‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 3 sur 496 · XL V · texte numérisé non relu

XL V

SA VIE ET SES ŒUVRES

Après la mort du roi, le séjour de Paris devenait impossible pour André. Au milieu de toutes les haines qu’il avait amassées contre lui, il courait à chaque instant le risque d'être assassiné ou d’être incarcéré et traîné à l’échafaud. Son courage l’y aurait porté; mais ses amis, sa famille, Marie-Joseph surtout, à force de prières, obtinrent qu il s'éloignât de Paris. Il y consentit, mais l’éloignement lui était insupportable ; il voulait au moins être près de Paris, près des siens, peut-être aussi près de l’arène, pour y reparaître au besoin tout armé.

Son frère s’occupa de. lui chercher une retraite. Il loua, à Versailles, une petite maison écartée, dans le haut de la rue de Satory '. C’est là, dans ces pénales secrets couronnés de rameaux, qu' André se retira. Malade, il avait besoin d’un calme et d’un repos absolus : il lui était necessaire d’oublier les hommes et leurs passions. Quoique souffrant et chagrin, il reprit ses travaux. Depuis dix ans, son poème AeYHermês était commencé. Chaque jour une note, fruit de longues méditations et de laborieuses lectures, venait s’ajouter à celles des jours précédents. Mais le travail n’était pas suffisant à remplir le vide de cette âme ardente et généreuse.

Sur les bords de la Seine s'élève le coteau de Lucienne, auquel les bois font une verte couronne. C'est là que souvent, franchissant les monts et les plaines, sous de triples cintres d’ormeaux, se dirige le poète à demi consolé; c’est là qu’habite et respire Fanny; c’est là que, presque chaque soir, André va lire les vers composés à l’aurore :

Pour elle seule encore abonde Cette source jadis féconde Qui coulait de sa bouche en sons harmonieux.

Quand la Révolution devint menaçante, deux jeunes femmes, filles de Madame Pourrai, célèbre par sa beauté et par son esprit qu’admirait Voltaire, se réfugièrent à Lucienne, dans une propriété de famille. Le salon de Madame Pourrat*, comme celui de Madame de

1 C’est la maison qui porte aujourd'hui le numéro 69.

* « Madame Pourrat, femme non moins remarquable par sa beauté que par sa bonté, et par la pureté de son goût que par la générosité de ses sentiments. Sa maison, dont sa tille, Madame Hocquart, faisait les honneurs avec elle, me plaisait d'autant plus que j’y retrouvais plusieurs de

Chénier, avait longtemps réuni l’élite des artistes et des écrivains. Avant de chercher un refuge à Versailles, André était allé souvent à Lucienne. C’est là que l'avaient connu Népomucène Lemercier et Madame de Rcaumont, la fdle du ministre Montmorin. 11 s'y laissa même un instant séduire aux grâces et à la beauté de Madame Gouy d’Arsy. Lorsqu'il conçut le poème de Suzanne, il allait en lire le plan et les fragments, et les soumettre au jugement des hôtes de Lucienne, dont il se sentait aimé et apprécié. Madame la comtesse Hocquart avait le brillant esprit de sa mère. Elle vivait encore il y a quelques années. Aimant à reporter sa pensée sur cette lointaine époque des mauvais jours, ce n’était jamais sans attendrissement que lui revenait le souvenir d’André Chénier. Elle parlait avec affection, avec admiration, de cet esprit charmant (ce sont ses propres paroles), de cette imagination splendide, de cette âme facile à se passionner. Madame Laurent Lecoulteux ', la Fanny du poète, n’avait pas dans l’esprit les étincelles de sa sœur. Elle tenait de sa mère, la beauté, le charme, la grâce. 11 reste d'elle un portrait, un profil aux traits nobles et purs *. Epouse dévouée, mère tendre et craintive, elle fit éclore dans l’âme d’André un sentiment nouveau, la chaste mélancolie de l’amour. 11 est des vers d’André que Madame la comtesse Hocquart aimait à se faire relire. C’était, disait-elle, le fidèle et charmant portrait de sa sœur :

Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire,

Sait, à te voir parler, et rougir et sourire.

De quels hôtes divins le ciel est habité, etc.

Le charme de Fanny se répandait sur tout ce qui l’entourait. Bonne et compatissante, elle apportait avec elle le sourire et la con-

mes anciens amis, et ce n’étaient pas les moins aimables ; nommer mon confrère Lemercier et mon camarade Riouffe, c’est le prouver. Je m’y suis trouvé aussi avec un des plus grands hommes du siècle, avec Kosciuszko.» Amault, Souvenir d'un sexagénaire, tome IV, p. 289. — Arnault parle d’une époque postérieure à celle qui nous occupe. Madame Lecoulteux était morte alors.

1 M. Laurent Lecoulteux fut emprisonné presque à la même époque qu’André ; mais, grâce aux sollicitations de Rarère, Fouquier-Tiuville ajourna son jugement, et le 9 thermidor lui rendit la liberté. (Voy. Mémoires de Barète, t. II, p. 203.)

s C’est une copie. L’original, peint par David, a péri dans un incendie.

SA VIE ET SES ŒUVRES

solation. El pourtant, avant d’être elle-même frappée par une mort prématurée, clic fut trois fois frappée dans son cœur de mère. Avant h Révolution, elle avait perdu un jeune enfant, sur la tombe duquel André s’écriait, mêlant ses douleurs aux larmes maternelles :

Adieu, fragile enfant échappé de nos bras, etc.

Deux autres enfants vécurent faibles et maladifs. Elle les perdit dans leur première enfance, et la jeune mère ne tarda pas à les rejoindre.

Ce fut sous le chaste regard de Farmy , qu’après une année de fiévreuse agitation, au sortir des luttes passionnées et énervantes de la presse révolutionnaire, André sentit renaître en lui sa muse et plus belle et plus pure. Le charme de la femme adorée passa dans les vers les plus doux qu’il ait soupirés, et, sans doute, lui fit un instant oublier cette antique et sage parole : Qu’il ne faut jamais appeler un homme heureux avant de savoir comment, au dernier jour, il est descendu dans la tombe !

Mais, pendant qu’il se laissait ainsi reprendre « aux douces chimères d’amour, » les événements se précipitaient. Bien du sang avait déjà coulé. Le 13 juillet, Marat tombe sous le poignard de Charlotte Corda y. Cinq jours après, l’héroïque jeune fille marche à la mort sans pâlir. Le 21 juillet, dans la Gazelle nationale (Moniteur universel), Audouin, député k la Convention, publie « un hymne infâme, » dans lequel, s’adressant à David, « au stupide David, » il s'écriait :

Arme-toi de courage;

Toi son fidèle ami, peintre de Pelletier *,

Rcdonne-nous-le tout entier.

Dans le feu de l’indignation, André écrivit la belle ode k Charlotte Cordav.

Après la mort de Marat, les sacrifices humains continuèrent. André, désespérant du salut de la république, détourna les yeux du sanglant tableau qu'offrait alors la France, et se livra aux études les plus abstraites; le citoyen se réfugia au sein du philosophe. Avec les

1 Le pelletier de Saint-Fargeau, conventionnel qui avait voté la mort du roi, assassiné par le garde du corps Paris. David avait composé un tableau représentant Lepelletier sur sou lit de mort

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