‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 83 sur 108 · LA RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

LA RECONNAISSANCE

Après avoir détaillé que la reconnaissance n’est point V objet d’un bienfaiteur... il le fait pour ... pour se procurer la jouissance suprême

.D’avoir d’un homme enfin soulagé les besoins Et de voir sur la terre un malheureux de moins.

Trompé^ trahi par un ingrat, il ajoute :

Il pleurait, je pleurai. Non, ce n’est point en moi Qu’habite l’homme dur, seul, tout entier à soi Dont l’œil n’a point de pleurs pour les maux de ses frères ; Qui, lorsque l’indigent, dans ses plaintes amères.

Vient répandre à ses pieds les larmes de la faim.

Ferme son cœur farouche et son avare main ;

Qui, dans ces longs projets où notre esprit s’élance,

POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

N’a jamais envié la suprême puissance

Pour voir tous les humains l’aimer, bénir leur sort,

Descendant à pas lents du bonheur à la mort.

Que in* a-t-il enlevé ? — De Vargent dont j'aurais fait peut-être un mauvais usage. Mais m' a- t-il enlevé?., d'avoir vu la joie égayer et ranimer un visage flétri de tristesse ?

l’héroïne

Allons, allons, mes beaux coursiers, coure\, vole\.

L’aurore est belle et pure et le ciel sans nuage. Un souffle doux et frais caresse le feuillage.

La terre respire une odeur balsamique.

Courez, volez, mes beaux coursiers.

Ils volent, le char vole, elle vole, elle fuit Comme l’agile éclair qui brille dans la nuit. Tous les yeux sont sur elle

L’envie, au front paré d’un sourire d’apprêt.

D’un œil oblique et faux l’accompagne et se tait. L’admiration rit, la contemplant si belle,

Et d’un cri l’applaudit et s’élance après elle. L’amour mystérieux, dans le bois à l’écart.

Seul, timide, muet, la suit d’un long regard.

Elle n’ose point voir l’œil de l’amour timide ; Elle ignore l’envie à l’œil faux et livide ;

Elle sourit aux cris du tumulte joyeux

Qui l’applaudit de loin, le plaisir dans les yeux.

POÉSIES DIVERSES

Debout sur son char, elle élève sa tête divine^ ses cheveux sont relevés négligemment et flottent derrière elle sous un casque couvert de plumes agiles.

Sous la dent de l’acier aux pointes lumineuses,

Joignant d’un velours noir les bandes sinueuses,

Un camée éclatant, sur l’argile d’azur.

Presse contre son flanc le basin frais et pur.

Sa robe, au gré du vent derrière elle flottante.

En replis ondoyants mollement frémissante.

S’insinue, et la presse et laisse voir aux yeux De ses genoux charmants les contours gracieux.

Son fouet frappe les airs, elle agite les rênes, elle anime ses coursiers orgueilleux d'un si beau fardeau.

Courez, volez, mes beaux coursiers.

Quoi! {un nom de cheval) tu te ralentis. C est donc en vain que tu as des jamhes si fines. C'est donc en vain que je t'aimais... Tes yeux roulaient du feu quand tu me voyais venir te caresser... Va, je n'irai plus moi-méme présenter à ta bouche le frein qui doit te conduire ; mes doigts n'iront plus s'envelopper dans ta crinière dorée, et ma main caressante ne fera plus retentir tes flancs ni ta poitrine. Et vous (d'autres noms de chevaux), redoublei;^ d'ardeur. Je vous ferai faire de beaux harnais; f entrelacerai moi-même des rubans dans vos crinières flottantes ; vous mangerez du pain dans ma belle main.

Courez, volez, mes beaux coursiers.

Ils reconnaissent tous la voix de l’héroïne ;

Ils tressaillent, saisis à cette voix divine ;

Roulent leurs pieds dans l’air, lèvent leurs fronts ardents ; L’or du frein tortueux résonne entre leurs dents . Courbant leur col nerveux, tous, en chutes pareilles, Précipités ; leurs yeux s’enflamment, leurs oreilles Se dressent devant eux ; hérissés et fumants,

Leur narine bondit en longs frémissements ;

294 POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.

Mors et harnais sont blancs de sueur et d’écume ;

La roue échappe aux yeux, l’axe bouillant s’allume. Ils volent, le char vole, elle vole, elle fuit Comme l’agile éclair qui brille dans la nuit.

Le vent ne peut les suivre

et le ciel répète au loin tout à la fois les hennissements, les pieds frappant la terre, les roues de fer, le fouet et la belle voix qui excitent les coursiers, les sei^e pieds ferrés, la bruyante narine et les cris de V admiration qui s’élancent api'és la belle héroïne,

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