XLV1II
poêles astronomes de l'antiquité il s’éprit de la Bérénice céleste. L’automne s'écoula ainsi. Aux rêveries de Tibulle avaient succédé les méditations de Lucrèce1.
Cependant André, après quelques mois passés à Versailles, put sc croire oublié. Sa sauté s’était un peu rétablie; il revint à Paris et alla demeurer chez son père *.
1 Voici une note latine d'André Chénier, que Chardon de la Rochelle a fait connaître dans le Magasin encyclopédique, 5* année, t. I", p. 388, pour rétablir un passage que Luzac avait omis dans les Fragmenta elegiarum Callimachi, ouvrage posthume de Valckcnacr. André, lié avec le lils de Valckcnacr, professeur en droit public à l'université d’Ctrecht, avait eu connais-anrc des quelques feuilles imprimées du vivant de l’auteur, et il avait transcrit sur un exemplaire des Arali Phœnomena, qu’en 1072 Fell avait donnés sans y attacher son nom, un passage de l’ouvrage de Valckcuaer omis justement par l uzac, et qui sc rapportait à 1 ’Aratus de J. Fell :
« Cujusnam viri cura prodiisset hic liber quem ego apud Londincnscm bibliopolam inreni, dum ante hos très aut quatuor annos in Britannia degerem, nuper sum edoctus ; idque, ut alia innumera, debeo Batavo homini cujus operum assidua lectio mihi quotidie novos Græcarum musarum ac vencrum recessusaperit. Is est magnus Valckenarius, qui supremis suis temporibus gravi morbo vix clapsus, Callimachi elegiarum fragmenta illustranda susccpcrat ; nam ille Frnesti industriam in hac parte hand multi faciebat. Igitur cum jam dimidia pars voluminis, quasi ex tempore cITusi, typis excusa foret, fato occubuit vir egregius. Tum ab cjus unico tilio, Jano Valckenario jurisconsulte, quasi palcrnæ memoriæ consulentc, nam et ipso multarum litterarum homo est, typothetarum operæ interniissse sunt autoris apographum domi reportatum, quodquc jam cxcusum fucrat pecunia redemptum, cujus unicuii exeuplar a sc asservatum mihi legendum permisit vir humanissimus. Enimvero libellus isle non cadem limaelaboratus atquc perpobtus videtur qua tôt acuti ingenii, ctincxhauslæ doctrine monimenta, quibus Valckcnarii nomen innotuit. Nam ncque clara salis aut nitida oratione conscriptus est, et incondita eruditionis copia laborat, et in immensa digressionum spatia bine inde efiluit. Est autem non raro ubi, licct senem, Valckennrium agnoscas tamen. Atque ibi dum veterum de Coma Bérénices testiinonia ireminit, prolatis •etiam Eratosthenis verbis, quæ l.eonis extreum sunt, et hic leguntur p. 5, h sec addit quæ exscriberc visum est. » (Suit la note de Valckcnacr, dont une partie seulement avait été conservée par l’éditeur de l’œuvre posthume, et dans laquelle il faisait les plus grands éloges du modeste J. Fell, qui n’avait pas signé son édition des Arali phœnomena. Enlin la note d’André se termine ainsi) : « Scribcbam Versaliæ, animo et corporc æger, mœrens, dolcus, die novembris undecima 1793, Andréas C. Byzantinus.»
1 Rue de Clérv, 97.
SA VIE ET SES (EUVRES
Nous voici arrivés au dernier et au plus douloureux période de la vie d’André. Il nous reste à raconter son arrestation, son emprisonnement à Saint-Lazare et sa mort. Jusqu’à présent les circonstances de son arrestation à Passy n’ont pas été présentées sous leur véritable jour. André, disait-on et disions-nous dans la première édition, avait été arbitrairement arrêté dans une visite qu’il faisait à Passy, chez SI. Pastoret, où le hasard seul l’avait mené. C’est ainsique, dans le mémoire justificatif que M. de Chénier adressa plus lard au comité de sûreté générale, il raconta les faits. Or M. de Chénier, s'il savait la vérité, la déguisa, ce dont nous sommes loin de le blâmer. L’examen attentif des faits nous amènera à une conclusion différente. D’ailleurs, tous ceux qui ont pu interroger à ce sujet M. Pastoret, présent lors de ce malheureux événement, ont pu apprendre de lui que ce n’élait pas le hasard seul d’une visite qui avait conduit André à Passy*. En dehors de ce témoignage, il nous reste une pièce curieuse et instructive : c’est le procès-verbal de l’arrestation. Obscure en apparence, diffuse, laconique sur certains faits, prolixe sur d’autres, conçue et écrite par des gens sans instruction ne sachant ni lier ni exprimer leurs idées, cette pièce contient cependant tous les éléments nécessaires à reconstruire l'historique de ce jour à jamais néfaste*.
' Lorsque M. Pastoret fit faire son buste par David (d’Angers), il eut à ce sujet une longue conversation avec lui ; et il est regrettable que David (d’Angers) n’ait pas eu la pensée, comme cela lui arrivait souvent, d'en prendre note. Il la répéta pourtant en partie à Madame David (d’Angers) et à M. Eugène Despois, dont je puis ici invoquer les témoignages. Or, ce qui parait ressortir de souvenirs devenus très-vagues, et en partie effacés par le temps, c’est que M. Pastoret ne mettait nullement sur le compte d’une simple visite accidentelle la présence d’André Chénier chez lui à Passy, nuis qu’il ne s’expliquait pas à ce sujet d'une façon nette et catégorique, qui eut donné à ses paroles un degré de clarté nécessaire pour les conserver textuellement jusqu’à nous. Cette demi- réticence de M. Pastoret n’est 1 pas tout à fait inexplicable si l’on se reporte aux faits que nous allons raconter et si l'on songe qu’il pouvait, lui et les siens, se croire la cause bien involontaire de l'arrestation d’André.
s Elle a été publiée par M. Sainte-Beuve dans ses Causeries ilu lundi, tome IV, p. ICI de la troisième édition. Elle est signée de Guénot, porteur de l'ordre du comité de sûreté générale, de Duchesne, acolyte de Guénot, puis de Cramoisie et Boucherai (ou Boudgoust, peu importe), membres délégués du comité révolutionnaire de la commune d.' Pa sy. Elle se divise
Le 17 ventôse de l'an II de la République (7 mars 1794), le citoyen Guenot, accompagne d’un nomme Duchesne, se présente
en deux parties bien distinctes : 1“ le récit succinct et rapide des faits qui ont motivé l’arrestation d'André; 2” l’interrogatoire d'André. La seconde partie semble au premier abord la plus importante à cause de son étendue; mais ce n’est qu’un interrogatoire de pure forme qui n’a d'autre but que d’établir l’identité d’André Chénier. Il ne relate aucune question relative à la présence du prévenu chez M. l’astoret; c’est là un point résolu ou qui parait l’être dans l'esprit des agents. Il ne s’agit que de rassembler tous les éléments de l’instruction qui devra suivre : à savoir les noms, prénoms d’André Chénier, son âge, son lieu de naissance, sa demeure, ses moyens d’existence, ses occupations, ses habitudes, ses opinions, les noms des personnes qu'il fréquente, etc. Tout cet interrogatoire est précieux par les faits biographiques qu’il renferme, mais il ne nous apprend absolument rien relativement au fait principal. La première partie, au contraire, est d'une importance cnpitale, quoique diffuse et très-laconique, et bien qu’elle couse en quelque sorte dans une seule et même phrase l’arrivée de Guénot et des délégués du comité de Passy, la rencontre qu’ils font d’André dans la maison de M. l’astoret, son premier interrogatoire, la recherche qu’on fait de Madame l’astoret, les questions dont on presse André, la résolution prise de le garder tant que Madame l’astoret ne sera pas retrouvée, enfin la décision des membres du comité de Passy, qui maintient l'arrestation et renvoie André dans une prison de Paris. Nous reproduisons ici textuellement, avec toutes ses incorrections, cette partie du procès-verbal, car elle est nécessaire pour l’intelligence des explications que nous donnons :
« Le dix-huit vantos l'an second de la République française une et indivisible
En vertu d’une ordre du comité de sûreté générale du quatorze vantose qu’il nous a présenté le dix-sopt de la même année dont le citoyen Guenot est porteur de ladite ordue. aprest avoir requis le membre du comité révolution et de surveillance de ladite commune de Passy les Paris nous ayant donné connaissance dudit ordre dont les ci-dessus était porteurs, nous nous sommes transportés, maison quaucupe la citoyenne Piscatory où nous avons trouvé un particulier à qui nous avons mandé qui il était et le sujest qu’il l’avait conduit dans cette maison il nous a exhibée sa carte de la section de Brutus en nous disant qu’il retournaist apparis, et qu’il était Bon citoyent et que c’étoit la première Toy qu’il venoit dans cette maison, qu’il étoit a compagner d’une citoycne de Vcrsaille dont il devait la conduire audit Versaillo aprest avoir pris une voiture au bureau du cauclie il nous a fait cette de claral ion à dix heures moins uii quard du soir à la porte du liois de Boulogne en face du ci-devant château de Lamuette et apprest lui avoir fait la demande de sa démarche nous ayant p.is ré|x>ndu positivement nous avons décidé qu’il scroit en arestation dans ladite maison jusqua que ledit ordre qui nous a été communiquié
SA VIE ET SES ŒUVRES
au comité révolutionnaire de la commune de Passy1, et exhibe un ordre du comité de sûreté générale, signé le 14, en vertu duquel il devait être procédé à l'arrestation de Madame Pastoret, ou, comme il l’appelle, de la citoyenne Piscatory*. Le comité délègue deux de ses membres, Boucherai et Cramoisin, en qualité de commissaires, pour accompagner Guénot et Duchesne au domicile de Madame Pastoret. On ne la trouve pas chez elle. Prévenue sans doute du danger qui la menaçait depuis trois jours, elle avait quitté Passy. Mais par qui avait-elle pu être prévenue? Celte question se présenta naturellement à l'esprit des agents chargés de l’arrêter, comme on va le voir. Ceux-ci, désappointés, rencontrent dans la maison trois personnes : M. Pastoret, M. Piscatory et André Chénier. La présence des deux premiers ne parait pas suspecte, l’un est le mari, l’autre le frère ; mais il n’en est pas de même de celle d’André. On l’interroge, on lui demande qui il est. Il donne son nom, répond qu’il demeure à Paris, et exhibe la carte de sûreté de la section de Brutus, dont il faisait partie ; il ajoute qu'il retournait à Paris et que c'était 1a première fois qu'il venait dans cette maison. Mais les agents, bientôt convaincus qu’ André leur déguise la vérité s, sem-
par le ciloyent Genot ne soit remplie mais ne trouvant pas la personne clénomé dans ledit ordre, nous lavons gardé jusqua ce jourdhuy dix-huit. El apprest les réponse du citoyent Pastourcl et Piscatory nous avons présumé que le citoyent devoit estrC interrogés et apprest son interogation estre conduit apparis pour y estre détenue par mesure de suretté générale et de suitte avons interpellé le citoyent Chénier de nous dire cest nomd et surnomd âges et payi de naissance demeure qualité et moyen de subssitlée. » Suit l'interrogatoire.
1 11 y avait un Duchesne, sorte d'espion aux ordres de Héron, agent principal du comité de sûreté générale (Sénart, Révélations puisées dans les carions des comités, p. 109 et lit) ; notre Duchesne pourrait bien être le même.
* Adélaïde-Anne-Louise Piscatory, née en 1 705. Elle avait épousé à Paris, le 14 juillet 1789, le jour même de la prise de la Bastille, le marquis de Pastoret. Femme courageuse et pleine de cœur, elle sut par sa résolution et par sa présence d'esprit sauver son mari de plus d’un danger, et fut elle-mcme incarcérée quelque temps après l’arrestation d'André. Elle est morte à Paris en 1843.
5 I,es agents durent évidemment interroger à part M. Pastoret et H . Piscatory et s'apercevoir qu'André avait voulu détourner leurs soupçons. Nous en trouvons la preuve dans ce fait que le lendemain, dans son interrogatoire, il ne reproduit plus la même assertion, qu'il sait avoir
lu ANDRE CHÉNIER,
blonl ne plus l’avoir quitté d’un pas à partir de ce moment. On lui demande d’expliquer sa présence à Passy ; il ne répond pas catégoriquement, et c’était là le point capital. Ne perdant pas de vue l'objet de leur mission, les agents, après avoir fouillé la maison, dirigent leurs perquisitions dans les environs et se font suivre d'André Chénier. On s'aperçoit dès lors très-nettement que dans leur esprit ils établissent un lien étroit entre la disparition de Madame Pastoret et la présence d'André. Sans doute ils recueillent de quelques voisins des témoignages compromettants : peut-être qu’André a été vu avec une dame. C’est alors, à la porte du bois de Boulogne, en face du château de la Muette, à dix heures moins un quart du soir, qu’André répond enfin, sur le motif do sa présence à Passy, qu’il est venu de Paris accompagner une dame de Versailles jusqu’ici, qu’au bureau du coche cette dame a pris une voiture et que lui s’apprêtait à retourner à Paris. Cela semble extraordinaire aux agents 1 ; ils le pressent de nouvelles questions, auxquelles il ne répond pas positivement et ils décident qu’André sera maintenu en arrestation jusqu’à ce que l’ordre apporté parGuénot ait reçu son exécution. Que conclure? André sans doute a été vu avec une daine ; il l’a conduite au bureau du coche ; là cette dame a pris une voiture et est partie. 11 dit que c’est lui qui a amené cette dame de Paris ; mais, pour les agents, cela se voit clairement, cette dame n'est autre que Madame Pastoret; c'est André qui l’a prévenue du danger qui la menaçait et qui lui a fourni les moyens de prendre la fuite. Toute la nuit il est gardé à vue, et le lendemain, 18 ventôse, les agents relatent dans le procès-verbal que, n'ayant pas trouvé Madame Pastoret, ils ont gardé André Chénier jusqu’à ce jour. Enfin, ne l’oublions pas, ceux qui dirigent les perquisitions, ce ne sont pas Guénol et Duchcsne, mais Boucherai et Cramoisin, délégués du comité révolutionnaire de
été reconnue fausse. Quand on lui demande s’il vient souvent manger dans la maison où il a été arrêté, il se contente de répondre qu'il croit n’avoir jaunis mangé dans cette maison, mais qu’il a mangé quelquefois avec les mêmes personnages à Paris chez eux.
* Avec raison. On était au commencement de mars; il y avait quatre heures qu’il faisait nuit. Comment croire qu’en 1791, en mars, à la nuit tombante, André a conduit une dame à pied de Paris à Passy, afin que celle-ci prit à Passy aux bureaux du coche une voiture qui devait la mener à Versailles. Il faut le reconnaître : cela n'était pas vraisemblable.
SA VIE ET SES ŒUVRES