u
au comité révolutionnaire de la commune de PassyS et exhibe un ordre du comité de sûreté générale, signé le 14, en yertu duquel il devait être procédé à l'arrestation de Madame Pastoret, ou, comme ilTappeUe, de la citoyenne Piscatory*. Le comité délègue deux de ses membres, Boucherat et Gramoisin, en qualité de commissaires, pour accompagner Guénot et Duchesne au domicile de Madame Pastoret. On ne la trouve pas chez elle. Prévenue sans doute du danger qui la menaçait depuis Irois jours, elle avait quitté Passy. Mais par qui avait-elle pu être prévenue? Cette question se présenta naturellement à l'esprit des agents chargés de Tarrêter, comme on va le voir. Ceux-ci, désappointés, rencontrent dans la maison trois personnes : M. Pastoret, M. Piscatory et André Chénier. La présence des deux premiers ne paraît pas suspecte, Tun est le mari, Tautre le firère ; mads il n^en est pas de même de celle d'André. On l'interroge, on lui demande qui il est. U donne son liom, répond qu'il demeure à Paris, et exhibe la carte de sûreté de la section de Brutu6, dont il faisait partie ; il ajoute qu'il retournait à Paris et que c'était la première fois qu'il venait dans cette maison. Mais les agents, bientôt convaincus qu'André leur déguise la vérité ', sem-
par le citoyent Genot ne soit remplie mais ne trouvant pas la personne dénomé dans ledit ordre, nous lavons gardé jusqua ce jourdhuy dix-huit. Et apprest les réponse du citoyent Pastourel et Piscatory nous avons présumé que le citoyent devoit estre interrogés et apprest son interogation estre conduit apparis pour y estre détenue par mesure de surette générale et de suitte avons interpellé le citoyent Chénier de nous dire cest nomd et sumomd âges et payi de naissance demeure qualité et moyen de subssitlée. » Suit Tinterrogatoire.
* U y avait un Duchesne, sorte d'espion aux ordres de Héron, agent principal du comité de sûreté générale (Sénart, Bévélations puisées dans les cartùns des comités, p. 109 et 111) ; notre Duchesne pourrait bien être le même.
* Adélaïde- Anne-Louise Piscatory, née en 1765. Elle avait épousé à Paris, le 14 juillet 1789, le jour même de la prise de la Bastille, le marquis de Pastoret. Femme courageuse et pleine de cœur, elle sut par sa résolution et par sa présence d'esprit sauver son mari de plus d'un danger, et fut elle-même incarcérée quelque temps après l'arrestation d'André. Elle est morte à Paris en 1843.
' Les agents durent évidemment interroger à part M. Pastoret et M. Piscatory et s'apercevoir qu'André avait voulu détourner leurs soupçons. Mous en trouvons la preuve dans ce fait que le lendemain, dans son interrogatoire, il ne reproduit plus la même assertion, qu'il sait avoir
LU ANDRE GHÉNIER,
blent ne plus Tavoir quitté d'un pas h partir de ce moment. On lui demande d^expliquer sa présence à Passy ; il ne répond pas catégoriquement, et c'était 15 Je point capital. Ne perdant pas de vue Tobjet de leur mission, les agents, après avoir fouillé la maison, dirigent leurs perquisitions dans les environs et se font suivre d'André Ghénier. On s'aperçoit dès lors très-nettement que dans leur esprit ils établissent un lien étroit entre la disparition de Madame Pastoret et la présence d'André. Sans doute ils recueillent de quelques voisins des témoignages compromettants : peut-être qu'André a été vu avec une dame. C'est alors, à la porte du bois de Boulogne, en face du château de la Muette, à dix heures moins un quart du soir, qu'André répond enfin, sur le motif de sa présence à Passy, qu'il est venu de Paris accompagner une dame de Versailles jusqu'ici, qu'au bureau du coche cette dame a pris une voiture et que lui s'apprêtait à retourner à Paris. Cela semble extraordinaire aux agents * ; ils le pressent de nouvelles questions, auxquelles il ne répond pas positivement et ils décident qu'André sera maintenu en arrestation jusqu'à ce que l'ordre apporté parGuénot ait reçu son exécution. Que conclure? André sans doute a été vu avec une dame ; il Fa conduite au bureau du coche; là cette dame a pris une voiture et est partie. Il dit que c'est lui qui a amené cette dame de Paris ; mais, pour les agents, cela se voit clairement, cette dame n'est autre que Madame Pastoret ; c'est André qui l'a prévenue du danger qui la menaçait et qui lui a fourni les moyens de prendre la fui le. Toute la nuit il est gardé à vue, et le lendemain, 18 ventôse, les agents relatent dans le procès-verbal que, n'ayant pas trouvé Madame Pastoret, ils ont gardé André Chénier jusqu'à ce jour. Enfin, ne l'oublions pas, ceux qui dirigent les perquisitions, ce ne sont pas Guénot et Duchesne, mais Boucherat et Cramoisin, délégués du comité révolutionnaire de
été reconnue fausse. Quand on lui demande s'il vient souvent manger dans la maison où il a été arrêté, il se contente de répondre qu'il croit n'avoir jamais mangé dans cette maison, mais qu'il a mangé quelquefois avec les mêmes personnages à Paris chez eux.
* Avec raison. On était au commencement de mars ; il y avait quatre heures qu'il faisait nuit. Gomment croire qu'en 179i, en mars, à la nuit tombante, André a conduit une dame à pied de Paris à Passy, afin que celle-ci prît à Passy aux bureaux du coche une voiture qui devait la mener à Versailles. Il faut le reconnaître : cela n'était pas vraisemblable.
SA VIE ET SES ŒUVRES. lui
Fassj. Or la loi du 1 7 septembre 1 793, connue sous le nom de loi des suspects, investissait les comités révolutionnaires des communes du droit exorbitant d*arrêter et de détenir jusqu*à la paix tous ceux qai se trouvaient dans une des catégories de suspects établies par la loi. Si donc Ton se reporte k cette époque troublée, il faut reconnaître que les agents chargés d'arrêter Madame Pastoret agirent conformément à Tesprit de la loi, dont ils étaient des exécuteurs subalternes, en considérant comme suspect André Gbénier, rencontré par eux dans une maison entachée de royalisme, et très-certainement convaincu d'avoir favorisé la fuite d'une personne qu'ils avaient mission d'arrêter. C'est donc légalement* que le comité révolutionnaire de Passy a décidé l'arrestation d'André Gbénier et l'a fait transférer dans une prison de Paris.
Dans la journée du 18 ventôse, André fut emmené à Paris : Guénot le confia à Duchesne pour que celui-ci le conduisît à la prison du Luxembourg. Mais le concierge refusa de recevoir le prisonnier, sans doute parce que l'ordre du comité révolutionnaire de Passy n'était pas visé par le comité de sûreté générale ^. Duchesne ra-
' Nous disons légalement et rien de plus. Nous n'avons pas ici à nous demander si c'était un acte conforme aux principes éternels de justice et d'équité. S'il s'agissait déjuger la loi des suspects, comme nous aurions devant nous les législateurs eux- mêmes, une telle question pourrait être posée et serait résolue négativement. Oui, la loi des suspects était une loi d'arbitraire, mais, une fois promulguée, l'arrestation d'un suspect était un acte légal. Ici, Boucherat et Cramoisin, commissaires du comité révolutioanairc de Passy, n'ont fait que remplir légalement leurs fonctions de magistrats. Sans doute on peut leur reprocher d'avoir manqué d'humanité ; mais, outre qu'un tel sentiment demande un courage civique incompatible avec des âmes grossières et peut^tre avilies, il est juste de dire qu'ils se trouvaient vis-à-vis d'agi*nts du comité de sûreté générale, et que dans ce cas l'humanité devait peut-être leur faire encourir un dangv'r égal à celui dont ils auraient été tcutés de sauver André Chénier, qui était pour eux un mcoonu. D'ailleurs, considérant à un point de vue général l'incarcération d'André, nous devons avouer que si André Chénier, âme droite et courageuse, est à bon droit à nos yeux le type du bon citoyen, il n'était pas et ne pouvait pas être tel aux yeux du gouvernement d'alors, qu'il avait combattu, qu'il était prêt à combattre encore, dont il désirait le renversement, et qui devait voir en lui un ennemi dangereux.
* C'était le concierge Benoit. Il arrivait fréquemment que les concierges refusaient des prisonniers sous prétexte d'encombrement ou pour tout autre motif. Ainsi Riouflte raconte dans ses Mémoires, p. 36, qu'avant de
Liv ANDRÉ GHÉNIER,
mena André à Guénot, qai se chargea lui-même de faire incarcérer André Ghénîer. II le conduisit à SainULazare, ou, comme on disait alors, à la maison de Lazare S et le concierge ne fit aucune difficulté pour l'admettre. Ainsi que la loi du 17 septembre 1793 le prescrivait en pareil cas, l'ordre du comité de Passy fut transmis au comité de sûreté générale; et le lendemain même, 19 ventôse, Técrou d'André Chénier fut enregistré *. Toutes les formalités habituelles furent ainsi remplies sans autres délais que ceux nécessités par les détails administratifs.
La nouvelle de l'arrestation d'André tomba comme un coup de foudre au milieu de la famille Chénier. M. de Chénier alla k Saint- Lazare le 19 ; le concierge lui répondit qu'il n'avait pas ce nom parmi ceux des prisonniers amenés la veiUe. Plein d'espoir, il courut au comité de salut public faire part dç cette circonstance. En effet, tant que l'écrou n'était pas enregistré, son fils pouvait lui être rendu sans jugement. 11 s'adressa à Barère, qui le reçut avec politesse et lui promit la sortie d'André. Mais, hélas! il n'était déjà plus temps : ce jour-là même l'écrou d'André avait été inscrit sur les registres de Saint-Lazare '. Il ne pouvait plus désormais recouvrer sa
parvenir à la Conciergerie il fut présenté à toutes les prisons de Paris, et promené pendant trois heures du Luxembourg à la Force et de la Force à l'Abbaye.
^ Cette prison n'avait été ouverte que le 29 nivôse an II (18 janvier 1794).
* Publié par M. P. Lacroix» Œuvres en prose d* André Chénier,
p. XXXVI.
' Sur ce point la version de la Tamille est différente, et ne tend à rien moins qu*à faire peser sur Barère la plus grave de toutes les responsabilités, celle d'avoir fait enregistrer l'écrou d'André après avoir promis au père la liberté de son fils. On conçoit que U. de Chénier, si cruellement frappé par la mort d'André, ayant manqué de perdre Sauveur, tremblant à chaque instant pour Marie-Joseph alors accablé d'ennemis et bassement calomnié, ait vu son caractère s'aigrir vers la fin de sa vie, et qu'il ait voulu faire retomber sur quelqu'un une haine qui était bien légitime. Mais aujourd'hui nous devons juger les faits sans passion. Barère a à répondre devant l'histoire d'assez de fautes pour ne pas dire plus, sans qu'il soit nécessaire de faire peser sur lui une aussi vague et aussi perfide accusation. D'ailleurs, le récit de M. Gabriel de Chénier, écho fidèle des traditions de la famille, ne résiste pas à un examen attentif, a Le lendemain du jour où son fils André avait été conduit à la prison de Saint-Lazare,
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liberté qu'en vertu d'un jugement du tribunal révolutionnaire ; or, c'était justement cela qu'il fallait à tout prix éviter.
Vers la même époque, M. et Madame de Chénier reçurent la nouvelle de l'arrestation de Sauveur Chénier à Beauvais. Ce nouveau coup qui les frappait acheva de jeter la terreur dans leur âme. Désormais il fallait faire face à un double danger. M. de Chénier, dans Vemportement de son énergie, voulait lutter, obtenir judiciairement l'élargissement d'André. Le malheureux ! il invoquait les lois, l'honneur, la justice ! Dire un seul mot, c'était jeter André en proie à GolIot-d'IIerbois. On convint que, pour sauver les prisonniers, la seule conspiration possible était celle du silence ; qu'il fallait à tout prix faire oublier André et Sauveur. M. de Chénier se rendit, mais difficilement. Ce vieillard intègre ne pouvait se résoudre à douter des lois.
Sauveur, amené de Beauvais, avait été écroué à la Conciergerie. On gagna un employé, et Sauveur put ainsi chaque jour faire parvenir de ses nouvelles à sa famiUe. M. de Chénier parvint aussi, mais plus difficilement, à séduire un guichetier de Saint-Lazare et à con^ muniquer avec André. Marie-Joseph était sans pouvoir à la Convention. Détesté de Robespierre, il était menacé dans sa liberté, dans sa vie même. D fit cependant des démarches réitérées auprès des mem-
dit-il, M. de Ghéoier y court pour tâcher de le voir ; mais le concierge
lui répond brusquement : c Je n'ai point ce nom-là parmi ceux qu'on a
amenés hier. » Plein d'espoir, il vole au comité de salut public faire part
de cette circonstance et demande la mise en liberté de son fils. C'est à
Barère qu'il s'adresse et qui le reçoit avec politesse, lui promettant la
sortie d'André. Deux jours après il retourne à la prison. Le concierge qui
le reconnaît lui dit : « C'est votre fils? Vous avez fait i n beau coup, je
viens de recevoir l'ordre d'inscrire son écrou. » M. de Chénier comprit
son imprudence ; mais il n'était plus temps de la réparer. Or, André
Chénier a été conduit à Saint-Lazare le 18 ventôse. M. de Chénier s'y
^t présenté le 49 et y est revenu le 21. C'est ce jour-là que, suivant
M. Gabriel de Chénier, l'écrou aurait été inscrit, ce qui n'est pas, puisque
lëcrou a été enregistré le 19 ventôse, le jour même où M. de Chénier
(liait solliciter Barère. Ainsi le récit de la famille ne renferme aucun
motif de crédibilité, puisqu'il est en contradiction avec la date de la
pièce essentielle, ce qui tend déjà à nous faire soupçonner que la seconde
accusation, plus grave encore, comme nous le verrons, portée contre
Barère, n'a pas un caractère de vérité plus recoomiandable aux yeux de
rtiistorien.
uwt A5DR£ CHÉ51ER,
bres do comité de sàreté générale *. Presque pauioot sans crédit, écondait, il finît, â forre d'obsessions, pr dblenir des bureaux que tant qu'on ne recerrait pas d*ordre formel on mit le dossier d'André et de Sanreor sons les autres. Le salut des prisonniers était ntnsi assuré pour un certain temps. Si les bourreaux n'apprenaient pas qu'ils araient entre les mains la tête d'André, il y avait lieu d'es* pérer,
La prison de Saint-Laxare offrait un aspect étrange. Là, André retrouva tons ceux que des temps meilleurs avaient si souvent tus rassemblés chez sa mère. C'était le mémo monde avec ses illustrations, transporté dans les murs d'une prison. La noblesse, l'esprit, la beauté, le savoir, embellissaient les derniers jours des victimes ; là étaient M. de Hontalembert, H. de Montmorency, le duc de Noailles, le prince de Rohan, le prince de Broglie, le com'.e de Yergennes, le marquis d*(Jsson, ancien colonel d'André. Roucher, son collègue dans la polémique du Journal de Paris, passait de longues heures à écrire h sa fille, qu'il ne devait plus revoir. Ginguené pensait à sa femme dans les larmes , à chaque instant il attendait la mort, ne sachant pas qu'à son insu ses jours devaient s*augmenter de tous ceux d'André. Suvée trompait, en peignant, les ennuis de la prison ; il devait avoir la gloire de transmettre les traits du poète à la postérité *. Les deux Trudaine continuaient avec André leurs poétiques entretiens d'autrefois ; ils parlaient des bois de Montigny, de l'Italie, temps heureux où, dans l'épanouissement de la jeunesse, le poète s'était trop légèrement écrié, insouciant des coups de la fortune : « Nous sommes trois contre elle ! » Le plus âgé des deux Trudaine n'avait pas trente ans ; le plus jeune, dans un vif regret de la vie, traçait sur les murs de son cachot quelques vers languissants ^. le
' Yoy. une note de Barère dans ses Mémoires, t. II, p. 263. Barère dit que devant lui il vit Marie-Joseph implorer le député Dupin, afin que celui-ci fit tous ses efforts pour obtenir du comité de sûreté générale rélargisscment d'André.
' Le portrait fait par Suvée est daté du 29 messidor, an II.
' Yoy. Boissy-d'Anglas, Études litléraires et poétiques, II, p. 94. Dans un mémoire qu'en 1795 A. Morellet fit imprimer en faveur de veuves Micault et Trudaine, il dit aussi que le jeune Trudaine avait tracé dans les derniers joura de sa détention le dessin d'une branche coupée
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nobles femmes, de belles jeunes filles, répandaient dans les cellules et dans les préaux comme un parfum d'espérance et d'amour. Madame la marquise de Saint-Aignan, qui le 6 thermidor dut son salut à l'enfant qu'elle portait dans son sein, avait excité la tendre pitié du poète. Mais surtout il aurait donné volontiers le peu de jours sur lesquels il pouvait compter pour une autrei victime faible et craintive qui, dans ces tristes murs, pleurait ses dix-liuit années sitôt moissonnées. Mademoiselle Aimée de Goigny * avait une délicate et gracieuse figure, un caractère facile et mobile, une âme enthour siaste, tendre, avide de belles et suaves émotions. Son esprit était un peu léger, changeant, mais exquis et cultivé. Si elle ne savait pas la langue de Sappho, on surprenait souvent ses lèvres à murmurer des vers d'Horace. Mais en vain tous les cœurs virils qui l'entouraient s'écriaient à chaque convoi funèbre : Dulce et décorum est fro patria mort! elle, elle avait peur de la mort! elle aimait la vie, la liberté, la lumière, l'amour ! Ses plaintes, sa voix, éveillèrent le cœur du poète :
Et secouant le faix de »e8 jours languissants. Aux douces lois des vers il plia les accents. De sa bouche aimable et naïve.
Et Camille aussi, la muse de la jeunesse et des molles élégies, gémissait plongée dans les cachots ; mais le sort ne les avait pas réu* nis. Plus heureuse qu'André, Camille devait survivre h la tourmente *.
Mais les murs de Saint-Lazare ne renfermaient point que des esprits d'élite, tels que ceux que nous avons nommés. Au milieu de la confusion de l'âge, du rang, de l'éducation, du sexe même, toutes les faiblesses, toutes les convoitises et tous les vices s'étaient comme
d'un arbre utile, avec cette inscription : Fruclus matura tulissetn ! Dans la saison j'aurais porté des fruits.
^ Elle fut duchesse de Fleury, puis épousa M. de Montrond. Elle mourut le n janvier 1820.
' Hadame de Bonneuil fut incarcérée dix-huit mois pendant la Terreur. Quand elle fut rendue à la liberté, elle se trouva sans ressources : tous les biens de son mari et les siens avaient été confisques. Sur la fin de sa vie, Louis XVIIl lui accorda une pension de 1 ,500 francs ^Aniault, 5otiventrtd'un sexagénairef I, p. 218].
Lviii ANDRÉ GHÉMIEH,
donné rendez-vous dans ces préaux, antichambre de la mort ^ . La galanterie, le libertinage même, souillaient ces voûtes pleines de tant de pleurs et d*adieux déchirants. L'insensibilité humaine ramenait souvent de momentanés éclats de gaieté dans ces cours, qu'on eût dit alors habitées par d'heureux enfants n'ayant souci que du ballon léger qui bondit. Mais, au milieu de ces scènes, chaque jour, vers la même heure, il y'^avait un instant lugubre, quand le geôlier venait faire l'appel des prisonniers destinés à comparaître devant le tribunal révolutionnaire. Tout se taisait; les visages se glaçaient. Un cri, un sanglot, des adieux étouffés, interrompaient seuls cette lecture sinistre. A peine le dernier nom avait-il retenti, que, sans pitié pour les victimes, presque tous ceux qui n'étaient point les élus de Fouquier-Tinville laissaient éclater sur leur visage l'égoïste joie d'avoir encore un jour à vivre^ Spectacle affligeant pour l'âme élevée du poëte et bien digne du mépris de sa Muse indignée.
Lui, il n'avait que de graves et austères pensées : la patrie en deuil, aux mains de despotes insolents; sa mère séparée de deux de ses enfants ; son père accablé par l'âge et la douleur ; son génie, enfin, éteint avant d'éclore. Ah ! qui ne connaît André que par les vers à Lycoris ne peut mesurer la perte que la France a faite le 7 thermidor. S'il eût vécu, qu'eussent été, auprès des siens, les ressentiments d'un Archiloque ou d'un Alcée ! La raillerie amère d'un Aristophane, les colères d'un Juvénal, eussent pâli, et d'autres fureurs plus modernes pâliraient encore à côté des sanglantes invectives de ce poëte, jadis élégiaque, brandissant les foudres ailés de Jupiter.
Pendant plus de quatre mois qu'il resta à Saint-Lazare, il vécut d'amertume, indomptable dans son malheur, dédaigneux du supplice, parlant de ses bourreaux sans aucune retenue, avec l'impétueuse audace qui jadis avait animé ses articles du Journal de Paria. On a dit qu'à Saint-Lazare il s'occupait de revoir ses manuscrits et de les classer. C'est une erreur. Tous les manuscrits d'André étaient heureusement restés chez son père; sans cela ils eussent été saisis et perdus. Son père lui avait seulement, à sa demande, envoyé
* Yoy. sur les scènes curieuses qui se passaient dans les prisons, RioufTe, Mémoires d'un détemif^. 151 ; Bailleu), Ahnaiiach des hizar^ reries humaines^ p. 51 et les Mémoires du omlc Boiijpiot.
mrm
SA VIE ET SES ŒUVRES. lix
quelques livres, au nombre desquels était très-eeilainement un Plutarque, par le guichetier, qui apportait et remportait le linge du prisonnier. Quand André eut composé ses ïambes, il les roula dans un paquet de linge et les fit ainsi parvenir à son père. C'est aussi par ce moyen qu'on dut le tenir au courant du plan concerté par la Camille, et l'engager à plus de circonspection. 11 parait l'avoir approuvé comme offrant la seule chance possible de salut, et s'être rendu aux prières des siens en mettant plus de prudence dans sa conduite et dans son langage. D'ailleurs, il devait bientôt être averti de l'approche du danger.
Vers la fin de floréal, un symptôme grave se manifesta aux yeux des prisonniers. Ils virent arriver à Saint-Lazare Tancien président du tribunal révolutionnaire du 10 mars, Herman*, commissaire des administrations civiles, police et tribunaux, qui était délégué par le comité de salut public pour faire une enquête sur un prétendu complot d'évasion que le gouvernement soupçonnait les prisonniers d'avoir voulu organiser*. Ce complot avait été dévoilé par un certain Manini, âme vile et basse, et un nommé Coquery, serrurier* Tous deux devaient comparaître plus tard comme témoins devant le tribunal révolutionnaire. La délation, d'ailleurs, était à l'ordre du jour , les comités lui prêtaient une oreille facile, et, sous le nom de palriolisme, elle préparait chaque jour des listes de proscription à Pâme froide et soupçonneuse de Robespierre. Les prisonniers, disail-on, devaient s'emparer des gardiens, forcer les portes de la prison et aller égorger les représentants du peuple, les membres des I tomités de salut public et de sûreté générale, ainsi que les membres <le la Convention nationale. Les délateurs ajoutaient qu'on leur avait offert 16,000 livres pour scier un barreau de la fenêtre du prenuer. Ce vaste complot avait des ramifications dans toutes les prisons
* Cet Herman, ex-président du tribunal d'Arras, était ufle créature de «Aespierre.
Voy. sur tous ces faits l'Histoire du tribunat révolutionnaite^ par M. E. Campardon. — M^ Alissan de Chazet, dans ses Mémoires^ souvef^^rt, œuvres et portraits (Paris, 1837), tome III, p* 52, a dit qu'André *virail pu s'évader, qu'un ami lui en avait indiqué les moyens, mais qu'il JÇ«ita au moment d'exécuter son projeta Nous n*y ajoutons que peu de •J- Ce fait ne doit avoir d'autre origine que cette prétendue conspiration ^prisons et le dessein de s'évader qu'on prêtait à tous les détenus.
Lx ANDRÉ CHÉNIER,
dont les détenus, ajoutait-on, s'entendaient avec les ennemis de Li patrie. C'était le premier acte de cette conspiration des prisons, qui n'exista jamais que dans l'imagination des comités et qui devait servir de prétexte à de nouveaux massacres ^ plus coupables que ceux de septembre, puisque la loi allait leur prêter son horrible con— cours. Cet Uerman interrogea les détenus, les prétendus chefs de &)mpIot, et partit emportant des listes fatales que deux prisonniers, dignes émules de Manini, dressèrent au moyen des registres d'écrou. Le premier concierge, Naudet, doux et compatissant, fut remplacé par un nommé Semé, homme dur et intraitable.
La prison retomba momentanément dans un calme trompeur. Une fois ce fantôme de conspiration évoqué, le. comité de salut public prépara rapidement les moyens de frapper tant de têtes coupables. La République devait terrifier ses ennemis. Le 20 prairial eut Heu la fête de l'Etre suprême, préparée par les soins du « stupide David ; » des chœurs de jeunes filles y chantèrent les strophes trop naïves de Marie^Joseph, qui méritent bien qu'on les compare à l'appel ardent et désespéré que, du fond, de son cachot, André adressa à ce Dieu qu'on daignait restaurer*. Le lendemain même de cette fête, Couthon présenta à la Convention cette loi du 22 prairial, dont Robespierre vint dire k la tribune qu'il n'y avait pas un article qui ne fut fondé sur la justice et la raison. Cette loi, qui appelait la délation à son aide, était la négation de la justice ellemême. La défense n'y était plus permise aux accusés ; les jurés devaient condamner sans preuves, sur une simple conviction morale.
1 Dans le procès de Fouquier-Tinville, le jury s'expliqua très-nettement sur cette conspiration des prisons. Il déclara à runanimité que les prévenus, c'e5t-4-dire les membres et les jui'ês du tribunal révolutionnaire, s'étaient rendus coupables de manœuvres et de complots criminels, notamment . « En faisant périr, sous la forme déguisée d*un jugement, une foule innombrable de Français, de tout âge et de tout sexe, en imaginant, à cet cfTct, des projets de conspiration dans les diverses maisons d'arrôt de Paris et de Bicétrc ; en dressant ou faisant dresser dans ces maisons des listes de proscriptions ; en rédigeant, de concert avec certains membres des anciens ccmiités de gouvernement, des projets de rapports sur ces prétendues conspirations, propres à surprendre la religion de ces comités et de la Convention nationale, et à leur arracher des arrêtés et des décrets san^iuinaires, etc. b
• Voy. Appendice II, p. xa.
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« Le délai pour punir les ennemis de la patrie, avait dit Gouthon dans son rapport, ne doit être que le temps de les reconnaître. 11 s'agit moins de les punir que de les anéantir. » Et cependant cette loi, par ses nombreux articles, par ses dispositions multipliées, trompa des esprits même éclairés. M. de Chénier crut y voir un moyen d'obtenir Télargissement d'André. 11 s'imagina que la Chambre du tribunal révolutionnaire pourrait, de sa propre autorité, sans jugement, faire lever Técrou de son fils. C'est dans cette espérance qu'il adressa un mémoire justificatifs à cette commission chargée de l'examen des détentions. Le malheureux dut plus tard se repentir amèrement de cette démarche. Et pourtant, il faut le reconnaître, et c'est une consolation que d'y songer, les imprudences de M. de Chénier ne furent pour rien, bien qu'il l'ait cru, dans le sort cruel qui frappa son fils, André, comme bien d'autres, se débattait q^ vain dans une trame irrésistible, dont ni M. de Chénier, ni Marie- Joseph, ni aucun de leurs amis n'aperçurent les impitoyables réseaux.
La conspiration des prisons, prétexte ajouté à tant d'autres, allait aboutir enfin. La loi du 22 prairial avait accéléré la justice en la débarrassant de toutes ces formes lentes qui sont la sauvegarde de rinnocenee; le lieu de l'exécution avait été changé : pour éviter que les charrettes répandissent trop d'épouvante et nuisissent au commerce dans le quartier le plus riche de Paris, la guillotine avait été, le 25, transportée de la place de la Révolution à la barrière du Trône ; un terrain, vierge encore de sang, ayant appartenu aux chanoines de Picpus, avait été, le 26, converti en cimetière *. Tout était prêt. Alors, sembLible à ces tempêtes de l'air dont on peut suivre la marche aux ruines dont elles jonchent le sol, le fléau révolutionnaire s'abattit sur la prison de Bicêtre. Le 28 prairial et le 8 messidor, soixante treize victimes montèrent sur l'échafaud. Puis il y eut un temps d'arrêt ; le tribunal avait d'autres affaires à expédier. Le 19 messidor, ce fantôme sanglant de conspiration heurta à la prison du Luxembourg. Le 19, le 21, le 22, cent quarante-six têtes tombèrent. Le danger se rapprochait; personne ne Je vit. On perdait de vue les
* Publié par M. P. Lacroix, Œuvres en prose, p. xxxviii.
* Sur le lieu de l'exécution, sur le cimetière, voy. des détails trèscurieux dans Paris en 1794, par M. Dauban, p. 404 et 4 '5-420.
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victimes de cette machination odieuse au milieu de tant d'autres qui chaque jour prenaient le chemin de Picpus. M. de Ghénier, qui d'ailleurs avait dans ses idées une opiniâtreté souvent irritante, n'attendait que de son mémoire le salut d'André. U retourna chez Barère, qui le reçut avec politesse, lui dit avoir vu son mémoire et lui prodigua des promesses. Or, dans cette tragédie, ce dont Barère se rendit coupable ce fut d'avoir toujours promis et de n'avoir rien fait, rien tenté. M. de Ghénier ajoutait foi à ses protestations et partait le cœur plein d'espoir : à peine avait-il franchi la porte, que Barère ne songeait même plus à ce malheureux vieillard. 11 agissait ainsi avec tous les solliciteurs, promettant, accordant tout ce qu'on lui demandait, et en rentrant dans son cabinet jetant au feu toutes les pétitions qui lui avaient été remises. L'action de Barère fut nulle ; là est, croyons-nous, la vérité. Or il y a un monde entre cette conduite peu compatissante et le crime que lui a imputé la famille de Ghénier, d'avoir désigné lui-même à Fouquier-Tinville une tête qu'il avait promis d'arracher au bourreau.
La marche de cette conspiration des prisons fut, comme nous l'avons dit, fatale, inexorable. Après Bicétre était venu le Luxembourg. Dès le commencement de thermidor, comme si le tribunal eût pressenti que son règne touchait à sa fm et qu'il fallait se hâter, les coups se rapprochèrent. Le 4 thermidor, le Luxembourg fournit encore vingt-cinq têtes. Puis vint le tour de la prison des Carmes, qui, le 5 thermidor, envoya quarante-six prétendus coupables à Téchafaud. Des Garmes, et sans temps d'arrêt, la mort vint fondre sur Saint-Lazare.
Tout y était préparé pour une rapide exécution*. M. de Ghénier eut dû en avoir le pressentiment ; car il se présenta le 5 thermidor à la prison pour voir son fils, et la porte lui fut bmtalement refusée. Ce jour-là, en effet, le concierge Semé, homme dur, mais qui avait paru encore trop doux pour ce terrible moment, avait été remplacé par un nommé Verney, ancien porte-clefs du Luxembourg, où l'on avait pu apprécier son savoir-faire pendant les trois fournées de messidor ; il avait été placé à Saint-Lazare pour surveiller le tpansfèrement et compter les victimes. Parmi plusieurs mesures arbitraires
* Dès le 23 messidor, les prisonniers s'y attendaient. Yoy. Mémoires sur les prisons, t. I, p. 2&8.
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et cruelles, la première qu'il prit fut de refuser la porte à tous les parents des accusés. Ainsi, dès le 3 thermidor, André fut en quelque sorte séparé et retranché du nombre des vivants. Le lendemain, le malheureux père, accablé de chagrin de n'avoir pu voir André, retourna chez Barère. H pria, supplia qu'on lui rendit son fils. < Allez, monsieur, votre fils sortira dans trois jours, » répondit Barère. Depuis, la famille, nourrie des rancunes de Marie-Joseph et de la douleur bien légitime d'un père infortuné, n'a voulu voir qu'une sanguinaire hypocrisie dans ces paroles. L'histoire ne peut accepter cette manière toute personnelle de juger les faits et les houunes. Ce fut sans doute de la part de Barère une promesse vaine comme tant d'autres et qu'il oublia au milieu du tourbillon des événements qui se précipitaient. Qui pourrait d'ailleurs affirmer qu'il n'avait pas l'intention de tenir cette promesse et que ce ne fut pas le temps qui lui manqua? Dans le doute et dans l'absence de preuves, l'histoire ne peut recueillir une aussi vague accusation contre la mémoire de Barère, qui a sa part suffisante de responsabilité. Tout, au contraire, fait supposer que, dès le 3 thermidor, le sort d'André était irrévocablement fixé, et que ce fut au plus tard ce jour-là que, d'après les listes dressées en floréal par Herman, sur les dénonciations des Manini, Goquery et autres, Fouquier-Tinville reçut l'ordre d'instruire d'urgence le procès de soixante-dix-sept accusés, qui devaient les 5, 6, 7 thermidor être extraits de Saint-Lazare, pour comparaître les 6, 7 et 8 devant le tribunal. 11 fit demander les pièces au parquet. Là, à force de soUicititions, comme nous l'avons dit, on avait consenti à dérober à peu près le dossier d'Andréa Dans leur précipitation à obéir aux ordres nombreux qu'ils recevaient du tribunal, les employés du parquet joignirent aux pièces relatives à André la dénonciation qui avait été dressée par
* Un chef de bureau, qui était Breton, en cherchant le dossier d'André, aperçut celui de Ginguené, son compatriote, presque en tête. Il le saisit à l'insu des autres membres du parquet, et le mit à la place de celui d'André Chénier. Madame Ginguené apprit plus tard ce fait du chef de bureau lui-même; elle en parlait souvent avec attendrissement, avec terreur même, songeant à cette grande époque où chacun aurait voulu mourir pour un compagnon d'infortune, où Ginguené sans doute eût donnera vie pour André. — Nous tenons ce fait de M. Ferdinand Denis, qui la entendu plusieurs fois raconter à Madame Ginguené elle-même.
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A. Dumont contre son frère Sauveur ; c' est pourquoi dans Tacte d'accusation qu'il rédigea, Fouquier-Tinville donna à André des qualifications et le chargea de faits qui n'appartenaient qu'à Sauveur.
Le 5 thermidor, vingt-cinq détenus de Saint-Lazare furent transférés à la Conciergerie, et le lendemain furent tous condamnés et exécutés.
Le G thermidor, vingt-sept accuséls, dont un seul devait survivre, et au nombre desquels étaient Boucher et André Chénier, furent extraits de Siiint- Lazare. Les charrettes, arrivées au milieu de la journée, étaient restées pendant trois longues heures dans la cour, exposées aux yeux des prisonniers. Ce ne fut qu'à six heures que les fatales listes vinrent désigner les victimes. 11 y eut un moment douloureux de séparation : André se jeta dans les bras des frères Trudaine, qui ne devaient lui survivre que d'un jour^, et il partit pour la Conciergerie, où siégeait Fouquier-Tinville. Son frère Sauveur ne sut pas son arrivée et ne put même pas Fembrasser une dernière fois.
Le 7 au matin, André Chénier monta sur les gradins. Quand il fut interrogé, il réclama contre la qualification d'adjudant général qu'on lui donnait et contre des faits qui ne se rapportaient pas à lui. On fut obligé de reconnaître l'erreur, et Ton raya sur Facle d'accusation trente lignes qui s'appliquaient à Sauveur. Mais, dans ces
^ Ce furent bien les deux frères et non le père et le fils, comme on l'a dit. Le Moniteur^ dans la liste qu'il publia le 50 thermidor, les désigne ainsi : G.-L. Trudaine, âgé de 29 ans, né à Paris, ex-noble, conseiller au ci-devant parlement de Paris, à Nontigny ; G. -M. Trudaine, âgé de 28 ans, né à Paris, même qualité. Dans cette troisième journée, 25 accusés sur 25 furent condanmés. — L'amitié qu'André avait dès longtemps ressentie pour les Trudaine donnera, croyons-nous, un grand intérêt à ers quelques lignes de Lacrelelle {Précis hist. de la Révol. franc., Couvent, nationale^ tome II, p. 2S0, 3* édit.) : «Les deuxTrudaine avaient hérite de leur père une bienveillance active et éclairée... Je ne sais quel espoir trompa encore le cœur de l'aîné en paraissant devant les juges a>sassins. Cet espoir n'était pas pour lui, c'était pour son frère. Il s'abandonna Fans défense aux reproches les plus absurdes qui lui étaient faits : mais son frère, il le défendait comme s'il y avait eu là des juges, des hommes. Il dépeignait l'iunocence de ses goûts, ,ia candeur de son caractère, tout ce qui cnfîn devait repousser loin de lui l'idée d'un conspiration. Il ne fut point écouté. »
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jours de justice expéditive, le tribunal dédaignait les formes les plus élémentaires. La condamnation d'André en fournit un exemple frappant : le jugement, chose inique ! avait été rédigé à l'avance ; car il reproduisait tout le passage de Tacte d'accusation qui concernait Sauveur, de telle sorte qu'on fut obligé de rayer le même nombre de lignes sur le jugement * . Cet incident vidé, on appella les témoins. C'étaient ce Manini et ce Goquery dont nous avons parlé plus haut, qui avaient joué le mêine rôle la veille et devaient reparaître le lendemain, et un Pepin-Desgrouettes, autre délateur, espion aux gages des comités. L'acte d'accusation retraçait le plan suppose de cette prétendue conspiration des prisons. Puis, aux cîiarges qui pesaient sur André communément avec tous les autres accu^s, s'ajoutait celle d^a voir écrit contre la fête de Ghâteauvieux ; c'était la vengeance de Robespierre et de Collot-d'llerbois.
Le jour même, 7 thermidor, à six heures du soir, André Ghénier fut exécuté sur la place de la barrière Renversée, ci-devant barrière du Trône. Et ce forfait s'accomplit par une chaleur torride, h la face d un soleil radieux *.
Le lendemain, 8 thermidor, dans le bulletin des victimes que publiaient les journaux^, Marie-Joseph lut le nom de son frère. Il courut chez son père. Le malheureux avoua sa démarche auprès de liarcre, qui à ses yeux comme à ceux de Marie-Joseph apparut comme Li cause évidente de la mort d'André. Il y eut une scène
* Nous n*avons pas besoin, croyons-nous, de faire ressortir rénornie différence qui existe entre l'arrestation, que plus haut nous avons qualifiée d'acte légal, et ce jugement, entaché de la plus flagrante illégalité, qui fut, aux termes de la loi, un meurtre commis avec préméditation. Le fait seul qu'il avait été rédigé à l'avance suffirait pour le frapper de nullité radicale. La loi même du 22 prairial y fut violée, car les jurés, pour se former une conviction morale, n'( mployèrent même pns les moyetia simf}les que le bon sens indique. Pour bien saisir toute l'iniquité de cett j condamnation, il suffirait de lire la déclaration du jury dans le procès de Fouquier-Tinville, et le jugement qui ne fut rendu qu'après 39 audiences, dans lesquelles on avait entendu 419 témoins dont 225 à déclAirge.
* La légende a voulu embellir les derniers instants du poète. On a dit )ae dans la charrette, en allant à l'échafaud, Ghénier et Roucher récitèrent la première scène à! Andromaque. On rapporte encore qu'il aurait dit en se frappant le front : « Mourir ! pouHant j'avais quelque chose là ! »
3 Ce ne fut toutefois que 1c 25 thermidor que In liste des condamnés du 7 parut dans le àlonUeur,
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terrible entre le père et le fils. Marie-Joseph fut dur ; il accabla de reproches ce père infortuné, mais bientôt, vaincu par les sanglots du vieillard, il tomba dans ses bras.
Le lendemain, 9 thermidor, le jour même, étrange coïncidence, où Ton devait célébrer la fêle du Malheur, Robespierre était mis en accusation et hors la loi par la Convention. Deux jours plus tard, André eût été libre ! Marie-Joseph ne fut pas maître de sa douleur; on le vit, dans son désespoir, se rouler à terre. M. deChénier ne put survivre plus de dix mois à son fils, dont il s^accusait d'avoir causé la mort'. Madame de Chénier alla habiter avec Marie-Joseph, et pendant quatorze ans la mère et le fils mêlèrent leurs regrets et leurs larmes. Marie-Joseph dut parfois envier le sort de son frère. Souvent malheureux, calomnié, il lui fallut, pour supporter la vie» une force d^âme qui ne lui manqua jamais.
3'elles furent la vie et la mort d'André Chénier.
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Nous devons maintenant entrer dans quelques brèves considérations sur les œuvres qu'il nous a laissées.
£n marchant vers le but qu'il s'était indiqué, André devait passer d'abord par l'imitation ; s'efforcer ainsi de plier la langue française à la peinture des sujets les plus habituels à la langue grecque ; puis, ayant alors à sa disposition une langue rompue à ce poétique exercice, s'en servir à la peinture de sujets nouveaux et français, et passer ainsi de l'imitation à la création, en se plongeant tout entier dans la vie moderne. C'est ce que développe avec une lucidité remarquable le poëme de Vlnuenlion.
Ce qu'il cherche à apprendre d'Homère, c'est l'ampleur du récit, les longues énumérations se déroulant au moyen de traits courts et saisissants ; l'art de peindre les hommes, de les faire agir, et parler, de passer brusquement de la narration à l'action, enfin ces descriptions où la société humaine sous ses différentes faces, où la nature
* Il mourut le 25 mai 1795.
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dans ses aspects divers, s'imposent à Tesprit et aux yeux du lecteur comme ces ébauches colorées des grands peintres, tout animées de vie,.de mouvement et de vérité. Sous cette influence antique, il crée véritablement le vers épique, inconnu à la poésie française ; aussi à chaque instant rencontre ton dans ses œuvres de ces vers pleins et sonores qui passent tout d'un vol sous un souffle puissant. Et si ce n'est plus Theure des longues Iliades et des complaisantes Odyssées, André Ghénier, de cette constante et longue familiarité avec Homère et les plus beaux génies de Tantiquité, aura appris Fart de faire grand dans un cadre de petite dimension, comme Raphaël dans sa Vision (VÊzéchieL C'est en poursuivant ce but de tous ses efforts qu^il se rencontre avec Théocrite, qui chez les anciens s'était montré animé de la même ambition d'appliquer les procédés home • riques à des sujets d'étendue plus restreinte. C'est ainsi que VAveugle et le Mendiant sont de véritables poëmes, correspondant exactement aux deux pièces de Théocrite intitulées les Dioscures et Hercule chez Augias, et comprises improprement sous le titre général d'idylles* Ce qui le tente dans le poète de Sicile, c'est l'art difficile de mettre en scène, sous un aspect idéal encore et parfois héroïque, l'homme de la vie pastorale et rustique, l'homme de la nature aux mœurs franches, au langage souvent poétique dans sa rudesse et sa vérité, art bien éloigné de la manière fausse et majiiérée des Guarini et des Racan, qui prenaient le fleuve de Tendre pour le Permesse. Et dans la Liherléy dépassant la belle idylle des Pêcheurs de Théocrite, il a compris que la poésie pastorale a un hut moral, que l'idylle, dans son sens le plus étendu, doit être l'expression juste et saisissable d'une vérité générale, et qu'elle peut, en s'élevant à la hauteur du drame et de la comédie, renfermer un enseignement profitable à l'humanité.
Quant aux élégies antiques, il nous suffira de faire remarquer que, dans la Jeune Tarentine, André Chénier a montré comment il entendait transplanter dans un sol plus vigoureux les fleurs un peu étiolées de VAnlhologie, A ces petits poètes grecs, ingénieux et délicats, mais d'un souffle un peu languissant, il emprunte des ornements; mais ce n'est point eux qu'il prend pour modèle dans l'ordonnance plus sévère de ses compositions. pans une épitre à Le Brun, André se plaît à nous laisser pénétrer
LXTiii ANDRÉ GHÉNIËR,
les secrets savants de son art. A chaque page de ce volume, le lecteur trouvera de nombreux exemples des multiples procédés que le poète lui-même nous dénonce. Remarquons seulement que l'imitation se combine toujours avec Tinvention, soit qu'il assemble plusieurs passages d'un auteur ancien dans une élégie, soit qu'il développe ce qui n'était qu'en germe dans son modèle. Ce qu'il veut surtout donner « à ses fruits nouveaux, » c'est « une saveur antique. • Mais il est deux procédés sur lesquels nous insisterons^ parce qu'ils sont l'essence même de l'art. Dans Homère, la comparaison est souvent un tableau (la nature prise sur le fait est fidèlement peinte) que l'on pourrait détacher du poème, et qui, pris isolément, serait une épigramme, une petite ode, quelquefois morale et philosophique, une de ces petites pièces à une seule touche, comme les Grecs les aimaient. C'est ce procédé qu'André employait avec une science incomparable et un art exquis. Quand un petit tableau, dans un auteur ancien ou même moderne, le frappait, il s'en emparait, et le soudait immédiatement à quelqu'une de ses pensées par une comparaison. C'est par ce moyen qu'André lie constamment le passé au présent, la vie antique à la vie moderne. Cela explique pourquoi oji trouve dans ses œuvres un si grand nombre de fragments qui ne sont que le premier terme d'une comparaison. Ce sont comme des bas-reliefs tout prêts à prendre place dans la décoration du monument qu'il médite. •- • Le second procédé, plus complexe, consiste dans la création par assimilation antérieure. Ce procédé échappe souvent à la critique, et les poètes eux-mêmes ne s'en rendent pas toujours compte. 11 faudrait parfois remonter bien haut pour découvrir les sources premières de l'inspiration. Mais, dans André, l'art se laisse saisira tous les degrés de formation. Ainsi, le lecteur pourra lire la Y* élégie du livre III de Tibulle, ensuite l'élégie aux frères de Pange ; voir comment André imite Tibulle, ce qu'il omet, ce qu'il ajoute, ce qu'il modifie ; puis, de l'élégie aux frères de Pange, passer à la Jeune Captive, et se rendre compte du travail d'assimilation et d';ippr»priation qui a précédé celte création ; comment l'âme d'André a été, '• pour les pensées du poète latin, comme un second moule d'où elles k sont sorties renouvelées, rajeunies, fécondées par une méditation ^ interne et insaisissable. Et, dans cette étude, le lecteur trouvera
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encore une preuve anticipée de ce que nous allons dire touchant rintroduclion du lyrisme dans le génie d'André.
Quand il voulut, dans le Jeu de paume, tenter le genre pindarique, le lyrisme n'avait pas encore transformé la nature de son génie ; aussi ne réussit-il pas complètement. Toutes les réflexions morales qui terminent cette pièce, très-justes, très-belles, exprimées en beaux vers, eussent dû être condensées en quelques phrases tombant de plus haut. Le passé doit éclairer Tavenir. A chaque instanti l'indare évoque aux yeux de ses contemporains les ombres des héros passés, et, de l'exemple de divines fortunes ou de soudaines catastrophes, tire une morale supérieure, qui n'est qr» le poétique résumé des méditations dans lesquelles son récit a cnlrainé l'âme de ses auditeurs. Mais, si Pindare avait eu à célébrer un événement aussi considérable dans l'histoire de l'humanité que celui du Jeu de paume, peut-être n'eût-il pas lui-même complètement dominé son enthousiasme.
Plus tard, dans YOde à Charlotte Corday, la forme nouvelle du génie d'André est déjà visible. Et c'est à cette dernière et éclatante transformation, au milieu de laquelle la mort a malheureusement arrêté le poète, que nous voulons faire assister le lecteur. Nous allons voir, sous la double influence de l'amour et de la patrie, le génie ' d'André tourner au lyrisme et devancer ainsi l'avenir de la poésie française.
Lycoris, Glycère, Camille, telles sont les Muses d'André. Dans ses Commentaires sur Malherbe, il blâme le poëte d'avoir fait choix « d'une maîtresse poétique ; » il veut qu'on aime réellement la beauté qu'on célèbre. Nous devons donc supposer qu'en général les élégies d'André ne sont pas « des vanteries poétiques ; » d'aiUeurs, la jeunesse du poëte nous en est un sûr garant. Dans sa vie d'étude et de méditation, les plaisirs et les passions avaient leur part. 11 cherchait aux pieds de Camille une inspiration qui n'avait rien de factice. Toutefois il aime l'art plus que Camille, et il a raison de dire :
Camille est un besoin dont rien ne me soulage.
Le poëte est insatiable et commande à l'amant d'aimer toujours, pour rinspirer toujours. Mais d'où vient que, si quelque jeune amant ouvre le livre. d'André, il ne trouvera pas dans Camille d'élégie qui
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réponde directement à un besoin de son cœur ? C'est justement parce que Fart y domine l'amour ; c'est que, jusqu'à Camille inclusivement, André n'aime pas réellement, et que dans ces élégies il ne s'est peut-être pas montré toujours assez indépendant d'Ovide, d'Horace, de Tibulle, de Properce, dont les sentiments, d'une mode naturellement antique, surprennent un peu le lecteur, qui s'attendait à trouver une âme plus moderne, plus vivante, et une douleur ou une .^joie plus personnelles. Mais, au contraire, qu'il ouvre Y Ode à Versailles, où l'on ne peut signaler qu'une ou deux imitations de peu d'importance, et ses yeux, restés secs à la lecture des élégies à Camille, vont se mouiller de larmes subites. Le génie d'André s'est transformé. Son âme (c'est bien son âme cette fois) s'est ouverte à la mélancolie. Fanny est l'astre adoré vers lequel l'amant sans repos tourne ses yeux jaloux. L'amant désormais domine le poëte ; mais il n'y a plus à craindre pour l'art, lé poëte en est maître, il en sait tous les secrets, et Vénus-Uranie peut l'inspirer.
Mais la forme elle-même de sa poésie s'élève avec la pensée, et l'élégie atteint jusqu'à l'ode. Fanny, c'est l'introduction du lyrisme dans l'élégie, de ce lyrisme de l'aniour composé de mélancolie, d'extases, d'aspirations idéales, lyrisme, encore voilé, qui ne se fait entendre dans les vers d'André que comme un chant éloigné et que souvent il faut presque deviner ; c'est le son rêveur de la lyre moderne qui vibre dans le lointain. Camille, c'est encore l'élégie de Tibulle ; Fanny, ce n'est pas encore l'élégie de Lamartitie.
De même que l'amour chaste, l'amour de la patrie aura une influence toute lyrique sur le génie d'André. Un grand nombre d'élégies sont des méditations en dehors de l'amour. C'est une poésie de sentiment, née de passions toutes personnelles. Mais le poëte est icibas appelé à de plus hautes destinées. Son âme se fond dans l'âme humaine tout entière ; ses passions se généralisent ; sa liberté devient la liberté ; la vie privée disparait devant la vie sociale, et la cause du poëte devient celle de l'humanité. Jadis, aspirant à mourir, quels intérêts le rattachent à la vie ?
« , (t Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, (( Mes écrits imparfaits »
Mais après la transâguration il ne s'agit plus de parents, d'amis,
SA VIE ET SES ŒUVRES. lui
d'avenir, de jeunesse, d'écrits imparfaits ; le poëte fait abstraction de tout lui-même et s*écrie :
« Toi, vertu, pleure si je meurs I 9
Ce n*est plus André Ghénier, c'est tout citoyen immolé aux pieds des lois par rinjustice et le mensonge ; c'est la liberté, la vertu ellemême, asservie, égorgée ! Ici encore, c'est l'introduction du lyrisme dans la méditation, qui, pour des pensées nouvelles, veut une forme nouvelle. Et si quelque dernière et sainte affliction plus personnelle, si quelque regret de la vie, de la lumière, de l'amour, le trouble encore, le poète aura soin de voiler aux yeux ses préoccupations, peut-être trop tendres et trop humaines, mais il en animera l'âme virginale d'une jeune captive, touchante personnification de la Muse éplorée du poète.
Ainsi le talent d'André, à mesure qu'il se développe, se transfigure dans la pensée et dans la forme, et s'élève jusqu'au lyrisme. Ce mouvement ascensionnel est trè&-remarquable dans Chénier, et explique pourquoi, né et mort dans le dix-huitième siècle, il appartient au dix-neuvième. *
Nous n'entrerons pas ici dans de longs détails sur la langue et sur le style du poëte. Son vocabulaire est riche, non pas à la façon des poètes modernes, mais riche en mots justes et précis. Nous étonnerons peut-élre en disant qu'il n'y a pas dans toutes ses œuvres un seul néologisme. L'emploi de mots nouveaux était un défaut qu'il blâmait beaucoup dans Mirabeau. 11 se trompe rarement dans l'emploi d'un mot ; il en connaît la portée, la valeur, non-seulement dans l'usage accoutumé, mais encore à l'origine. Il aime à redonner à un mot son sens primitif, souvent oublié pour le sens figuré, et à lui rendre tous les sens qu'il avait en passant de la langue latine dans la nôtre, et que nos vieux écrivains lui avaient conservés. En résumé, comme nous l'avons déjà dit, sa préoccupation constante est d'enrichir la langue française de ses propres ricliesses.
Quant au rhythme de ses poésies, deux si,ropbes également har- Qionieuses sont celle de VOde à Versailles et celle de la Jeune Captive, Parmi les poêles connus, nous ne savons que Racan qui les ait employées, la première, dans un hymne ; la seconde, dans la traduction de deux psaumes. Ronsard, Malherbe, Racine, La Fontaine,
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ont toujours, dans ce genre de strophes, employé le vers de six syllabes au lien du vers de huit, ce qui est moins harmonieux.
Le rhythme le plus nouveau, le plus original, c'est celui des ïambes. C'était chez les anciens le mètre consacré à Tinvcctive. Horace Tavait imité des Grecs, et André Ghénier l'emprunta directement à Horace, qui s'en était heureusement servi dans plusieurs des Épfhdes. Pour retrouver le mètre de Chénier, on n'a qu'à couper les vers du poète latm comme des vers français, par exemple, ceux de la VP Epode :
Quid im | mercn | tes hos — pites | vexas, | canis, Igna I vus ad | versum | lupos?
On le voit, si Ton ne tient compte que du nombre des syllabes, c'est exactement le même mètre chez les anciens et chez le poëte français*.
Entre l'ampleur continue de Talexandrin et les strophes de l'ode, qui semblent planer et s'oublier entre deux coups d'ailes, le mètre employé par André Ghénier (composé de vers de douze syllabes, suivi du vers de huit syllabes correspondant au distique des Latins ' formé du grand et du petit ïambe) a cette allure vive, rapide, toujours en haleine, qui sied à un poëte de combat. L'emploi qu^en firent Ghénier et de nos j^iife-A. Barbier et Victor Hugo, a désormais consacré ce rhythme si frappant, qui restera, ce qu'il était chez les anciens, celui des fougueuses invectives ; ce sera celui de tous les poètes que des haines personnelles ou patriotiques armeront du fouet de la vengeance.
Si maintenant nous examinons la construct'on intime des vers, nous toucherons à une innovation qui fut une révolution dans l'art. En lisant les vers grecs, on est frappé de la liberté du poëte au milieu de tant de règles prosodiques. Tout en rangeant, coordonnan: les mots selon les lois voulues, il reste libre de développer sa pensée, de la suspendre, de l'arrêter soudain dans un brusque repos, sans être astreint à faire coïncider une harmonie immuable, qui se reproduit presque la même à chaque vers, avec l'harmonie complexe
* Nous nous sommes approprié les très-justes remarques de M. Eugène Despois, dans la lievtic nationale du 10 novembre 1862 (p. 426).
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et multiple de la pensée, qui n'admet d'autres lois (jue celles du génie.
Le seizième siècle avait introduit ce libre système dans la poésie française ; mais le dix-septième, qui fit en tout triompher le principe d'autorité, proscrivit cette liberté ou ne la toléra que sous le nom de licence. C'est à cette licence cependant que la poésie dramatique dut, au dix-septième siècle, ses plus saisissants et ses plus puissants effets. Au surplus, en dehors du théâtre, La Fontaine protestait. Le dix-huitième siècle continua les errements du dix-septième. Cependant Voltaire, qui certes n'était pas lyrique, mais qui avait le goût sûr en toutes choses, sentait et disait que
souvent la césure Plaît, je ne sais comment, en rompant la mesure.
En rompant la mesure, Chénier fit une révolution dans l'art et légitima les poétiques efforts du seizième siècle. C'est dans cette voie de complète liberté que le dix-neuvième siècle a suivi le jeune maître. Jusqu'alors la science de la prose avait dépassé celle de la poésie. Le vers d'André Chénier et le vers moderne, plus savant encore, ont des secrets inconnus à la prose la plus concise et la plus serrée.
Après les questions diverses que nous avons soulevées, nous devons enfin conclure. r
Il serait difHcile de définir exactement le rang qu'occupe André Chénier dans la littérature française. Comme les dieux, les poètes ne veulent pas être comparés entre eux. Au sommet du Parnasse peut trôner majestueusement un Homère; mais au-dessous les rangs se confondent. Cependant les poètes modernes révèrent André Chénier et célèbrent en lui le premier pontife d'un art nouveau; son nom a retenti sur toutes les jeunes lyres de ce siècle, et l'on pourrait dire de lui ce qu'un ancien disait d'un poëte mortellement frappé, comme André, à la fleur de Tâge : (( llranie enfanta Linus, ce fils bien-aimé, que, parmi les raorlels, aèdes et joueurs de cithare, tous, pleurent dans les festins et dans les chœurs, invoquant Linus au commencement et à la fin de leurs chants. »
André est de la famille des Théocrite, des Virgile, des Horace, des Racine, des La Fontaine, et désormais classique comme eux. Le
Lxxiv ANDRÉ CHÉNIEft, ETC.
leiiips lîe détruira \iv:\ du monument quil a laissé inachevé; on en rassemblera les moindres fragments, et partout on recherchera les traces de ce jeune et puissant génie.
La plus belle espérance de la poésie française est dans ce lyrisme que nous avons vu s'introduire insensiblement dans le génie d'André. Déjà le dix-neuvième siècle s'est ardemment élancé dans celle voie nouvelle ; ses pas marqués en avant attestent que, s'il n'a pas atteint le but, il s'eA est du moins rapproché. Lalangue française brisée, ployce à tous les rhythmes, à tous les modes, a acquis cette merveilleuse souplesse que jusqu'alors possédait seule la langue grecque. Moins harmonieuse, elle est faite pour les hommes du Nord. Le lyrisme l'a fécondée, et toute l'Europe la parle. N'est-ce pas dire qu'au moment où toute l'Europe frissonne du désir de la liberté, on peut espérer qu'un poëte, l'égal de Pindare, surgissant du sol français, pénétrant l'esprit de l'histoire, comme Pindare l'esprit des fables, semant la fraternité au milieu de toutes les races affranchies, saura, -^ar le prestige de la poésie, les entraîner vers le but idéal de l'humanité ? Et, même au milieu de cette grande époque démocratique et littéraire que déjà nous pouvons entrevoir, et qui aura ses heures difficiles, le souvenir d'André Chénier ne sera point inutile, car, si un jour le despotisme des Césars ou des Collot-d'IIerbois s'appesantissait encore sur l'Europe, il rappellerait au poêle que son devoir est de défendre les lois, et qu'il trouve souvent ses plus belles inspirations au pied de l'échafaud, en mourant pour la liberté.