LIVRE 1. — MÉDITATIONS. — VOYAGES
Ces fantômes si beaux, de nos cœurs tant aimés,
Dont la troupe immortelle habite sa mémoire : 65
Julie, amante faible et tombée avec gloire ;
Clarisse, beauté sainte où respire le ciel,
Dont la douleur ignore et la haine et le fiel ,
Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure ;
Clémentine adorée, âme céleste et pure, 70
Qui, parmi les rigueurs d’une injuste maison,
Xe perd point l’innocence en perdant la raison.
Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries ;
Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous 75
Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux.
A vos persécuteurs il reproche leur crime.
Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime.
Mais tout à coup il pense, 6 mortels déplaisirs !
Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs 80
Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères,
De l’âme et du génie enfants imaginaires.
Il se lève, il s’agite à pas tumultueux ;
En projets enchanteurs il égare ses vœux :
Il ira le cœur plein d’une image divine, 85
Chercher si quelques lieux ont une Clémentine,
Et dans quelque désert, loin des regards jaloux,
La servir, l’adorer et vivre à ses genoux.