‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 124 sur 496 · UN CHEVRIER, UN BERGER · texte numérisé non relu

UN CHEVRIER, UN BERGER

LE CHEVRIER

Berger, quel es-tu donc ? qui t’agite ? et quels dieux De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux ?

LE BERGER

Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l’apprendre;

Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre.

I. — J.-J. Rousseau a dit : « C'est la force et la liberté qui font les excellents hommes ; la faiblesse et l'esclavage n'ont jamais fait que des méchants. » Cette pensée est dans toutes les âmes à l’époque (1781) à laquelle André écrit cette idylle ; c'est elle qui anime à la grande lutte qui se prépare les poètes et les philosophes. Ixi liberté démontre, avec une poétique et remarquable clarté, la nécessité d’affranchir l humnnité pour l'améliorer. Dans cette antithèse qu’André se plaît à prolonger, dans ce tableau frappant qu’il nous trace de la générosité de l'homme libre et du désespoir envieux de l'esclave, ce n'est plus seulement la corde sonore de. sa lyre qui nous subjugue et nous entraîne, c’est l'àme tout entière du poète qui croit à sa mission et qui, plusieurs années avant cette époque, à l’âge où d’ordinaire les hommes pensent peu, plaignant déjà l'indigent laboureur ', appelait de ses vœux une France meilleure.

Où loin de» ravisseurs la main cultivatrice Recueillera les dons d'une terre propice.

1 Voy. l 'Hymne à la France.

LE CHEVRIER

Quoi ! tu sors de ces monts où tu n’as vu que toi, 5

Et qu’on n’approche point saus peine et sans effroi !

LE BERGER

Tu te plais mieux sans doute aux bois, à la prairie ;

Tu le peux. Assieds-toi parmi l’herbe fleurie ;

Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,

Je me plais sur le roc à voir passer le jour. 10

LE CHEVRIER

Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure ;

Un noir torrent pierreux y roule une onde impure ;

Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,

Brûlent et font hâter les pas du voyageur.

Point de Heurs, point de fruits ; nul ombrage fertile 15 N’y donne au rossignol un balsamique asile.

Quelque olivier au loin, maigre fécondité,

Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.

Comment as-tu donc su d’herbes accoutumées

Nourrir dans ce désert tes brebis affamées ? 20

LE BERGER

Que m’importe? est-ce à moi qu’appartient ce troupeau ?

Je suis esclave.

LE CHEVRIER

Au moins un rustique pipeau A-t-il chassé l’ennui de ton rocher sauvage ?

Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.

Prends : sur ce buis, fertile en agréables sons, 2a

Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.

V. 11-20. Rapprochez de ce passage quelques vers de Sénèque, ad Cors team.

V. 19. a D'herbes accoutumées. » Virgile, É/jL, I, 50, a dit : « Insueta pabula. » Ovide, Met., VII, 119 : « Insuelum campum. » Pascal, Pensées. XXIV, x : « Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? » La Fontaine, Fables, VIII, xvu:

Car il te donnera sans faute à son réveil Ta portion accoutuv:te.

IDYLLES

LE BERGER

Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,

La chouette et l’orfraie, et leurs accents funèbres,

Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter;

Voilà quelles chansons je voudrais imiter. ôn

Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée :

Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,

Et de vos rossignols les soupirs caressants,

Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens ;

Je snis esclave.

LE CHEVRIER

Hélas ! que je te trouve à plaindre ! SS Oui, l’esclavage est dur ; oui, tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi,

De vivre pour autrui, de n’avoir rien à soi.

Protége-moi toujours, ô Liberté chérie!

0 mère des vertus, mère de la patrie ! 40

LE BERGER

Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms.

Toutefois tes discours sont pour moi des affronts ;

Ton prétendu bonheur et m’afflige et me brave ;

Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave.

LE CHEVRIER

Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. 4%

Mais les dieux n’ont-ils point de remède pour toi ?

H est des baumes doux, des lustrations pures Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures,

Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.

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