‹ Poésies de André ChénierChapitre 7 sur 418 · xxvr PREMIER APPENDICE · texte numérisé non relu

xxvr PREMIER APPENDICE

Mais revenons un peu sur nos pas. Après la mort de M. de Ghénier père (1795)» les manuscrits furent confiés au frère aîné, Constantin- Xavier, qui les garda jusqu'en l'an V (1797), époque à laquelle il partit pour Elbing en qualité de consul. Ils passèrent alors entre les mains de Marie-Joseph, qui habitait avec sa mère, a A quelques vers (dit M. Labitte) de la première édition du JHscours sur la Calomnie (1795) qui ont disparu dans les versions suivantes, on dirait que Marie-Joseph avait un instant conçu le projet de publier lui-même les ïambef d* André :

Conlre mes ennemis soulevant la nature, Unissant à ma voix les accents fraternels, J'attacherai l'opprobre à des fronts criminels!

Si Marie-Joseph ne publia rien de son frère, il ne cacha pas ses manuscrits ; il les montra, les fit lire, les prêta. Les manuscrits coururent môme des dangers et beaucoup de feuillets durent certainement s'égarer. Dans cette facUité qu'il mettait à les communiquer il faut certes voir le légitime orgueil que lui inspirait le talent d'André ; mais il eût pu, avec plus d'avantage, sinon les publier, du moins en préparer la publication. Il y avait là un travail long, difficile, mais plein d'intérêt, et qui eût servi en même temps la gloire de Marie Joseph et la gloire d'André. En somme, riiistoire des manuscrits d'Anuré Cliénier est assez confuse. Il y a bien des versions. La famille dit qu'en 1810 Constantin, de retour à Paris, reprit les manuscrits, ce qui étonne, car le véritable chef de la famille, non par l'âge, mais par la position, par l'élévation et la dignité du cnraotère, était Marie-Joseph, et c'était chez lui qu'était la place des manuscrits. D'autres personnes disent que les manuscrits allèrent s'égarer encore entre les mains de madame de L***. Aujourd'hui cela est sans beaucoup d'importance ; si nous en parlons, c'est pour expliquer pourquoi les œuvres d'André attendirent si longtemps avant de voir le jour. La famille avait un véritable culte pour Marie-Joseph, et ne pensait pas que jamais la gloire d'André dût éclipser celle de son frère. Elle s'était trompée, ce qui n'est pas bien extraordinaire, mais elle a été longtemps avant de vouloir le reconnaître. L'édition de 1824 et 1826 fut évidemment un monument élevé aux mânes de Marie- Joseph. A cette date, Marie-Joseph était encore le génie. Cependant les esprits clairvoyants avaient depuis entrevu la vérité littéraire, et remis chacim des deux poètes à leur place définitive.

La Jeune Tarentine parut dans le Mercure, i" germinal, an IX et fut depuis publiée plusieurs fois avec le sous-titre : Élégie dans le goût ancien. On k trouve dans VAlmanach des Muses ^, an X (1801-1802), p. lis ; dans le Journal de Paris, 7 germinal, an IX ; dans la Décade philosophique du 10 brumaire an X, avec un article de Ginguené ; dans le Nouvel Almanach des Muses; dans la Petite Encyclopédie poé-

' Dana ce recueil on réimprima V Hymne aux Suisses.

BIBLIOGRAPHIE. lxxvii

tiqtie, 1805, tome XI, p. 100 ; dans les Quatre Saisons du Parnasse, été 1808.

Vers 1800, dans le groupe littéraire qui entourait M. de Chateaubriand, on s'occupait beaucoup d'André*. Fontanes et Joubert avaient lu ses manuscrits. Le goût pur de Fontanes, la grâce attique de Joubert, s'étaient laissé séduire à la fraîche muse du poète. Madame de Beaumont avait connu André Chénier chez « la belle madame Hocquart » et avait su apprécier sa vive et puissante organisation poétique. Elle fit connaître à Chateaubriand la Jeune Captive, un peu perdue, il faut l'avouer, dans les recueils de l'époque.

En 1802, quand parut le Génie du Christianisme, dans une note (2" partie, livre III, chap. vi). Chateaubriand cita de mémoire plusieurs fragments :

Accours, jeune Ghromis, je t'aime et je suis belle... Néére, ne va point le confier aux flots... Souvent las d'être esclave et de boire la lie...

Quelques années plus tard Millevoye publia ses Élégies et dans une note fit connaître des fragments de V Aveugle, rappela encore le fragment :

Accours, jeune Ghromis...

et parla en outre du Jeune Malade, mais sans en rien citer. Nous devons faire remarquer déjà combien les poésies d'André se font jour comme d'elles-mêmes. Les publications ne s'arrêtent pas, et la publication définitive sera une nécessité littéraire. Mais nous devons ici, à propos de Millevoye. nous étendre sur quelques détails peu connus.

On sait que, vers 1802, Marie-Joseph contracta une liaison qui ne fut pas toujours heureuse et dont quelques épisodes ont été racontés avec une réalité d'un goût douteux par M. de Latouehe dans la Vallée aux fjnijjs, sous le titre de un Cœur depoHe. Marie-Joseph y est nommé, et celle que le public pouvait deviner dans VÉpUre à Eugénie y est appelée Stéphanie. Or, a dit avant nous M. Labitte, a quelques-unes des premières éb'gîes du chantre de la Chute des feuilles allaient, dit-on, à la même adresse que VÉpîlre à Eugénie. »

Trop facile à prêter les manuscrits d'André, Marie-Joseph les laissa longtemps entre les mains de la personne dont nous parlons. Millevoye les lut ainsi, à loisir, avec attention, d'un bout à l'autre ; et cette lecture, ou mieux cette étude, eut quelque influence sur le talent de Millevoye *.

* Yoy. Sainte-Beuve, Chateaubriand, II, p. 281. « Ce qui manque à Marie- Joseph (disait-on alors), c'est le charme; il n'a point le souffle divin, mais c'est son frère qui l'avait bien éminemment ; c'est celui-là qui est poète. »

* Vers 1801, Millevoye était commis chez un libraire du Palais-Royal; il était chargé de compiler la Petite encyclopédie poétique. Ce fut dans ce recueil ^o'ii publia, en 18(^, la Jeune Tarentlne,

Lxxviii PREMIER APPENDICE.

Mous insistons là-dessus parce qu'on a beaucoup épilogue, entrt autres Béranger, comme nous le verrons, sur les œuvres d'André et sur leur éditeur, et cpie les imitations de Millevoye [s'il en était encore besoin] attesteraient le passage entre ses mains non-seulement de quelques pièces, mais de presque tous les manuscrits - .

* OuTTons dono Us œuvros de Milleroye, dans le Comhal d'Homèr$ et iTHé^ iiodê, le vers

L'huile coule à fleU dV>p sur leura membret lutoants, n'est-ce pas le vers de Lydé :

Et l'olive a coulé sur leurs membres luisants? Remarquez celui-ci :

Et les dortnantes taux du fleuve aux rives sombres. André y est pour la moitié ; 11 a dit :

Ensevelis au fond de tes dQrmantei taux,

La Jeune Èpoute est une imitation détournée de la Jeune Tarentine :

écartez le soleil de vos grottes humides

Râveuse« s'est assise au banquet d'byraénèe

Dont le pritre d^hymen a paré ses cheveux. . . Et lentement retourne au banquet de l'époux.

André avait dit le bandeau d'hymen; l'expression de Millevoye suffirait à prouver qu'il n'avait pas véritablement on lui le goût antique. Dans Stéaiehore, dans Danaé, dans Homère mendiant, remarquez cette épithète fréquente : Le bouclier sonore... la vague ionore... le oonore portique. Homère mendiant est imité à la fois de V Aveugle et du Mendiant, L'hôte s'appelle LyoM, et voici des idées, des vers entiers pris dans les manuscrits :

Je me traîne ft pas lents sur l'inculte rivage

Quelques fruits dédaignés de la brute sauvage

5e mon corps épuisé sont l'unique aliment

A Lycus appartient cette enceinte, ....

Les vins délicieux

0 Lycus I rhomme heureux, tel qu'un dieu sur la terré, Des biens de Tradigence est le dépositaire. .

L'étranger, tu le sais, vient de la part des dieux

J'ai visité du Nil les campagnes fécondes. ....

J'ai traversé la mer et parcouru les ondes

Croyait d'Apollon même entendre l'harmonie. . . Fuisse de Jupiter la faveur signalée,

De jours délicieux composer ton destin

Et guider vers les bords de la mer mugissante.

Le diseoun de Cléotas est modiCé ; il devient un souhait dans la bouebe d'Hondro :

Que le char des moissons fatigue tes taureaux ; etc.

Au lieu d'être hospitalier, Lycus repousse l'étranger :

. . . Aussi bien ta plainte m'Importune

J'evB toujours ep horreur l'aspect de l'infortune. . .

Puis vient l'imprécation contre Gumes, qu'Homcre voue à l'oubli. PuU l* comparaison de la cigale, mais changée, mais gâtée ; et ce vers :

Ni d'Achille outragé l'inflexible repos,

fiIBLIOGRAPHIË. ixxix

En 1811, à U mort de Marie-Joseph, M. Daunou devint déixisitaire des manuscrits, ou du moins parvint à rentrer en possession de la plus grande partiei car on dit, doit-on le croire ? que, plus tard, M. de Latoucbe retrouva encore quelques feuillets des manuscrits entre les mains d'Kugénie ou de Stéphanie, comme on voudra l'appeler. Quelques années après, ChênedoUé, qui, à Hambourg, avait souvent et longuement causé d'André avec Rivarol, pria M. Daunou de lui communiquer les manuscrits. U fut enthousiasmé, et voici la lettre qu'il écrivit à M. Daunou *, à k date du 5 octobre 1814 :

« En me communiquant les manuscrits d'André Ghénier, vous m'aves procuré. Monsieur, un des plaisirs poétiques les plus vifs que j'aie éprouvés depuis longtemps. Il y a dans les élégies surtout des choses du plus grand talent, des choses vraiment admirables. U ne laut pas qu'un tel trésor reste enfoui. Je vous conjure, au nom de tous les gens de goût, de vous occuper d'une édition dies poésies de cet infortuné jeune homme. plein d'un talent si beau et si vrai. C'est .un monument à élever à ses mânes, et pour lequel, comme j ai eu l'honneur de vous le dire, je vous offre tous mes soins. Ayez donc la bonté de m'écrire, et nous nous concerterons pour cela. »

Les œa\ res d'André devaient attendre encore quelques années. Mats M. Daunou prêta plusieurs fois encore les manuscrits, entre autres à FayoUe, et, en 1816, parut un livre in-18, intitulé : Mélanges littéraires composés d0 morceaux inédits de Didero^y de Caylns, de Thomas, de Rivarol, d'André Chénier, etc..,^ recueillis par M. FayoUe. Paris, Pouplin, 1816. La préface se termine ainsi , « I^ous avons voulu réunir

copié sur celui d'André :

Que d'Achille outragé l'inexorable absence. Et eelui-ci qui ruppelle le Jeune Malaâe :

Bt je pars I et denain tu n'auras plus de mère.

Dans les Derniers Moments de Virgile :

Oh I sous vos frais coteaux à la pente 'fleurie,

Combien ma cendre un jour eût dormi mollement I . . . .

Sentez i moi : plaigiiei mon destin si rapide I . . . .

(Test l'écho de l'élégie aux frères de ^ahge. Dans les Plaisirs du poète :

Et pourquoi s'étonner que du sublime Orphée La lyre ait attendri les rochers du Riphée ?

n'est-ce pas le vers d'André :

Par S9 lyre attendris les rochers du Riphée ! . . . ,

Qb pourrait pousser plus loin les recherches et les comparaisons ; on ver< rait qi|6 le côté antique chez Millevoye n'est très-souvent qu'emprunt ou rémi^ rnsceuce, c'est de l'Apdré Cbéuier. J^ais Millevoye, dans ces pri^cieux manubcrits, n*a pas su puiser une large inspiration, le soufne divin n'a pas passé en lui.

* Voy. Sainte-Beuve, Chateaubriand, II, p. 302 (voy. aussi la note, page 105). Cette lettre est extraite de Documents Hographiquçs sur M. Daunou, par M. Tnulaiuller(^édil., p.^1).

Lxxx PREMIER APPENDICE.

des poésies des deux frères, en insérant à la suite de cette pièce des fragments d'un poème épique d'André Chénier, où l'on trouve à la fois la simplicité de Théocrite et le sublime d'Homère. En finissant, nous signalerons ici les titres des ouvrages d'André Chénier restés inédits : le Plan ctun poème sur la conquête du PéroUj des fragments d'un Art d'aimer, un poème hébraïque, et plusieurs livres d'élégies. »

Or le poème épique dont FayoUe publiait les fragments, c'était le Mendiant. Malheureusement il y était à peu près défiguré. FayoUe avait eu la malencontreuse idée de remplacer beaucoup de passages par quelques lignes de prose (il en avait averti le lecteur), et souvent d'altérer un vers entier pour coudre la poésie d'André à sa prose.

Ainsi, comme on le voit, avant 1819, les manuscrits avaient été vus et lus par un grand nombre de personnes, et avaient passé en plusieurs mains. Beaucoup de morceaux avaient été publiés, et la presque totalité des poésies était désignée à la publication.

En 1819, M. Daunou mit enfin à exécution le projet qui avait séduit Ghcnedollé. Il y avait un classement, un choix à faire, l'impression à surveiller, une notice à écrire. M. H. de Latouche fut choisi pour ce travail. L'édition parut sous ce titre : Œuvres complètes d'André de Chénier. Paris, Beaudouin frères. Foulon et CM, libraires, 1819. La notice biographique était assez vague, et, vers la fin, la vérité faisait place à la légende. Quelques pièces y étaient gravement altérées ; Y Hymne aux Suisses de Châteauvieux s'arrêtait au seizième vers. VOde à Marie- Joseph n'avait que deux strophes ; et cette suppression était malheureuse, parce que, nous le savons aujourd'hui, les suivantes n'étaient pas ironiques comme on a pu le croire. Enfin les ïambes composés à Saint-Lazare étaient disloqués, coupés, hachés, et par suite la pensée, et un peu l'âme d'André. Toutefois il faut avoir la franchise de le dire : les vers enlevés par de Latouche n'étaient pasjes meilleurs et faisaient évidemment longueur. L'éditeur en profita pour disposer les fragments des ïambes de la façon dramatique que l'on sait, afin de toucher le public et de finire réussir la publication. L'édition fut promptement épuisée. En 1820, les mêmes libraires firent une réimpression de l'ouvrage, une réduction in-18. Deux ans après, en 1822, une réimpression fut encore jugée nécessaire ; l'ouvrage avait eu un plein succès. Mais, si nous avons accusé M. de Latouche de quelques coupures et dej:]uelques suppressions, nous devons dire qu'il eut le bon goût de respecter le texte, et qu*il mit un soin presque scrupuleux à ne pas l'altérer. 11 y eut bien çà et là un mot changé ou une rime enrichie, mais le nombre des vers qu'il modifia ne se monte pas à plus de vingt. M. Emile Deschamps, qui a connu personnelli^ment M. de Latouche, nous l'a positivement affirmé, et on en est intimement convaincu après une lecture attentive. Il n'en fut pas toujours ainsi. En 1824 et 1826, on édita les œuvres complètes de Marie-Jos ph, et on imprima à la suite les œuvres d'André. L'ouvrage, imprimé chez Didot parut ious ce litre : Œuvres posthumes d^ André Chénier , augmentées d'une notice historiqiie par M. U. dr lat'irhc, revues.

BIBLIOGRAPHIE. lxxzi

corrigées et mises en ordre par D. Ch. Hobert. Paris, Guillaumef 1826. M. de Latouche n'y fut pour rien, mais M. Robert y fut pour beaucoup trop. C'est à lui qu'on est redevable de toutes les altérations du texte.

Quelques années plus tard, en décembre 1829 et en mars 1830, M. de Latoucbe, dans deux articles de la Revue de Paris, fit connaître plusieurs fragments inédits d'André Chénier. Ces deux articles furent de nouveau publiés dans la Vallée aux Jjoups, dont la deuxième édition est datée de 1833. La même année parut une nouvelle édition du poète : André Chénier, poésies posthumes et inédites. Nouvelle et seule édition complète ; 2 vol. in-%^, Paris, Charpentier et Eug. Renduel, 1833. Elle contenait les nouveaux fragments publiés par M. de Latoucbe et d'autres, dont la famille avait donné la copie.

Avec raison M. de Latoucbe rétablit le texte de la première édition, qui était celui d'André ; mais dans la notice il reproduisit la légende des trois portefeuilles, déjà insérée dans la Revue de Paris; il n'y ajouta alors qu'une soi-disant préface d'André Chénier, destinée, disait-il, par le poète, au portefeuille n*> 1. Cette préface est-elle un pastiche et la légende des trois portefeuilles n'était-elle que l'erreur d'un éditeur de trop d'imagination égaré par des indices trompeurs'? Vers cette époque, il se passa, dans un certain monde littéraire, un phénomène assez curieux. Béranger était un des dieux d'alors. Mais au milieu de sa gloire, il était dévoré par un regret, celui de n'avoir jamais été initié par ses études à la belle antiquité. 11 sentait, et ce fut pour lui un chagrin constant, qu'il n'avait réellement pas, bien qu'il l'eût dit, éveillé les abeilles

* Il est évident qu'un aperçoit çà et là dans les œuvres d'André des traces d'arrangement qui trahissent l'intention de se présenter au public. Quelques signes, quelques chiffres sur les manuscrits ont pu tromper M. de Latouche et lui faire croire à une classiûcalion. Quant à la préface, il n'est pas rare de voir un auteur esquisser un avis au public bien avant l'achèvement de son œuvre. Dans les Idylles d'André on trouve un Épilogue, de même dans YHermè», et ce dernier était presque achevé alors que le poème était à peine commencé. Dans les Œuvres en prose, p. 248, on peut lire un chapitre qui est une véritable préface destinée à présenter au public un ouvrage qui non-seulement n'a jamais été terminé, mais qui peut-être n'a jamais été commencé. Il faut avouer que la préface intercalée dans l'édition de 1833 est tout à fait dans lo style d'André et conforme à tout ce que nous savons de sa manière de voir. Si c'est un pastiche (il faudrait le prouver), il est bien habilement fait. Voici cette préface; le lecteur en jugera : « L'auteur de ces poésies les a extraites d'un grand nombre qu'il a composées et travaillées avec soin depuis dix ans. Le désir de quelque succès dans ce genre, et les encouragements de ses amis l'ont enfin déterminé à se présenter au lecteur. Mais comme il est possible que des amis l'aient jugé avec plus de faveur que d'équité ; et aussi que les idées du public ne se rencontrent pas avec les siennes et les leurs, il a cru meilleur d'en faire l'essai en ne mettant au jour qu'une petite partie de ses ouvrages. Car si le peu qu'il publie est goûté, il en aura plus de plaisir et de courage à montrer ce qui lui reste ; sinon, il vaudra mieux pour les lecteurs d'être fatigués moins longtemps ; et pour lui, de se rendre ridicule et ennuyeux en moins de pages. »

Lxxxii PREMIER APPENDICE.

de l'Hymetie. De plus, il avait un faible : il aimait à dis^ienser U gloire et à faire (i^anda ^es petits poètes. D'abord de bonne foi sans aqaie, ensuite par entêtement, les lauriers d'André lui portant un pei^ d*Qm^ brage, il répétait sans cesse que les poésies d'André étaient de de. La" toucbe. L'auteur de la Vallée aux Loups nia certainement (ses vers d'ailleurs parlaient pour lui), mais la fatuité n'était pas son moindre défaut, et il laissa sans doute entrevoir qu'il avait paré son poète pour le montrer en public. Ia coquetterie de l'un servit à la ruse de l'autre, et Béranger s'appliqua désormais à ne plut voir dans son protégé que VinvetUeur ingénieux d'André Gbénier. Cette incroyable et ridicule opinion, dans laquelle il persista toute sa vie, il la reproduisit dans sa Correspondance (tome III, p. 291) S sans songer que confondre Chénier et de Latouche, c'était faire preuve d'un goût douteux en poésie, Il a encore reproduit cette assertion, et cette fois à propos des ïambes, dans Ma Biographie f p, 195. Il appelle de Latouche « ffrand faiseur de pastiches, » et il dit des ïambes : « Tout le monde saU aujourd'hui que ces vers sont de de Latouche. » Réranger allait trop loin. Il n'aurait eu qu'à en exprimer le désir, pour qu'on lui mît entre les mains les manuscrits dont il niait l'existence. Et, pour en finir avec ces mesquineries littéraires, nous déclarons que nous avons tenu dans nos mains, et vu de nos propres yeux, les ïambes composés à Saint«La«are, et conservés comme nous l'avons dit. Us sont écrits sur deux petits feuillets, qui ont chacun, à peu près, i% centimètres de lon^ sur 4 de large. L'écriture est fine, serrée, difficile à lire. Les ïambes, séparés par LaU>uohe, n'en forment qu'un seul; il n'y a pas de lacune. Malheureusement nous ne les avons pas tenus assez longtemps entre les mains pour retenir de mémoire les vers remplacés par des points'. Il aurait presque fallu une loupe pour bien les lire. Nous avons reconnu la disposition générale, et nous avons souvenir d'une particularité qu'il est bon de noter. Au-dessus du vers : d Milla autres moutons comme moi, » on lit Cres. d^E., et en effet la p?nsée d'André est bien imitée d'un fragment du Cresphonte d*Euripide. Reprenons notre récit bibliographique. En 1839, M. Sainte-Beuve eut entre les mains les manuscrits. Il rétablit dans son ensemble le poème à'HermèSt et donna de nouveaux et précieux fragments. L'articla de M< Sainte*>Beuve précéda la dernière édition qui parut la même année :

< Yoy. à ce sujet une note de M* Sainte-Beuve, dans le Ckatenubriandf t. Il, p. 305.

* La première fois que nous noua présentâmes ches M, Gabriel de Ghénier, il nous mit entre les mains plusieurs manuscrits d'André, entre autres las ïambes dont nous parlons ici et les fragments de V Hermès. Après avoir lu plusieursi des fragments que M. Sainte-Beuve avait déjà publié», noua reooa<nûmes, aidés par les explications de M. de Chénier, les dispositions générales des ïambes. Nous pensions qu'il nous serait permis dans une seconde visiie de les lire à loisir, de les déchiffrer, et nous emportâmes l'espérance de les faire connaître un jour au public i mais, quand nous retournâmes chei M- de Chénier, toutes noi» espérances dirent s'évanouir devant- un refus formel dont nous ignorons le motif.

BIBLIOGIIAPHIË. lxxxiii

Poésies d'André Ckénier, précédées d'une notice par M. H. de l/itouche, suivies de notes et jugements, etc. Nouvelle édition, ornée d'un portrait d'André Chénier. Paris, Charpentier ^ 1859. Celte édition, qui fut clichée» et qui fournit plusieurs tirages successifs, plus complète que les précédentes» reproduisait le travail de M. de Sainte-Deuve sur \' Hermès, les fragments qu'il avait donnés, les jugements qu'avaient portés sur André les maîtres de la critique moderne. Le volume était mieux composé, les pièces mieux classées ; mais on avait malheureusement rétabli presque partout le texte altéré de l'édition Robert. Pour la première fois on donnait un portrait d'André Chénier. La peinture faite par Suvée, à Saint-Lazare^, avait appartenu d'abord à M. deYérac, et passé ensuite aux mains de M. de Cailleux ; en 1838, elle fut gravée par M, Henriquel Dupont.

Les Œuvres en prose imprimées en 1819, chez Beaudouin, et qu'on avait jointes à l'édition de 1826, ont été définitivement imprimées séparément des poésies, chez Charles Gosselin, Paris, 1840, avec une notice historique sur le procès d'André Chénier, par le Ifibliophile Jacob.

Le Commentaire sur Malherbe, qui se trouvait sur un exemplaire de Malherbe, édition Barbou, 1776, et que possédait M. de La Tour, a paru en 1842 joint aux CEuvres de Malherbe; Paris, Charpentier.

L'apparition des œuvres d'André Chénier donna lieu à de nombreux articles de critique, dont les principaux sont ceux de Raynouard, Journal des Savants, 1819 ; de Népomucène Lemercier, Revue enc^iopédiqiie, 1819; de Loyson, Lycée français, 1819.

A mesure que les éditions se succédèrent, André Chénier prit définitivement sa vraie place ; il fut classé parmi les maîtres, parmi les classiques, parmi les anciens, et, dès 1829, c'est à ee point de vue élevé que se place la critique française. On étudie André comme Racine, comme La Fontaine, et plusieurs articles sont des chapitres de l'histoire de la littérature française. Nous citerons de M. Sainte-Beuve : les Pensées de Joseph Delorme, 1829 ; Mathurin Régnier et André Chénier, août 1829 ; Quelques Documents inédits sur André Chénier, 1*' février 1839 ; un Factufn contre André Cfiénier, juin 1844 ; André Chénier, homme politique, mai 1851» Le tBoisième de ces articles était une réponse à un article de M. Fréniy, le seul détracteur qu'ait eu André, publié dans la Revue indépendante du 10 mai 1844. — De M. Gustave Planche, un article dans la Revue des Deux Mondes, du 15 juin 1838. — De M. ViU lemain, un chapitre de V Histoire de la littérature française au dixhuitième siècle. — De M. Saint-Marc Girardin, un chapitre intitulé : de la Poésie pastorale au commencement du dix-neuvième siècle, dans le Cours die lUiéreUure dramatique. — De M. Gérusez, Histoire de la littérature française pendant la Révolution. *— De M. Nisard, un cliapitre de V Histoire de la littérature française. — Enfin de M. Lombard,

* C'est d'après cette peinture que David (d'Angers) a fait le buste d'André Chénier.

Lxxxiv PREMIER APPENDICE.

une brochure intitulée A. Chénier, Nancy, 1862, in-8, extrait des Mé~ moirfs de V Académie de Stanislas. — Dans les cours publics les suffrages de M. Y. Le Clerc et de M. Patin n'ont pas manqué non plus à André Chénier.

Parmi les œuvres d'imagination, il faut mettre en première ligne le romande Stello, de M. Alfred de Vigny*. Ce livre a donné lieu à une brochure de M. G. de Chénier, fils de Sauveur Chénier : la Vérité sur la famille de Chénier^ Paris, 1844. Dans cette brochure, l'auteur p irait toujours craindre d'en trop dire et s'étend inutilement sur des personnages dont le nom n'appartient ni à la littérature ni à l'histoire. Pour la première fois que la famille d lignait donner elle-même quelques renseignements sur André, on devait s'attendre à plus de communications.

Un poêle, M. Jules Lefèvre-Deumier, habitant la maison où André avait été arrêté à Passy, s'entourant de quelques chères reliques, a consacré de beaux vers à André dans un volume de poésies intilulé : le Parricide. Comme poétiques témoignages, nous aurions pu rassembler des vers d'Alfred de Musset, de Sainte-Beuve, d'Antony Deschamps et d'Emile Deschamps.

Nais, parmi les écrivains dont nous avons énuméré les travaux, il est juste de mettre au premier rang M. Sainte-Beuve et M. Yillemain. la critique de M. Yillemain est éloquente ; il y a, dans les pages qu'il a consacrées à André Chénier, l'émotion d'un véritable enthousiasme.

Quant à M. Sainte-Beuve, avec l'autorité d'un goût pur, éclairé, ingénieux et délicat, il s'est attaché à la jeune gloire du poète. Le premier, il a proclamé Chénier un maître, un classique, un ancien. Mais, pour connaître sa pensée tout entière sur André, il faudrait, après avoir lu les articles spéciaux qu il lui a consacrés, parcourir tous ses travaux. André est devenu pour lui une des expressions précises de l*art, comme Théocrite, comme Virgile, comme Racine ; c'est un terme fixe auquel il rapporte, dans leurs côtés comparables, Amyot, Boileau, Racine, Fénelon, Vauvenargues. Bernardin de Saint-Pierre, Barnave, Courier, Alfred de Musset, etc.. Plus que tout autre il est allé vers le divin poète et l'a pénétré. 11 a fait jaillir la lumière de quelques-uns des manuscrits en les ranimant de la pensée devinée du poète. Il caressa même le projet d'une éditioii qui était parfois son idylle, comme il le dit dans son article de 1839. Après en avoir esquissé les préliminaires, il ajoutait : « Mais le principal, ce qui devrait former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par la difficulté d'exécution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le commentaire courant qui y serait néce>saire, l'indication complète des diverses et multiples imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le goût d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne que nous avons porté à André. » Mille travaux, d'incessantes préoccupations

* Pour tout dire, citons un roman de M. lléry : André Chénier; et un drame de M. Julien Dallière : André Chénier.

BIBLIOGRAPHIE. lxxxv

littéraires, l'empochèrent toujours dé mettre son projet à exécution. Il en parla plusieurs fois à H. Boissonade, dont Tesprit rendait si aimable l'érudition; et M. Boissonade, après une lecture d'André Ghénier, Tannotant au courant de ses souvenirs, lui adressa une lettre, qui est un petit manuscrit de trente pages, et dans laquelle, avec une sympathique modestie, il se dérobait à la louange, dans ce petit mot d'envoi qui accompagnait ses notes :

ce Je ne trouve plus rien ; mes souvenirs sont épuisés. Acceptez, Monsieur, ces dernières pages ; si l'indication s'y rencontre de quelques passages qui, par impossible, vous auraient échappé, mettez-les en œuvre avec cet art élégant où vous êtes maître. Vous lire sera ma récompense. Ne dites rien au public, je vous en prie, de ces petits services pendus à votre charmant poète. Ce sont des misères qu'il n'a que fuire de savoir. Se souvenir à propos d'un vers latin ou grec, quelquefois le rencontrer par le pur efTet du hasard, y a-t-il à cela un mérite qui vaille la peine d'être loué ? »

Parmi les articles dont la première édition de cet ouvrage fut l'occasion, nous citerons : un article de M. Sainte-Beuve dans le Constitutionnel du lundi 20 octobre 1862 ; un autre de M. Eugène Despois dans la Revue nationale du 10 novembre ; enfm celui de M. Léo Joubert dans la Revue contemporaine du 15 décembre.

En 1861, M. Gabriel de Chénier fit insérer huit lettres dans les numéros des 19, 29, 31 mars et 5, 9, 14, 21, 23 avril du journal IVrdre et la Liberté de Caen. Elles relevaient quelques erreurs que nous avions commises sur M. Louis de Ghénier surtout ; nous les avons reclifiées dans cette édition, regrettant que M. de Chénier ne nous ait pas donné ces renseignements, minimes d'ailleurs, lorsque nous les lui avons jadis demandés, ce qui eût été plus profitable pour le public. Ces lettres d'ailleurs ne sont qu'une longue et amère récrimination contre M. Henri de Latouche, auquel il eût été digne à la famille de Chénier de ne jamais témoignerque des sentiments de gratitude et de reconnaissance. En tout cas, si M. de Chénier avait quelques reproches à adresser à M. de Latouche, il eût dû le faire sans fiel, en termes plus mesurés ; mais nous devons ajouter que les accusations qu'il porte contre le caractère de M. de Latouche nous paraissent complètement dénuées de fondement, attendu qu'il ne les appuie que sur des assertions invraisemblables et sur des dates manifestement altérées.

La même année, dans t Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 août, M. A. France publia quelques vers inédits d'André Chénier (voy. p. 15b). Cette publication donna lieu à une lettre de M. G. de Chénier, numéro du 31 août, qui amena une réplique fort sensée de M. P. Lacroix insérée dans le numéro du 25 octobre 1865.

Dans l(î numéro du 7 décembre 1867 de la Revue des cours littéraires, H. Ëgger publia une étude sur V Hermès. Il avait eu les manuscrits à sa disposition et ava't enrichi sa leçon de plusieurs fragments inédits, que

Lxxxvi DEUXIÈME Àt^PENDÎCE.

Ton trouvera dans cette nouvelle édition. A la fin de 1869, M. Egger réin^ prima cette étude dans son Histoire de Vhêlténisme. Elle remplit U 32« leçon (II, p. 558-585). La 51* [II, p. 530-557) est aussi entièremem consacrée à Chénier: M. Eggef y a dohn!^ de nouveau! détails sur les travaux d André et sttr ses papiers inédits. (Voy. plus haut, p. xxiv).

Enfin le 3 février 1869, M. Guillaume Guizot, au Collège de Prancp. consacra une leçon à André Chénier, dans laquelle, après avoir analyse le génie du poète, il donna de nombreux et précieux détails sur l'ensemble de son œuvre et sur les manuscrits encore inédits. M. F. Sarcey rendit compte de cette leçon dans le Journal de Parié du mardi 9 février suivant. Elle a été l'objet dans cette édition de V Appendice //.

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