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Passy. Or la loi du 17 septembre 1793, connue sous le nom de loi des suspects, investissait les comités révolutionnaires des communes du droit exorbitant d’arrêter et de détenir jusqu’il la paix tous ceux qui se trouvaient dans une des catégories de suspects établies par la loi. Si donc l'on se reporte à cette époque troublée, il faut reconnaître que les agents chargés d’arrêter Madame Pastoret agirent conformément à l’esprit de la loi, dont ils étaient des exécuteurs subalternes, en considérant comme suspect André Chénier, rencontré par eux dans une maison entachée de royalisme, et très-certainement convaincu d’avoir favorisé la fuite d’une personne qu’ils avaient mission d’arrêter. C’est donc légalement1 que le comité révolutionnaire de Passy a décidé l’arrestation d’André Chénier et l’a fait transférer dans une prison de Paris.
Dans la journée du 18 ventôse, André fut emmené à Paris: Guénot le confia à Duchesne pour que celui-ci le conduisit à la prison du Luxembourg. Mais le concierge refusa de recevoir le prisonnier, sans doute parce que l’ordre du comité révolutionnaire de Passy n’était pas visé par le comité de sûreté générale s. Duchesne ra-
* Nous disons légalement et rien de plus. Nous n’avons pas ici à nous demander si c’était un acte conforme aux principes éternels de justice et d’équité. S’il s’agissait de juger la loi des suspects, comme nous aurions devant nous les législateurs eux- mêmes, une telle question pourrait cire posée et serait résolue négativement. Oui, la loi des suspects était une loi d'arbitraire, mais, une fois promulguée, l’arrestation d’un suspect était un acte légal. Ici, boucherai et Cramoisie, commissaires du comité révolutionnaire de Passy, n’ont fait que remplir légalement leurs fonctions île magistrats. Sans doute on peut leur reprocher d’avoir manqué d’humanté ; mais, outre qu'un tel sentiment demande un courage civique incompatible avec Ses âmes grossières et peut-être avilies, il est juste de dire qu’ils se trouvaient vis-à-vis d'agents du comité de sûreté générale, et que dans ce cas l’humanité devait peut-être leur faire encourir uu danger égal à celui dont ils auraient été tentés de sauver André Chénier, qui était pour eux un inconnu. D'ailleurs, considérant à un point de vue général l'incarcération d'André, nous devons avouer que si André Chénier, âme droite et courageuse, est à bon droit à nos yeux le type du bon citoyen, il n'était pas et ne pouvait pas être tel aux yeux du gouvernement d alors, qu'il avait combattu, qu'il était prêt à combattre encore, dont il désirait le renversement, et qui devait voir en lui un ennemi dangereux.
4 C'était le concierge Benoit. Il arrivait fréquemment que les concierges refusaient des prisonniers sous prétexte d’encombrement ou pour tout autre motif. Ainsi Riouffe raconte dans ses Mémoires, p. 5tl. qu’avant de
liv ANDRÉ CHÉNIER,
mena André à Guénot, qui se chargea lui-même de faire incarcérer André Chénier. Il le conduisit à Saint-Lazare, ou, comme on disait alors, à la maison de Lazare ’, et le concierge ne fit aucune difficulté pour l’admettre. Ainsique la loi du 17 septembre 1793 le prescrivait en pareil cas, l'ordre du comité de Passy fut transmis au comité de sûreté générale; et le lendemain même, 19 ventôse, l’écrou d’André Chénier fut enregistré *. Toutes les formalités habituelles furent ainsi remplies sans autres délais que ceux nécessités par les détails administratifs.
La nouvelle de l’arrestation d’André tomba comme un coup de foudre au milieu de la famille Chénier. M. de Chénier alla à Saint- Lazare le 19; le concierge lui répondit qu’il n’avait pas ce nom parmi ceux des prisonniers amenés la veille. Plein d’espoir, il courut au comité de salut public faire part de cette circonstance. En effet, tant que l’écrou n’était pas enregistré, son fils pouvait lui être rendu sans jugement. Il s’adressa à Barère, qui le reçut avec politesse et lui promit la sortie d’André. Mais, hélas ! il n'était déjà plus temps ■ ce jour-là même l’écrou d’André avait été inscrit sur les registres de Saint-Lazare *. Il ne pouvait plus désormais recouvrer sa
parvenir à la Conciergerie il fut présenté à toutes les prisons de Paris, et promené pendant trois heures du Luxembourg à la Force et de la Force à l’Abbaye.
1 Cette prison n’avait été ouverte que le 29 nivôse an 11 (18 janvier 1794).
* Publié par M. P. Lacroix, Œuvres en prose d’André Chénier, p. xxxvi.
s Sur ce point la version de la famille est différente, et ne tend à rien moins qu’à faire peser sur Barère la plus grave de toutes les responsabilités, celle d’avoir fait enregistrer l’écrou d’André après avoir promis au père la liberté de son fils. On conçoit que M. de Chénier, si cruellement frappé par la mort d’André, ayant manqué de perdre Sauveur, tremblant à chaque instant pour Marie-Joseph alors accablé d’ennemis et bassement calomnié, ait vu son caractère s'aigrir vers la fin de sa vie, et qu'il ait voulu faire retomber sur quelqu'un une haine qui était bien légitime. Mais aujourd'hui nous devons juger les faits sans passion. Barère a à répondre devant l’histoire d'assez de fautes pour ne pas dire plus, sans qu’il soit nécessaire de faire peser sur lui une aussi vague et aussi perfide accusation. D'ailleurs, le récit de M. Gabriel de Chénier, écho lidôle des traditions de la famille, ne résiste pas à un examen attentif. « Le lendemain du jour où son lils André avait été conduit à la prison de Saint-Lazare,
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SA VIE ET SES (EUVRES. iv
liberté qu’en vertu d’un jugement du tribunal révolutionnaire ; or, c’était justement cela qu’il fallait à tout prix éviter.
Vers la même époque, M. et Madame de Chénier reçurent la nouvelle de l’arrestation de Sauveur Chénier à Beauvais. Ce nouveau coup qui les frappait acheva de jeter la terreur dans leur âme. Désormais il fallait faire face à un double danger. M. de Chénier, dans l’emportement de son énergie, voulait lutter, obtenir judiciairement l’élargissement d’André. Le malheureux ! il invoquait les lois, l’honneur, la justice ! Dire un seul mot, c’était jeter André en jiroie à Collot— d’ilerbois. On convint que, pour sauver les prisonniers, la seule conspiration possible était celle du silence ; qu’il fallait à tout prix faire oublier André et Sauveur. M. de Chénier se rendit, mais difficilement. Ce vieillard intègre ne pouvait se résoudre à douter des lois.
Sauveur, amené de Beauvais, avait été écroué à la Conciergerie. On gagna un employé, et Sauveur put ainsi chaqi e jour faire parvenir de ses nouvelles à sa famille. M. de Chénier parvint aussi, mais plus difficilement, à séduire un guichetier de Saint-Lazare et à communiquer avec André. Marie-Joseph était sans pouvoir à la Convention. Détesté de Robespierre, il était menacé dans sa liberté, dans sa vie même. 11 fit cependant des démarches réitérées auprès des mem-
dit-il, M. de Chénier y court pour tâcher de le voir ; mais le concierge lui répond brusquement : « Je n'ai point ce nom-là parmi ceux qu’on a amenés hier. » Plein d'espoir, il vole au comité de salut public faire part de cette circonstance et demande la mise en liberté de son (ils. C’est à Barère qu’il s’adresse et qui le reçoit avec politesse, lui promettant la sortie d’André. Deux jours après il retourne à la prison. Le concierge qui le reconnaît lui dit : j C'est votre fils? Vous avez fait i n beau coup, je viens de recevoir l’ordre d’inscrire son écrou. » M. de Chénier comprit son imprudence ; mais il n’était plus temps de la réparer. Or, André Chénier a'été conduit à Saint-Lazare le 18 ventôse. M. de Chénier s’y est présenté le 19 et y est revenu le 21. C’est ce jour-là que, suivant M. Gabriel de Chénier, l’écrou mirait été inscrit, ce qui n'est pas, puisque l'écrou a été enregistré le 19 ventôse, le jour même où M. de Chénier allait solliciter Barère. Ainsi le récit de la famille ne renferme aucun motif de crédibilité, puisqu'il est en contradiction avec la date de la pièce essentielle, ce qui tend déjà à nous faire soupçonner que la seconde accusation, plus grave encore, comme nous le verrons, portée contre Barère, n’a pas un caractère de vérité plus recommandable aux yeux de l’historien.
ANDRÉ CHÉNIÉR,
bres du comité de sûreté générale ’ . Presque partout sans crédit, éconduit, il finit, à force d’obsessions, par obtenir des bureaux que tant qu'on ne recevrait pas d’ordre formel on mit le dossier d’André et de Sauveur sous les autres. Le salut des prisonniers était ainsi assuré pour un certain temps. Si les bourreaux n’apprenaient pas qu’ils avaient entre les mains la tête d’André, il y avait lieu d’espérer.
La prison de Saint-Lazare offrait un aspect étrange. Là, André retrouva tous ceux que des temps meilleurs avaient si souvent vus rassemblés chez sa mère. C’était le meme inonde avec ses illustrations, transporté dans les murs d’une prison. La noblesse, l’esprit, la beauté, le savoir, embellissaient les derniers jours des victimes; l’a étaient M. de Montaleinbert, M. de Montmorency, le duc de Nouilles, le prince de Itohan, le prince de Broglie, le comte de Vergennes, le marquis d’Usson, ancien colonel d’André. Roucher, son collègue dans la polémique du Journal de Paris, passait de longues heures à écrire à sa fille, qu’il ne devait plus revoir. Ginguené pensait à sa femme dans les larmes , à chaque instant il attendait la mort, ne sachant pas qu’à son insu ses jours devaient s'augmenter de tous ceux d’André. Suvée trompait, en peignant, les ennuis de la prison; il devait avoir la gloire de transmettre les traits du poète à la postérité*. Les deux Trudaine continuaient avec André leurs poétiques entretiens d'autrefois ; ils parlaient des bois de Montigny, de l'Italie, temps heureux où, dans l'épanouissement de la jeunesse, le poète s’était trop légèrement écrié, insouciant des coups de la fortune : « Nous sommes trois contre elle ! » Le plus âgé des deux Trudaine n’avait pas trente ans; le plus jeune, dans un vif regret de la vie, traçait sur les murs de son cachot quelques vers languissants 1 * 3. l e
1 Voy. une note de Barère dans ses Mémoires, t. Il, p. 2o3. Barère dit que devant lui il vit Marie-Joseph implorer le député Dupin, alin que celui-ci fit tous ses efforts pour obtenir du comité de sûreté générale l’élargissement d'André.
* Le portrait fait par Suvée est daté du 20 messidor, an II.
3 Voy. Boissy-d'Anglas, Etiules littéraires et poétiques, II, p. 94. Dans mi mémoire qu’en 1793 A. Morellet lit imprimer en faveur de veuves Mic inlt et Trudaine, il dit aussi que le jeune Trudaine avait tracé dans les derniers jours de sa détention le dessin d'une brandie coupée
SA VIE ET SES ŒUVRES
nobles femmes, de belles jeunes filles, répandaient dans les cellules el dans les préaux comme un parfum d’espérance et d’amour. Madame la marquise de Saint-Aignan, qui le G thermidor dut son salut à l’enfant qu’elle portait dans son sein, avait excité la tendre pitié du poëte. Mais surtout il aurait donné volontiers le peu de jours sur lesquels il pouvait compter pour une autre victime faible et craintive qui, dans ces tristes murs, pleurait ses dix-huit années sitôt moissonnées. Mademoiselle Aimée de Coigny 1 avait une délicate et gracieuse figure, un caractère facile et mobile, une âme enthousiaste, tendre, avide de belles et suaves émotions. Son esprit était un peu léger, changeant, mais exquis et cultivé. Si elle ne savait pas la langue de Sappho, on surprenait souvent ses lèvres à murmurer des vers d’Horace. Mais en vain tous les cœurs virils qui l’entouraient s’écriaient à chaque convoi funèbre : Duke et décorum est pro palria moii! elle, elle avait peur de la mort! elle aimait la vie, la liberté, la lumière, l’amour ! Ses plaintes, sa voix, éveillèrent le cœur du poëte :
Et secouant le faix de scs jours languissants,
Aux douces lois des vers il plia les accents,
De sa bouche aimable et naïve.
Et Camille aussi, la musc de la jeunesse et des molles élégies, gémissait plongée dans les cachots ; mais le sort ne les avait pas réunis. Plus heureuse qu’André, Camille devait survivre à la tourmente '.
Mais les murs de Saint-Lazare ne renfermaient point que des esprits d’élite, tels que ceux que nous avons nommés. Au milieu de la confusion de l’âge, du rang, de l'éducation, du sexe même, toutes les faiblesses, toutes les convoitises et tous les vices s’étaient comme
d'un arbre utile, avec cette inscription : Fruclus matura tulissem! Dans la saison j’aurais porté des fruits.
1 Elle fut duchesse de Fleury, puis épousa M. de Montrond. Elle mourut le 17 janvier 1820.
* Madame de Bonncuil fut incarcérée dix-huit mois pendant la Terreur. Quand elle fut rendue à la liberté, elle se trouva sans ressources : tous les hiens de son mari et les siens avaient été confisqués. Sur la fin de sa vie, Louis XVIII lui accorda une pension de 1,500 francs i Arriault, Souvenirs d’un sexagénaire, I, p. 218).