LXXVI
PREMIER APPENDICE
Nous insistons là-dessus parce qu ou a beaucoup épilogué, entre autres Béranger, comme nous le verrons, sur les œuvres d’André et sur leur éditeur, et que les imitations de Millevoye vs’il en était encore besoin) attesteraient le passage entre ses mains non-seulement de quelques pièces, mais de presque tous les manuscrits1.
1 Ouvrons donc les œuvres de Millevoye, dans le Combat d'Homère et <THêiiode, le vers
L’huile coule à flots d’or sur leur* membres luisants, n’est-ce pas le vers de Lydé :
Bt l’olive a coulé sur leurs membres luisants?
Remarquez celui-ci :
Et les dormantes eam du fleuve aux rives sombres.
André y est pour la moitié; il a dit :
Ensevelis au fond de tes dormante j eaux.
La Jeune Épouse est une imitation détournée de la Jeune Tarentine :
Écartez le soleil de vos grottes humides
Rêveuse, s'est assise au banquet d'hyménée
Dont le prêtre d'hymen a paré ses cheveux. . .
Et lentement retourne au banquet de l’époux.
André avait dit le bandeau d'hymen ; l'expression de Millevoye suffirait à prouver qu'il n'avait pas véritablement en lui le goût antique. Dans Stésichore, dans Danaè, dans llomere mendiant, remarquez cette épithète fréquente: Le bouclier sonore... la vague sonore... le sonore portique. Homère mendiant est imité à la fois de Y Aveugle et du Mendiant. L'hôte s.’appelle Lycus , et voici des idées, des vers entiers pris dans les manuscrits :
Je me traîne à pas lents sur l’inculte rivage
Quelques fruits dédaignés de la brute sauvage
De mon corps épuisé sont l'unique aliment
A Lycus appartient cette enceinte, ....
Les vins délicieux
O Lycus ! l’homme heureux, tel qu'un dieu sur la terre.
Des biens de l’indigence est le dépositaire. . . .
L’étranger, tu le sais, vient de la part des dieux. ....
J'ai visité du Nil les campagnes lécondes
J’ai traversé la mer et parcouru les ondes
Croyait d’Apollon même entendre l’harmonie. • •
Puisse de Jupiter la faveur signalée,
De jours délicieux composer ton destin
Et guider vers les bords de la mer mugissante
Le discours de Cléotas est modifié ; il devient un souhait dans la bouche d'Uomèrc ;
Que le char des moissons fatigue tes taureaux ; etc.
Au lieu d'ètre hospitalier, Lycus repousse l'étranger :
. . . Aussi bien ta plainte m’importune
J’eus toujours eu horreur l'aspect de l'infortune. . .
Puis vient l'imprécation contre Cumes, qu'Homère voue à l'oubli. Puis la comparaison de la cigale, mais changée, mais gâtée; et ce vers :
Ni d'Achille outragé l'inflexible repos,
BIBLIOGRAPHIE
En 1811, à la mort de Marie-Joseph, M. Daunou devint dépositaire des^ manuscrits, ou du moins parvint à rentrer en possession de la plus grande partie, caron dit, doit-on le croire ? que, plus tard, M. de Lalouche retrouva encore quelques feuillets des manuscrits entre les mains d'Eugénie ou de Stéphanie, comme on voudra l’appeler. Quelques années après, Chênedollé, qui, à Hambourg, avait souvent et longuement causé d’André avec Rivarol, pria M. Daunou de lui communiquer les manuscrits. Il fut enthousiasmé, et voici la lettre qu’il écrivit à M. Daunou *, à la date du 5 octobre 1814 :
« En me communiquant les manuscrits d'André Chénier, vous m'avez procuré, Monsieur, un des plaisirs poétiques les plus vifs que j'aie éprouvés depuis longtemps. 11 y a dans les élégies surtout des choses du plus grand talent, des choses vraiment admirables. 11 ne laut pas qu'un tel trésor reste enfoui. Je vous conjure, au nom de tous les gens de goût, de vous occuper d'une édition des poésies de cet infortuné jeune homme, plein d'un talent si beau et si vrai. C’est un monument à élever à ses mânes, et pour lequel, comme j ai eu l'honneur de vous le dire, je vous offre tous mes soins. Ayez donc la bonté de m’écrire, et nous nous concerterons pour cela. »
Les œu res d’André devaient attendre encore quelques années. Mais M. Daunou prêta plusieurs fois encore les manuscrits, entre autres à Fayolle, et, en 1816, parut un livre in-18, intitulé : Mélanges littéraires composés de morceaux inédits de Diderot, de Caylus, de Thomas, de Rivarol, d’André Chénier, etc..., recueillis par M. Fayolle. Paris, Pouplin, 1816. La préface sc termine ainsi . « Nous avons voulu réunir
copié sur celui d’André :
Que d'Achille outragé l’inexorable absence.
Et celui-ci qui rappelle le Jeune Malade :
Et je pars I et demain tu n'auras plus de mère.
Dans les Derniers Moments de Virgile :
Oh ! sous vos frais coteaux à la pente fleurie.
Combien ma cendre un jour eût dormi mollement I ....
Songez h moi : plaignez mon destin si rapide I . . . .
C’est l’écho de l'élégie aux frères de Pange. Dans les Plaisirs du poète :
Et pourquoi s’étonner que du sublime Orphée La lyre ait attendri les rochers du Kiphèe V
n'est-ce pas le vers d’André :
Par sa lyre attendris les rochers du Riphéc ! . . . .
On pourrait pousser plus loin les recherches et les comparaisons; on verrait que le côté antique chez Millcvoyc n’est très-souvent qu’emprunt ou réminiscence, c'est de l'Audré Chénier. Mais Millevovc, dans ces précieux manuscrits, n’a pas su puiser une large inspiration. le souffle divin n'a pas passé en lui.
' Vov. Saintc-lîcuve, Chateaubriand, II, p. 502 ( voy. aussi la note, page 105). Cette lettre est extraite de Documents biographiques sur M. Daunou, parM. Taillandier (2* édit., p. 221).
lxxi PREMIER APPENDICE.
. des poésies des deux frères, en insérant à la suite de cette pièce des fragments d’un poème épique d’André Chénier, où l’on trouve à la fois la simplicité de Théocrite et le sublime d’Ilomère. En finissant, noua signalerons ici les titres des ouvrages d'André Chénier restés inédits : le Plan d’un poème sur la conquête du Pérou, des fragments d’un Art d'aimer, un poème hébraïque, et plusieurs livres d’élégies. »
Or le poème épique dont Fayolle publiait les fragments, c’était le Mendiant. Malheureusement il y était à peu près défiguré. Fayolle avait eu la malencontreuse idée de remplacer beaucoup de passages par quelques lignes de prose (il en avait averti le lecteur!, et souvent d’altérer un vers entier pour coudre la poésie d’André à sa prose.
Ainsi, comme on le voit, avant 1819, les manuscrits avaient été vus et lus par un grand nombre de personnes, et avaient passé en plusieurs mains. Beaucoup de morceaux avaient été publiés, et la presque totalité des poé-ies était désignée à la publication.
En 1819, M. Daunou mit enfin à exécution le projet qui avait séduit Chénedollé. Il y avait un classement, un choix à faire, l’impression à surveiller, une notice à écrire. M. 11. de Lalouche fut choisi pour ce travail. L'édition parut sous ce titre : Œuvres complètes d’André de Chénier. Paris, licaudouin frères. Foulon et CM, libraires, 1819. La notice biographique était assez vague, et, vers la fin, la vérité faisait place à la légende. Quelques | ièces y étaient gravement altérées ; Y Hymne aux Suisses de C.hàteauvieux s’arrêtait au seizième vers. L’Ode à Marie- Joseph n’avait que deux strophes ; et cette suppression était malheureuse, * parce que. nous le savons aujourd’hui, les suivantes n’étaient pas ironiques comme on a pu le croire. Enfin les ïambes composés à Saint-Lazare étaient disloqués, coupés, hachés, et par suite la pensée, et un peu l’âme d’André. Toutefois il faut avoir la franchise de le dire : les vers enlevés par de Latouche n'étaient pas les meilleurs et faisaient évidemment longueur. L'éditeur en profita pour disposer les fragments des ïambes de la façon dramatique que l'on sait, afin de toucher le public et de faire réussir la publication. L’édition fut promptement épuisée. En 18-20, les mêmes libraires firent une réimpression de l’ouvrage, une réduction in-18. Deux ans après, en 1822, une réimpression fut encore jugée nécessaire ; l'ouvrage avait eu un plein succès. Mais, si nous avons accusé M. de Latouche de quelques coupures et de quelques suppressions, nous devons dire qu'il eut le lion goût de respecter le texte, et qu’il mit un soin presque scrupuleux à ne pas l'altérer. H y eut bien çi et là un mot changé ou une rime enrichie, mais le nombre des vers qu’il modifia ne se monte pas à pics de vingt. M. Emile Deschamps, qui a connu personnell-ment il de latouche, nous l a positivement affirmé, et on en est intimement convaincu après une lecture attentive. 11 n’en fut pas toujours ainsi. En 1824 et 1826, on édita les œuvres complètes de Maric-Jos ph, et on imprima à la suite les œuvres d'André. L’ouvrage, imprimé chez Ridot parut : ous te titre : Œuvres posthumes d’André Chénier, augmentées d'une notice historique par N. H. de l.at^uehe, revues.
BIBLIOGRAPHIE
corrigées et mises en ordre par D. Ch. Robert. Paris, Guillaume, 1826. M. de Latourhe n’y fut pour rien, mais M. Robert y fut pour beaucoup trop. C’est à lui qu'on est redevable de toutes les altérations du texte.
Quelques années plus tard, en décembre 1829 et en mars 1830, M. de Latoucbe, dans deux articles de la Revue de Paris, lit connaître plusieurs fragments inédits d’André Chénier. Ces deux articles furent de nouveau publiés dans la Vallée aux !/>ups, dont la deuxième édition est datée de 1833. La même année parut une nouvelle édition du poète : André Chénier, poésies posthumes et inédites. Nouvelle et seule édition complète ; 2 vol. in-i°. Paris, Charpentier et Eug. Renduel, 1833. Elle contenait les nouveaux fragments publiés par M. de Lalouche et d'autres, dont la famille avait donné la copie.
Avec raison M. de Latoucbe rétablit le texte de la première édition, qui était celui d’André ; mais dans la notice il reproduisit la légende des trois portefeuilles, déjà insérée dans la Revue de Paris; il n'y ajouta alors qu’une soi-disant préface d'André Chénier, destinée, disait-il, par le poète, au portefeuille n* 1. Cette préface est-elle un pastiche et la légende des trois portefeuilles n’était-elle que l'erreur d’un éditeur de trop d'imagination égaré par des indices trompeurs *? Vers cette époque, il se passa, dans un certain monde littéraire, un phénomène assez curieux. Béranger était un des dieux d’alors. Mais au milieu de sa gloire, il était dévoré par un regret, celui de n’avoir jamais été initié par ses études à la belle antiquité. Il sentait, et ce fut pour lui un chagrin constant, qu'il n’avait réellement pas, bien qu’il l’eût dit, éveillé les abeilles
* Il est évident qu'un aperçoit çà et là dans les œuvres d'André des traces d'arraugement qui trahissent l'intention de se présenter au public. Quelques signes, quelques chiffres sur les manuscrits ont pu tromper M. de Latoucbe et lui faire croire à une classiücalion. Quant à la préface, il n'est pas rare de voir un auteur esquisser un avis au public bien avant l'achèvement de son œuvre. Dans les Idylles d'André on trouve un Épilogue, de même dans V Hermès, et ce dernier était presque achevé alors que le poème était à peine commencé. Dans les CEuvres en prose, p. 2-18, on peut lire un chapitre qui est une véritable préface destinée à présenter au public un ouvrage qui non-seulement n'a jamais été terminé, mais qui peut-être n'a jamais été commencé. Il faut avouer que la préface intercalée dans l'édition de 1833 est tout à fait dans le style d'André et conforme à tout ce que nous savons de sa manière de voir. Si c'e>t un pastiche (il faudrait le prouver), il est bien habilement fait. Voici cette préface; le lecteur en jugera : • L'auteur de ces poésies les a extraites d'un grand nombre qu'il a composées et travaillées avec soin depuis dix ans. Le désir de quelque succès dans ce genre, et les encouragements de ses amis l’ont enfin déterminé à se présenter au lecteur. Mais comme il est possible que des amis l'aient jugé avec plus de faveur que d'équité ; et aussi que les idées du public ne se rencontrent pas avec les siennes et les leurs, il a cru meilleur d’en faire l'essai en ne mettant au jour qu’une petite partie de ses ouvrages. Car si le peu qu'il publie est goûté, il en aura plus de plaisir et de courage à montrer ce qui lui reste ; sinon, il vaudra mieux pour les lecteurs d'être fatigués moins longtemps; et pour lui, de se rendre ridicule et ennuyeux en moins de pages. >