‹ Poésies de André ChénierChapitre 9 sur 418 · DEUXIÈME 'APPENDICE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME 'APPENDICE

intitulée : les Cyclopes littéraires. Sous ce titre bizarre il avait l'intention de peindre la vie et les mœurs des hommes de lettres pendant la période qui précéda la Révolution. Elle devait avoir trois chants ; et le plan paraît en être entièrement achevé. André, selon sa manière ordinaire de travailler, développait ses idées en prose, à mesure qu'elles se produisaient dans son esprit; mais, dans le courant de ce travail, plein du dieu qui s'agitait en lui, quittant soudain la prose pour le vers, il écrivait d'un jet d'admirables morceaux, complets en eux-mêmes et dont quelques-uns ont pu être insérés dans les éditions de 1819 et de 1855 parmi les Fra^^ ments d'élégies et les Poésies diverses. Cette satire, autant qu'on peut en juger, est une œuvre considérable dont le canevas en prose est ainsi parsemé de beaux fragments qui peuvent fournir un total d'à peu près deux à trois cents vers.

Après cette satire et les poèmes dont nous avons parlé plus haut, nous devons, dans un autre genre, signaler un fragment de comédie. André Chénier avait beaucoup lu et longuement médité Aristophane ; on peut dire qu'il en avait fait une étude toute particulière, et les lecteurs en trouveront de nombreuses preuves dans cette édition. H parait s'être laissé séduire à l'idée de flageller les sottises et les vices de son temps, en ressuscitant en quelque sorte aux yeux de ses contemporains la Muse d'Aristophane. C'était là, je crois, une idée littéraire, pouvant sembler heureuse au premier abord, mais qui, réellement transportée sur le théâtre auquel Beaumarchais venait d'ouvrir un avenir tout nouveau, n'avait aucune chance de réussir. Sur la scène en effet des personnages fictifs, et pour ainsi dire abstraits, ne peuvent intéresser le spectateur. Or, dans le fragment, assez court d'ailleurs, dont nous parlons, et qui n'est qu'un début de comédie auquel le poète n'a pas donné suite, il voulait faire revivre aux yeux des spectateurs les personnages mêmes du théâtre antique; c'était eux qui, mêlés à l'action, devaient, armés de la verve d'Aristophane, flageller les sycophantes d'alors, les Cléons, les orateurs brouillons, les sans-culottes qu'il désigne d'un nom composé de deux mots grecs à la façon dea poètes d'Athènes.

C'est au sujet d'Aristophane que M. Guizot a lu quelques vers d'André à l'adresse de Voltaire. Celui-ci s'était permis d'égratigner Aristophane en passant ; la réponse du poète à cette boutade du philosophe est charmante, pleine de malice et de grâce. Elle est en vers de dix pieds, et se termine par le reproche flatteur fait à Voltaire de s'être souffleté luimême sur la joue d'Aristophane '.

A côté des fragments de comédie les cartons du poète contiennent aussi quelques essais tragiques. On avait dit, trompé qu'on était par une lettre mal interprétée de Marie-Joseph, qu'André Chénier avait composé des

* C'est une idée qu'il avait déjà exprimée à la 6n de l'ÉpUre à Le Brun :

Le critique imprudent qui se croit bien liabile Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile, F.t ceci (tu peux voir si j'observe ma loij Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi.

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tragédies. C'était aller trop loi a et outre-passer la vérité. 11 ne se trouve dans ces papiers aucune tragédie, aucun plan même de tragédie, mais seulement quelques indications de scènes historiques, propres selon lui à recevdir un développement dramatique, et qui ont pu à la vérité le séduire un instant à l'idée de composer quelques tragédies. Parmi ces scènes historiques, une surtout semble l'avoir vivement frappé : c'est un épisode de la vie de saint Ambroise qui se détache par sa grandeur sur l'histoire sanglante du Bas-Empire. Le massacre de Thessalonique (ann. 590) venait ^e jeter l'épouvante dans le monde chrétien, et Théodose avait, dit-on, Tintention de recommencer les persécutions à Àntioche, qui trois ans auparavant (ann. 387) avait maltraité les officiers de l'empereur. C'est à l'arrivée de l'empereur à Milan que se passe la scène qui avait frappé André. Au moment où Théodose se présente au seuil de la cathédrale, devant lui se dresse saint Ambroise indigné qui lui interdit l'entrée du temple et lui lance au visage ce magnifique vers ^ :

Hosannah n'est point fait pour des lèvres sanglantes !

A cette superbe et audacieuse apostrophe de l'évêque, André voulait peindre les sentiments divers qui agitent Théodose et les courtisans qui l'entourent, la joie des uns, la colère et la confusion des autres. Et il semble, d'après ce fragment, qu'André Chénier avait l'intention de disposer les masses sur la scène en demi-chœurs comme chez les poètes anciens. Ce dont on peut être sûr, c'est qu'il se proposait d'introduire le chœur antique sur le théâtre moderne. Mais, nous devons le répéter, il ne donna pas suite à ces projets dramatiques.

Les manuscrits contiennent encore un certain nombre de fragments divers, écrits à différentes époques, au collège de ?(avarre, en Angleterre, à Passy, à Versailles. On deyra naturellement y trouver quelques traductions d'Homère, de Virgile, de Lucrèce, et çà et là de très-beaux vers, mais aussi des vers faibles, médiocres^. On doit penser que, dans ces cailons du poëte, il est beaucoup de fragments que d'une lime insensible il eût \yo\ï& lentement, d'autres qu'il aurait rejetés dans l'oubli, et l'impression de plusieurs pourra donner raison aux personnes qui voudraient qu'on gardât une certaine mesure dans la publication des œuvres posthumes.

Mais il est encore deux pièces dont il nous reste à parler. Ce sont des ïambes qui datent de Saint-Lazare, et appartiennent au dernier période du talent d'André, alors que transfiguré par la grandeur de son infortune,

* C*est dans YBiêioire eeelitiaëtique de Théodoret (livre V, cap. xvni), que Chénier avait lu cette scène. Dans le discours assez développé que Tbéodor. i met dans la bouche de Tévêque se trouve cette phrase qu'André a eu l'art rie résumer en uu seul vers : « Comment porteras-tu le sang précieux du Christ h ta bouche, qui d'un mot dans sa fureur a fait répandre injustement le sang de tant d*homraes ! »

* Comme complément de ce que nous disons ici, voy. plus haut, p. xxiv, quelques nouveaux renseignements récemment publiés par M. Egger.

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inspiré par lei mdlMurg d0 la France, et en proie à de patriotiques fureurs, il s'élevait d'un vol hardi jusqu'aux plut fougueux poètes de l'antiquité et, animant son génie d'un essor inattendu, allait ravir le fouet vengeur aui mains d« la tardive Néméaia, A cette époque, le poète de Suzanne, de l' Amérique t de V^ermè» semble rejeté bien loin dans l'oubli ; au ebanlre d^ff moUei élégies et dé VÂrt d'aimer allait auoeéder le plus aud4cieui( d« nos poètes lyriques par la pensée et par l'expression. Ce n'eût point été unPiodare au calme majestueux, associé aux triomphes pacifiques de la Grèee s ce n'eût point été un Jérémie jetant une voix désolée au milieu d'une civilisation empoisonnée ; ee n'eût point été un Juvénal» satirique éloquent, m«is à qui il manque la saignante blessure reçue dans les combats de la liberté; c'eût été un Aristophane indigné, seul osant, aux yeux des Athéniens assemblés, frnpper au visage un Cléon tout^^puissant ; c'eût été un Aristophane, celui des Chevalierêt devenu poète lyrique, plus ardent, plus courroucé, plus implacable encore, et dans l'âme duquel les Muses sans refuge eussent de nouveau trouvé un asile. Bien plus encore, il eût en quelque sorte donné un corps à cette grande figure d'Ajrpbiloque, pour nous totalement évanouie ; et notre âge, par un étrange phénomène littéraire, eût pour ainsi dire vu revivre à ses yeus ce génie quii après avoir mérité l'admiration de l'antiquité tout entière, disparut, ne laiss.int dans la mémoire des hommes que le bruit de sa renommée et la mesure de son vol. Mais la hache vmt anéantir d'un seul coup U plus belle espérance peut-être de la poésie moderne. Ce qu'eût été André Ghénier, on ne peut que le deviner par des fragments incomplets ; c'est ainsi que l'imagination est nécessaire à restaurer les beaux marbres mutilés de la Grèce.

Parmi les ïambes composés à cette époque dans la prison de Saint- Lazare, les lecteurs connaissent celui qui commence avçc un calme majestueux !

GQrnmti un dernier rayon, comme un dernier zéphyre Animent la fin d'un beau jour...

et qui sa termine par et vers de toute beauté :

Toi, vçrtu, pleure si je meurs!

C'est le pluô parfait, le plus complet malgré deux lacunes qui trahissent des vers plus faibles supprimés par le premier éditeur.

Les manuscrits de doux autres piàcea semblables existent eneore. Elles sont moins longues, moins développées ; quel((ues parties sont encore à l'état d'ébauche.

Dans celui de ces ïambes que noua examinerons le premier, André t tracé de Saint -Lazare et de la vie étrange qu'on y menait vtm 4e»criptiQu qui conoordA avec tout ce qu'ont raconté dans leurs mémoires ceux qui plui bsurtut «ni survéeu à la tounnovite lévoIutioDiiaiM.

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Après avoir décrit ce monde léger et voluptueux qui a tramporté dans les murs d'un cachot de futiles vanités et des galanteries d« boudoir, ce monde, dit-il,

Et qui rit, et qui joue, et qui lève des jupes ;

il pein! Tinsouciance des prisonniers jouant au balkm dans les prcaux, leur terreur quand le greflier du tribunal, assisté du geôlier, jette à travers les portes les noms des victimes destinées à l'échafaud du lendemain, et leur égoïste joie quand la liste épuisée leur promet encore un jour. André, dont l'âme est animée d'un ardent amour de l'humanité et qui pleure sur les maux de la patrie plus encore que sur les siens, ne peut retenir son mépris et s'écrie :

Ton tour viendra demain, insensible imbécile !

Le second de ces ïambes (et c'est le dernier fragment dont nous nvons à parler) est de beaucoup le plus beau et le plus accentué. Ici surtout nous regrettons qu'à une seule audition notre mémoire n'ait pu MÎsir que quelques traits épars. Toute l'indignation patriotique d'André se fait jour dans ces vers, qui furent écrits à l'occasion de la fête de l'Etre suprême, le jour même où, sur les places publiques, des chœurs, ivres d'une joie trompeuse, jetaient les fades et trop candides accents de Marie- Joseph aux pieds de la divinité que daignait restaurer Robespierre. C'est aussi à ce Dieu que, du fond de son cachot^ s'adresse André Chénior affamé de justice.

0 Dieu, s'écrie-t-il, te voilà donc, remonté sur ton trône! En ressaisissant ta puissance tu vas ressaisir aussi la foudre qui frappe les coupables, toi, grand Dieu, qui semblais avoir abandonné le soin de punir les pervers à ce pauvre poète.

Sur le seuil même de la mort, Attachant à ses vers les ailes enflammées ^ De ton tonnerre qui s'endort !

Mais maintenaift tu vas, je l'espère, dans ta justice et dans ta puissance, atteindre enfin et châtier ces délateurs, ces juges nssassi!:s,

Ce tribunal impie

Qui mange, boit, rote du sang'!

* Aristophane, Où., 1706 :

' Trait qui surpasse, en l'imitant, celui de Virgile, Enéide, III, 632 :

.... Soniem enirtans ac frusta cruento Par sonmiun commixta nero

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