FRAGMENT XVIII. — ÉPILOGUE
O mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance, O fruit des long travaux de ma persévérance,
Toi, l’objet le plus cher des veilles de dix ans.
Qui m’as coûté des soins et si doux et si lents ; Confident de ma joie et remède à mes peines ;
Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines. Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,
O mon fils, aujourd’hui quels seront tes destins ? Une mère longtemps se cache ses alarmes : Elle-même à son fils veut attacher ses armes ;
Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras Ne peuvent sans terreur l’envoyer aux combats. Dans la France, pour toi, que faut-il que j’espère? Jadis, enfant chéri, dans la maison d’un père Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux.
Tu pouvais, sans péril, disciple curieux.
Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive Donner un libre essor à ta langue naïve,
Plus de père aujourd’hui ! le mensonge est puissant; Il règne. Dans ses mains luit un fer menaçant.
De la vérité sainte il déteste l’approche,
Il craint que son regard ne lui fasse un reproche ;
POÈMES
Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir. Tout mensonge qu’il est, ne le fassent pâlir.
Mais la vérité seule est une, est éternelle.
Le mensonge varie ; et l’homme, trop fidèle. Change avec lui : pour lui les humains sont constans, Et roulent de mensonge en mensonge flottants.
Mais quand U temps aura précipité dans Vahîme ce qui est aujourd’hui sur le faîte et que plusieurs siècles se seront écroulés Vun sur Vautre^ dans Voiibli, avec tout l’attirail des préjugés qui appartiennent à chacun d’eux, pour faire place à des siècles nouveaux et à des erreurs nouvelles :
Perdu, n’existant plus qu’en un docte cerveau.
Le français ne sera dans ce monde nouveau Qu’une écriture antique et non plus un langage.
Oh ! si tu vis encore, alors peut-être un sage Près d’une lampe assis, dans l’étude plongé^
Te retrouvant poudreux, obscur, demi-rongé. Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes.
Il verra si, du moins, tes feuilles innocentes Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris^
Qui vont sur toi sans doute éclater dans Paris ;
Et si, en écrivant, fai connu d’autre passion Que l’amour des humains et de la vérité.
l’ AMÉRIQ.UE
FRAGMENT I
Que ton œil, voyageur, de peuples en déserts Parcoure l’ancien monde et traverse les mers : Rome antique partout, Rome, Rome immortelle, Vit et respire, et tout semble vivre par elle.
De l’Atlas au Liban, de l’Euphrate au Bétis,
Du Tage au Rhin glacé, de l’Elbe au Tanaïs,
Et des flots de l’Euxin à ceux de l’Hyrcanie, Partout elle a gravé le sceau de son génie. Partout de longs chemins, des temples, des cités. Des ponts, des aqueducs en arcades voûtés.
Des théâtres, des forts assis sur des collines.
Des bains, de grands palais ou de grandes ruines Gardent empreinte encore une puissante main,
Et cette Rome auguste et le grand nom romain. Et d’un peuple ignorant les débiles courages. Étonnés et confus de si vastes ouvrages.
Aiment mieux assurer que de ces monuments Le bras seul des démons jeta les fondements.
FRAGMENT II
Dans le rapide tableau de Vhistoire romaine : Alle^ dans ces champs blancs d'ossements romains...
Allez voir de Crassus errer l’ombre sanglante.
Qui, les mains sur le front, les cheveux hérissés.
POÈMES
Pâle, les yeux en pleurs vers la terre baissés,
Maudit et son orgueil et l’Arabe perfide.
Et le Parthe et ses traits et sa fuite homicide.
AÎIe:!^ dans ces forêts d'Allemagne sous les ordres du grand Germanicus venger vos pertes,
Et ravir aux affronts des féroces Germains Les aigles que Varus a laissés dans leurs mains.
FRAGMENT III
Vincennes ! bois auguste où le grand saint Louis Nous rendait la justice au pied d’un chêne assis. Pensais-tu que jamais de ce roi plein de gloire,
La moitié de la France outrageant la mémoire. Sous tes antiques murs qui furent son palais.
Vînt couronner un front qui n’était point français? Saint-Denis 1 lieu sacré ! tes voûtes sépulcrales Tressaillirent. L’on vit fuir les ombres royales. Tremblantes qu’à leur cendre un étranger nouveau Mêlant sa cendre impie usurpât leur tombeau. Guillaume, heureux vassal des rois de cette terre. Fier et brave Normand maître de l’Angleterre,
Tu ne prévoyais point qu’un jour un de ces rois Dicterait aux Français de sacrilèges lois.
O crime ! ô noir complot ! la fille de Bavière Sur le trône français, aux Français étrangère.
Du sein de ses plaisirs qu’elle nous fit payer. Nomme l’usurpateur son fils, son héritier !
D’un malheureux époux la fatale démence Mit dans ses viles mains le timon de la France.
Elle vend ses sujets, elle proscrit son fils.
Elle donne sa fille aux brigands ennemis ;
Mère, épouse, régente, et reine parricide.
Tout l’État est la dot de cet hymen perfide.
250 POÉSIES d'aNDRÉ CHÉNIER.
C’est alors, en effet, que vaincus, enchaînés.
Captifs de l’insulaire, à sa suite traînés.
Les anges de la France, arrachés à nos villes. Passèrent l’Océan, et, de leurs pieds débiles Touchant le sol anglais, dans leurs pâles douleurs Tournèrent vers nos bords leurs yeux noyés de pleurs, La Tamise asservit à ses voix insolentes De nos ffeuves français les nymphes gémissantes. Londre, apportant des fers, vint de notre Paris - Fouler d’un pied sanglant les augustes débris,
Et le lis, transplanté sous un ciel tyrannique.
Eut regret d’embellir l’écusson britannique.
FRAGMENT IV
Magellan, fils du Tage, et Drake et Bougainville Et l’Anglais dont Neptune aux plus lointains climats Reconnaissait la voile et respectait les pas.
Le Cancer, sous les feux de son brûlant tropique. L’attire entre FAsie et la vaste Amérique,
En des ports où jadis il entra le premier.
Là, l’insulaire ardent, jadis hospitalier.
L’environne : il périt. Sa grande âme indignée.
Sur les flots, son domaine, à jamais promenée.
D’ouragans ténébreux bat le sinistre bord
Où son nom, ses vertus, n’ont point fféchi la mort.
J'accuserai les vents et cette mer jalouse Qui retient, qui peut-être a ravi La Pérouse.
Il partit. L’amitié, les sciences, l’amour Et la gloire française imploraient son retour.
Six ans sont écoulés sans que la renommée De son trépas au moins soit encore informée. Malheureux ! un rocher, inconnu sous les eaux. A-t-il, brisant les flancs de tes hardis vaisseaux.
POÈMES
, Dispersé ta dépouillé au sein du gouffre immense ? Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance, Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain As-tu vu s’apprêter l’exécrable festin ?
Ou plutôt dans une île^ assis sur le rivage. Attends-tu ton ami voguant de plage en plage;
Ton ami qui partout, jusqu’aux bornes des mers Où d éternelles nuits et d’éternels hivers Font plier notre globe entre deux monts de glace. Aux flots de l’océan court demander ta trace ? Malheureux! tes amis souvent, dans leurs banquets. Disent en soupirant : « Reviendra-t-il jamais ? »
Ta femme à son espoir, à ses vœux enchaînée,
■ Doutant de son veuvage ou de son hyménée. N’entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs. Se reproche un sourire, et tout entière aux pleurs, i . Cherche en son lit désert, peuplé de ton image,
; Un péwible sommeil que trouble ton naufrage.
FRAGMENT V
Un Inca, racontant la conquête du Mexique par les Espagnols, que le peuple prenait pour des dieux, s'exprimera ainsi :
Pour moi, je les crois fils de ces dieux malfaisants Pour qui nos maux, nos pleurs, sont les plus doux encens. Loin d’être dieux eux-même, ils sont tels que nous sommes. Vieux, malades, mortels. Mais, s’ils étaient des hommes. Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté Un tel excès de rage et de férocité ?
Chez eux peut-être aussi qu’une avare nature N’a point voulu nourrir cette race parjure.
Le cacao sans doute et ses glands onctueux Dédaignent d’habiter leurs bois infructueux.
Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profanes
252 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Mûrir le doux coco, les mielleuses bananes. ^
Leurs champs du beau maïs ignorent la moisson,
La mangue leur refuse une douce boisson.
D’herbages vénéneux leurs terres sont couvertes. Noires d'affreux poissons, leurs rivières désertes N’offrent à leurs filets nulle proie, et leurs traits Ne trouvent point d’oiseaux dans leurs sombres forêts.
FRAC MENT VI
Il pourra être intéressant de représenter cette jeune Américaine qui fut amoureuse de Cortès, se plaisant à caresser le cheval du héros, à lui peigner la crinière, à lui présenter de la nourriture, et ne voulant pas le laisser soigner par...
Plus beau que ce coursier, ce superbe Cyllare, Cher aux lyres de Grèce, et que vit le Ténare Obéir à la main du frère de Castor ;
Plus beau même que toi, coursier au noble essor, Qu’élevait Babylone aux amours de la reine. Quand tu la vis souvent, la belle Assyrienne, Dans ta crèche de marbre elle-même t’offrir Et l’orge et le froment qui devaient te nourrir.
Et tresser de ses doigts la crinière flottante.
Et ton flanc retentir sous sa main caressante.
FRAGMENT VII
Il faut mettre ceci dans la louche du poète [qui n'est pas moi) :
Le poète divin, tout esprit, tout pensée.
Ne sent point dans un corps son âme embarrassée; Il va percer le ciel aux murailles d’azur ;
POÈMES
De la terre^ des mers, le labyrinthe obscur.
Ses vers ont revêtu, prompts et légers protées.
Les formes tour à tour à ses yeux présentées.
Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts Tonnent précipités en des gouffres profonds.
Là, des flancs sulfureux d'une ardente montagne.
Ses vers cherchent les deux et brûlent les campagnes; Et là, dans la mêlée aux reflux meurtriers.
Leur clameur sanguinaire échauffe les guerriers, *
Puis, d’une aile glacée assemblant les nuages
Ils volent, troublent l’onde et soufflent les naufrages.
Et répètent au loin et les longs sifflements.
Et la tempête sombre aux noirs mugissements,
Et le feu des éclairs et les cris du tonnerre.
Puis, d’un œil doux et pur souriant à la terre.
Ils la couvrent de fleurs ; ils rassérènent l’air.
FRAGMENT VIII
Active, indépendante, à ses forces livrée,
La nature sublime, en ces augustes lieux.
Ne connaît point de l’art les fers injurieux ;
Et l’ânie qui s’embrase à cet ardent modèle Devient indépendante et sublime comme elle.
FRAGMENT IX
Le foète Alonxp d'Ercüla, à la fin d'un repas nocttirne en plein air, prié de chanter, chantera un moi'ceau astronomique.
« Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre. Consacrée au repos. O silence de l’ombre.
Qui n’entends que la voix de mes vers, et les cris De la rive aréneuse où se brise Téthys.
2 54 POÉSIES d’ANDRÉ CHÉNIER.
Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre.
Comme un fier météore, en ton brûlant délire, Lance-toi dans l’espace ; et, pour franchir les airs. Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs.
Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamr Mes vers impatients, élancés de mon âme.
Veulent parler aux dieux, et volent où reluit L’enthousiasme errant, fils de la belle nuit.
Accours, grande nature, ô mère du génie ;
Accours, reine du monde, éternelle Uranie.
Soit que tes pas divins sur l’astre du Lion Ou sur les triples feux du superbe Orion Marchent, ou soit qu’au loin, fugitive emportée.
Tu suives les détours de la voie argentée.
Soleils amoncelés dans le céleste azur.
Où le peuple a cru voir les traces d’un lait pur. Descends ; non, porte-moi sur ta route brûlante.
Que je m’élève au ciel comme une flamme ardente. Déjà ce corps pesant se détache de moi.
Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi.
Terre, fuis sous mes pas. L’éther où le ciel nage M’aspire. Je parcours l’océan sans rivage.
Plus de nuit. Je n’ai plus d’un globe opaque et dur Entre le jour et moi l’impénétrable mur.
Plus de nuit, et mon œil, et se perd et se mêle Dans les torrents profonds de lumière éternelle.
Me voici sur les feux que le langage humain Nomme Cassiopée et l’Ourse et le Dauphin. Maintenant la Couronne autour de moi s’embrase.
Ici l’Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase.
Et voici que plus loin le Serpent tortueux Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux. Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes.
Abîmes de clartés, où, libre de ses fers.
L’homme siège au conseil qui créa l’univers ;
Où Tâme, remontant à sa grande origine.
Sent qu’elle est une part de l’essence divine... »
POÈMES