‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 10 sur 496 · LX VIII · texte numérisé non relu

LX VIII

les secrets savants de son art. A chaque page de ce volume, le lecteur trouvera de nombreux exemples des multiples procédés que le porte lui-même nous dénonce. Remarquons seulement que l'imitation se combine toujours avec l’invention, soit qu’il assemble plusieurs passages d’un auteur ancien dans une élégie, soit qu’il développe ce qui n’était qu’en germe dans son modèle. Ce qu’il veut surtout donner « h ses fruits nouveaux, » c’est « une saveur antique. » Mais il est deux procédés sur lesquels nous insisterons, parce qu’ils sont l’essence même de l’art. Dans Homère, la comparaison est souvent un tableau (la nature prise sur le fait est fidèlement peinte) que l’on pourrait détacher du poème, et qui, pris isolément, serait une épigrainme, une petite ode, quelquefois morale et philosophique, une de ces petites pièces à une seule touche, comme les Grecs les aimaient. C’est ce procédé qu'André employait avec une science incomparable et un art exquis. Quand un petit tableau, dans un auteur ancien ou même moderne, le frappait, il s’en emparait, et le soudait immédiatement à quelqu’une de scs pensées par une comparaison. C’est par ce moyen qu’André lie constamment le passé au présent, la vie antique à la vie moderne. Cela explique pourquoi on trouve dans ses œuvres un si grand nombre de fragments qui ne sont que le premier terme d’une comparaison. Ce sont comme des bas-reliefs tout prêts à prendre place dans la décoration du monument qu’il médite.

Le second procédé, plus complexe, consiste dans la création par assimilation antérieure. Ce procédé échappe souvent à la critique, et les poètes eux-mêmes ne s’en rendent pas toujours compte. 11 faudrait parfois remonter bien haut pour découvrir les sources premières de l’inspiration. Mais, dans André, l’art se laisse saisir à tous les degrés de formation. Ainsi, le lecteur pourra lire la V* élégie du livre III de Tibulle, ensuite l’élégie aux frères de Pange ; voir comment André imite Tibulle, ce qu'il omet, ce qu’il ajoute, ce qu’il modifie ; puis, de l’élégie aux frères de Pange, passer à la Jeune Captive, et se rendre compte du travail d’assimilation et d’appropriation qui a précédé cette création ; comment l’àme d’André a été, pour les pensées du poète latin, comme un second moule d’où elles sont sorties renouvelées, rajeunies, fécondées par une méditation interne et insaisissable. Et, dans celte étude, le lecteur trouvera

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encore une preuve anticipée de ce que nous allons dire touchant l'introduction du lyrisme dans le génie d'André.

Quand il voulut, dans le Jeu de paume, tenter le genre pindarique, le lyrisme n’avait pas encore transformé la nature de son génie; aussi ne réussit-il pas complètement. Toutes les réflexions morales qui terminent celte pièce, très-justes, très-belles, exprimées en beaux vers, eussent dû être condensées en quelques phrases tombant de plus haut. Le passé doit éclairer l’avenir. A chaque instant l'indare évoque aux yeux de ses contemporains les ombres des héros passés, et, de l’exemple de divines fortunes ou de soudaines catastrophes, tire nue morale supérieure, qui n'est qr« le poétique résumé des méditations dans lesquelles son récit a entraîné l’âme de ses auditeurs. Mais, si Pindare avait eu à célébrer un événement aussi considérable dans l’histoire de l’humanité que celui du Jeu de paume, peut-être n'eût-il pas lui-même complètement dominé son enthousiasme.

Plus tard, dans l’Ode à Charlotte Cordai), la forme nouvelle du génie d’André est. déjà visible. Et c'est à cette dernière et éclatante transformation, au milieu de laquelle la mort a malheureusement arreté le poète,, que nous voulons faire assister le lecteur. Nous allons voir, sous la double influence de l'amour et de la pairie, le génie d’André tourner au lyrisme et devancer ainsi l’avenir de la poésie française.

Lycoris, Glycère, Camille , telles sont les Muses d'André. Dans ses Commentaires sur Malherbe, il blâme le poêle d’avoir fait choix « d’une maitresse poétique ; » il veut qu’on aime réellement la beauté qu’on célèbre. Nous devons donc supposer qu’en général les élégies d'André ne sont pas « des vanteries poétiques ; » d’ailleurs, la jeunesse du poete nous en est un sûr garant. Dans sa vie d'étude et de méditation, les plaisirs et les passions avaient leur part, il cherchait aux pieds de Camille une inspiration qui n’avait rien de factice. Toutefois il aime l’art plus que Camille, et il a raison de dire :

Camille est un besoin dont rien ne me soulage.

Le poète est insatiable et commande à l’amant d’aimer toujours, pour l'inspirer toujours. Mais d'où vient que, si quelque jeune amant ouvre le livre d'André, il ne trouvera pas dans Camille d’élégie qui

réponde directement à un besoin de son cœur ? C’est justement parce que l'art y domine l’amour ; c’est que, jusqu’à Camille inclusivement, André n'aime pas réellement, et que dans ces élégies il ne s’est peut-être pas montré toujours assez indépeudant d’Ovide, d'Horace, de Tibulle, de Properce, dont les sentiments, d’une mode naturellement antique, surprennent un peu le lecteur, qui s’attendait à trouver une àmc plus moderne, plus vivante, et une douleur ou une joie plus personnelles. Mais, au contraire, qu'il ouvre l'Ode à Versailles, où l’on ne peut signaler qu'une ou deux imitations de peu d’importance, et ses yeux, restés secs à la lecture des élégies à Camille, vont se mouiller de larmes subites. Le génie d’André s’est transformé. Son âme (c’est bien son âme cette fois) s’est ouverte à la mélancolie. Fanny est l’astre adoré vers lequel l’amant sans repos tourne ses yeux jaloux. L'amant désormais domine le poète ; mais il n’y a plus à craindre pour l’art, le poète en est maître, il en sait tous les secrets, et Vénus-Uranie peut l'inspirer.

Mais la forme elle-même de sa poésie s’élève avec la pensée, et l’élégie atteint jusqu’à l’ode. Fanny, c’est l’introduction du lyrisme dans l’élégie, de ce lyrisme de l'amour composé de mélancolie, d’extases, d'aspirations idéales, lyrisme encore voi(é, qui ne se fait entendre dans les vers d’André que comme un chant éloigné et que souvent il faut presque deviner ; c’est le son rêveur de la lyre moderne qui vibre dans le lointain. Camille, c’est encore l’élégie de Tibulle ; Fanny, ce n’est pas encore l’élégie de Lamartine.

De même que l’amour chaste, l’amour de la patrie aura une influence toute lyrique sur le génie d'André. Un grand nombre d’élégies sont des méditations en dehors de l’amour. C’est une poésie de sentiment, née de passions toutes personnelles. Mais le poète est icibas appelé à de plus hautes destinées. Son âme se fond dans l’àme humaine tout entière : ses passions se généralisent ; sa liberté devient la liberté ; la vie privée disparaît devant la vie sociale, et la cause du poète devient celle de l’humanité. Jadis, aspirant à mourir, quels intérêts le rattachent à la vie ?

, « Mes parents, mes amis, l’avenir, ma jeunesse,

« Mes écrits imparfaits »

Mais après la transfiguration il ne s’agit plus de parents, d’amis,

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