‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 6 sur 496 · L VI · texte numérisé non relu

L VI

donné rendez-vous dans ces préaux, antichambre de la mort*. La galanterie, le libertinage même, souillaient ces voûtes pleines de tant de pleurs et d'adieux déchirants. L'insensibilité humaine ramenait souvent de momentanés éclats de gaieté dans ces cours, qu’on eût dit alors habitées par d’heureux enfants n’ayant souci que du ballon léger qui bondit. Mais, au milieu de ces scènes, chaque jour, vers la même heure, il y avait un instant lugubre, quand le geôlier venait faire l’appel des prisonniers destinés à comparaître devant le tribunal révolutionnaire. Tout se taisait ; les visages se glaçaient. Un cri, un sanglot, des adieux étouffés, interrompaient seuls cette lecture sinistre. A peine le dernier nom avait-il retenti, que, sans pitié pour les victimes, presque tous ceux qui n’étaient point les élus de Fouquier-Tinville laissaient éclater sur leur visage l’égoïste joie d'avoir encore un jour à vivre. Spectacle affligeant pour l’âme élevée du poète et bien digne du mépris de sa Muse indignée.

Lui, il n’avait que de graves et austères pensées : la patrie en deuil, aux mains de despotes insolents; sa mère séparée de deux de ses enfants ; son père accablé par l’âge et la douleur ; son génie, enfin, éteint avant d’éclore. Ah ! qui ne connaît André que par les vers à Lycoris ne peut mesurer la perte que la France a faite le 7 thermidor. S’il eût vécu, qu’eussent été, auprès des siens, les ressentiments d’un Archiloque ou d’nn Alcée ! La raillerie amère d’un Aristophane, les colères d’un Juvénal, eussent pâli, et d’autres fureurs plus modernes pâliraient encore à côté des sanglantes invectives de ce poète, jadis élégiaque, brandissant les foudres ailés de Jupiter.

Pendant plus de quatre mois qu’il resta à Saint-Lazare, il vécut d'amertume, indomptable dans son malheur, dédaigneux du supplice, parlant de ses bourreaux sans aucune retenue, avec l’impétueuse audace qui jadis avait animé ses articles du Journal de Paris. On a dit qu’à Saint-Lazare il s’occupait de revoir ses manuscrits et de les classer. C’est une erreur. Tous les manuscrits d’André étaient heureusement restés chez son père ; sans cela ils eussent été saisis et perdus. Son père lui avait seulement, à sa demande, envoyé

* Yoy. sur les scènes curieuses qui se passaient dans les prisons, RioulTe, Mémoires d’un détenu, p. 151 ; Bnilleul, Almanach (les bizarreries humaines, p. 5t et les Mémoires du ointe Reqgnot.

SA VIE ET SES ŒUVRES

quelques livres, au nombre desquels était très-certainement un Plutarque, par le guichetier, qui apportait et remportait le linge du prisonnier. Quand André eut composé ses ïambes, il les roula dans un paquet de linge et les fit ainsi parvenir à son père. C’est aussi par ce moyen qu’on dut le tenir au courant du plan concerté par la famille, et l’engager à plus de circonspection. 11 parait l’avoir approuvé comme offrant la seule chance possible de salut, et s’être rendu aux prières des siens en mettant plus de prudence dans sa conduite et dans son langage. D’ailleurs, il devait bientôt être averti de l’approche du danger.

Vers la fin de floréal, un symptôme grave se manifesta aux yeux des prisonniers. Ils virent arriver à Saint-Lazare l’ancien président du tribunal révolutionnaire du 10 mars, Herman1, commissaire des administrations civiles, police et tribunaux, qui était délégué par le comité de salut public pour faire une enquête sur un prétendu complot d’évasion que le gouvernement soupçonnait les prisonniers d’avoir voulu organiser5. Ce complot avait été dévoilé par un certain Manini, âme vile et basse, et un nommé Coquery, serrurier. Tous deux devaient comparaitre plus tard comine témoins devant le tribunal révolutionnaire. La délation, d'ailleurs, était à l’ordre du jour, les comités lui prêtaient une oreille facile, et, sous le nom de patriotisme, elle préparait chaque jour des listes de proscription à l'àme froide et soupçonneuse de Robespierre. Les prisonniers, disait-on, devaient s’emparer des gardiens, forcer les portes de la prison et aller égorger les représentants du peuple, les membres des comités de salut public et de sûreté générale, ainsi que les membres de la Convention nationale. Les délateurs ajoutaient qu’on leur avait offert 16,000 livres pour scier un barreau de la fenêtre du premier. Ce vaste complot avait des ramifications dans toutes les prisons

1 Cet Herman, ex-président du tribunal d'Arras, était une créature de Robespierre.

5 Voy. sur tous ces faits V Histoire du tribunal révolutionnaire, par M. E. Campardon. — M. Alissan de Chazet, dans ses Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (l’aris, 1837), tome III, p. 52, a dit qu’ André aurait pu s’évader, qu’un ami lui en avait indiqué les moyens, mais qu’il hésita au moment d’exécuter son projet. Nous n’y ajoutons que peu de foi. Ce fait ne doit avoir d’autre origine que cette prétendue conspiration des prisons et le dessein de s’évader qu’on prêtait à tous les détenus.

lx ANDRÉ CHÉNIER,

dont les détenus, ajoutait-on, s'entendaient avec les ennemis de la patrie. C’était le premier acte de cette conspiration des prisons, qui n’exista jamais que dans l’imagination des comités et qui devait servir de prétexte a de nouveaux massacres *, plus coupables que ceux de septembre, puisque la loi allait leur prêter son horrible concours. Cet Herman interrogea les détenus, les prétendus chefs de complot, et partit emportant des listes fatales que deux prisonniers, dignes émules de Manini, dressèrent au moyen des registres d'écrou. Le premier concierge, Naudet, doux et compatissant, fut remplacé par un nommé Semé, homme dur et intraitable.

La prison retomba momentanément dans un calme trompeur. Une fois ce fantôme de conspiration évoqué, le comité de salut public prépara rapidement les moyens de frapper tant de tètes coupables. La République devait terrifier ses ennemis. Le 20 prairial eut lieu la fête de l’Être suprême, préparée par les soins du * stupide David ; » des chœurs de jeunes filles y chantèrent les strophes trop naïves de Marie-Joseph, qui méritent bien qu’on les compare à l'appel ardent et désespéré que, du fond, de son cachot, André adressa à ce Dieu qu’on daignait restaurer». Le lendemain même de cette fête, Couthon présenta à la Convention cette loi du 22 prairial, dont Robespierre vint dire h la tribune qu’il n’y avait pas un article qui ne fût fondé sur la justice et la raison. Cette loi, qui appelait la délation à son aide, était la négation de la justice ellemême. La défense n’y était plus permise aux accusés ; les jurés devaient condamner sans preuves, sur une simple conviction morale.

1 Dans le procès de Kotiquier-Tinvillc, le jury s'expliqua très-nettement sur cette conspiration des prisons. 11 déclara à l'unanimité que les prévenus, c’est-à-dire les membres et les jurés du tribunal révolutionnaire, s'étaient rendus coupables de manœuvres et de complots criminels, notamment . « En faisant périr, sous la forme déguisée d'un jugement, une foule innombrable de Français, de tout âge et de tout sexe, en imaginant, à cet effet, des projets de conspiration dans les diverses maisons d’arrêt de Paris et de Bicêtrc ; en dressant ou faisant dresser dans ces maisons des listes de proscriptions ; en rédigeant, de concert avec certains membres des anciens comités de gouvernement, des projets de rapports sur ces prétendues conspirations, propres à surprendre la religion de ces comités et de la Convention nationale, et à leur arracher des arrêtés et des décrets sanguinaires, etc. »

* Voy Appendice II, p. xci.

SA VIE ET SES lEUVUES.

Page 1