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d'avenir, de jeunesse, d'écrits imparfaits ; le poêle fait abstraction de tout lui-même et s’écrie :
« Toi, vertu, pleure si je meurs I »
Ce n’est plus André Chénier, c’est tout citoyen immolé aux pieds des lois par l’injustice et le mensonge ; c’est la liberté, la vertu elleinême, asservie, égorgée ! Ici encore, c’est l’introduction du lyrisme dans la méditation, qui, pour des pensées nouvelles, veut une forme nouvelle. Et si quelque dernière et sainte affliction plus personnelle, si quelque regret de la vie, de la lumière, de l’amour, le trouble encore, le poète aura soin de voiler aux yeux ses préoccupations, peut-être trop tendres et trop humaines, mais il en animera l’àme virginale d’une jeune captive, touchante personnification de la Muse éplorée du poète.
Ainsi le talent d’André, à mesure qu’il se développe, se transfigure dans la pensée et dans la forme, et s’élève jusqu’au lyrisme. Ce mouvement ascensionnel est très-remarquable dans Chénier, et explique pourquoi, né et mort dans le dix-huitième siècle, il appartient au dix-neuvième.
Nous n’entrerons pas ici dans de longs détails sur la langue et sur le style du poète. Son vocabulaire est riche, non pas à la façon des poètes modernes, mais riche en mots justes et précis. Nous étonnerons peut-être en disant qu'il n’y a pas dans toutes ses œuvres un seul néologisme. L’emploi de mots nouveaux était un défaut qu’il blâmait beaucoup dans Mirabeau. 11 se trompe rarement dans l’emploi d'un mot ; il en connaît la portée, la valeur, non-seulement dans l'usage accoutumé, mais encore à l’origine. Il aime à redonner à un mot son sens primitif, souvent oublié pour le sens figuré, et à lui rendre tous les sens qu’il avait en passant de la langue latine dans la nôtre, et que nos vieux écrivains lui avaient conservés. En résumé, comme nous l’avons déjà dit, sa préoccupation constante est d’enrichir la langue française de ses propres richesses.
Quant au rhythme de ses poésies, deux strophes également harmonieuses sont colle de l'Ode à Versailles et celle de la Jeune Captive. Parmi les poètes connus, nous ne savons que Racan qui les ait employées, la première, dans un hymne ; la seconde, dans la traduction de deux psaumes. Ronsard, Malherbe, Racine, La Fontaine,
ont toujours, dans ce genre de strophes, employé le vers de six syllabes au lieu du vers de huit, ce qui est moins harmonieux.
Le rhythme le plus nouveau, le plus original, e'e‘t celui des ïambes. C’était chez les anciens le mètre consacré à l’invective. Horace l’avait imité des Grecs, et André Chénier l’emprunta directement à Horace, qui s’en était heureusement servi dans plusieurs des Épodes. Pour retrouver le mètre de Chénier, on n’a qu’à couper les vers du poète latin comme des vers français, par exemple, ceux de la VI* Epodc :
Quid im | meren | tes hos — pites | vexas, | canis,
Igna | vus ad | versum | luposî
On le voit, si l’on ne tient compte que du nombre des syllabes, c’est exactement le même mètre chez les anciens et chez le poète français '.
Entre l’ampleur continue de l’alexandrin et les strophes de l’ode, qui semblent planer et s’oublier entre deux coups d’ailes, le mètre employé par André Chénier (composé de vers de douze syllabes, suivi du vers de huit syllabes correspondant au distique des Latins formé du grand et du petit ïambe) a cette allure vive, rapide, toujours en haleine, qui sied à un poète de combat. L’emploi qu’en firent Chénier et de nos jours A. Barbier et Victor Hugo, a désormais consacré ce rhythme si frappant, qui restera, ce qu'il était chez les anciens, celui des fougueuses invectives ; ce sera celui de tous les poètes que des haines personnelles ou patriotiques armeront du fouet de la vengeance.
Si maintenant nous examinons la construet on intime des vers, nous loucherons à une innovation qui fut une révolution dans l’art. En lisant les vers grecs, on est frappé de la liberté du poète au milieu de tant de règles prosodiques. Tout en rangeant, coordonnai!; les mots selon les lois voulues, il reste libre de développer sa pensée, de la suspendre, de l’arrêter soudain dans un brusque repos, sans être astreint à faire coïncider une harmonie immuable, qui st reproduit presque la même à chaque vers, avec l’harmonie complexe
* Nous nous sommes approprie les très-justes remarques de M. Eugène Despois, dans la Itcvne nationale du II) novembre 1802 (p. 426).
SA VIE LT SES ŒUVRES. lixiii
et multiple de la pensée, qui n’admet d'autres lois que celles du génie.
Le seizième siècle avait introduit ce libre système dans la poésie française ; mais le dix-septième, qui fit en tout triompher le principe d’autorité, proscrivit cette liberté ou ne la toléra que sous le nom de licence. C’est à cette licence cependant que la poésie dramatique dut, au dix-septième siècle, ses plus saisissants et ses plus puissants effets. Au surplus, en dehors du théâtre, La Fontaine protestait. Le dix-huitième siècle continua les errements du dix-septième. Cependant Voltaire, qui certes n’était pas lyrique, mais qui avait le goût sur en toutes choses, sentait et disait que
souvent la césure
Plaît, je ne sais comment, en rompant la mesure.
En rompant la mesure, Chénier fit une révolution dans l'art et légitima les poétiques efforts du seizième siècle. C’est dans cette voie de complète liberté que le dix-neuvième siècle a suivi le jeune maître. Jusqu’alors la science de la prose avait dépassé celle de la poésie. Le vers d'André Chénier et le vers moderne, plus savant encore, ont des secrets inconnus à la prose la plus concise et la plus serrée.
Après les questions diverses que nous avons soulevées, nous devons enfin conclure.
Il serait difficile de définir exactement le rang qu’occupe André Chénier dans la littérature française. Comme les dieux, les poètes ne veulent pas être comparés entre eux. Au sommet du Parnasse peut trôner majestueusement un Homère ; mais au-dessous les rangs se confondent. Cependant les poètes modernes révèrent André Chénier et célèbrent en lui le premier pontife d’un art nouveau; son nom a retenti sur toutes les jeunes lyres de ce siècle, et l’on pourrait dire de lui ce qu un ancien disait d’un poète mortellement frappé, comme André, à la fleur de l’àge : « Uranie enfanta Linus, ce fils bicn-aiiné, que, parmi les mortels, aèdes et joueurs de cithare, tous, pleurent dans les festins et dans les chœurs, invoquant Linus au commencement et à la fin de leurs chants. »
André est de la famille des Théocrite, des Virgile, des Horace, des Racine, des La Fontaine, et désormais classique comme eux. Le
ANDRÉ CHÉNIER, ETC
temps ne détruira vieil du monument qu'il a laissé inachevé ; on en rassemblera les moindres fragments, et partout on recherchera les traces de ce jeune et puissant génie.
La plus belle espérance de la poésie française est dans ce lyrisme que nous avons vu s’introduire insensiblement dans le génie d'André. Déjà le dix-neuvième siècle s’est ardemment élancé dans cette voie nouvelle ; ses pas marqués en avant attestent que, s’il n'a pas atteint le but, il s’en est du moins rapproché. Lalangue française brisée, plovée à tous les rhythmes, à tous les modes, a acquis cette merveilleuse souplesse que jusqu’alors possédait seule la langue grecque. Moins harmonieuse, elle est faite pour les hommes du Nord. Le lyrisme l’a fécondée, et toute l’Europe la parle. N'est-ce pas dire qu’au moment où toute l’Europe frissonne du désir de la liberté, on peut espérer qu’un poète, l’égal de Pindare, surgissant du sol français, pénétrant l’esprit de l’histoire, comme Pindare l’esprit des fables, semant la fraternité au milieu de toutes les races affranchies, saura, par le prestige de la poésie, les entraîner vers le but idéal de l’humanité ? Et, même au milieu de cette grande époque démocratique et littéraire que déjà nous pouvons entrevoir, et qui aura ses heures difficiles, le souvenir d’André Chénier ne sera point inutile, car, si un jour le despotisme des Césars ou des Collot-d’llerbois s’appesantissait encore sur l’Europe, il rappellerait au poète que son devoir est de défendre les lois, et qu’il trouve souvent ses plus belles inspirations au pied de l’échafaud, en mourant pour la liberté.