L XI
« Le délai pour punir les ennemis de la patrie, avait dit Couthon dans son rapport, ne doit être que le temps de les reconnaître. 11 s’agit moins de les punir que de les anéantir. » Et cependant cette loi, par ses nombreux articles, par ses dispositions multipliées, trompa des esprits même éclairés. M. de Chénier crut y voir un moyen d’obtenir l’élargissement d’André. Il s'imagina que la Chambre du tribunal révolutionnaire pourrait, de sa propre autorité, sans jugement, faire lever l’écrou de son fils. C’est dans cette espérance qu’il adressa un mémoire justificatif1 à cette commission chargée de l’examen des détentions. Le malheureux dut plus lard se repentir amèrement de cette démarche. Et pourtant, il faut le reconnaître, et c’est une consolation que d’y songer, les imprudences de M. de Chénier ne furent pour rien, bien qu’il l'ait cru, dans le sort cruel qui frappa son fils. André, comme bien d’autres, se débattait en vain dans une trame irrésistible, dont ni M. de Chénier, ni Marie- Joseph, ni aucun de leurs amis n’aperçurent les impitoyables réseaux.
La conspiration des prisons, prétexte ajouté h tant d’autres, allait aboutir enfin. La loi du 22 prairial avait accéléré la justice en la débarrassant de toutes ces formes lentes qui sont la sauvegarde de l’innocence; le lieu de l’exécution avait été changé ; pour éviter que les charrettes répandissent trop d’épouvante et nuisissent au commerce dans le quartier le plus riche de Paris, la guillotine avait été, le 25, transportée de la place de la Révolution à la barrière du Trône ; un terrain, vierge encore de sang, ayant appartenu aux chanoines de Picpus, avait été, le 26, converti en cimetière*. Tout était prêt. Alors, semblable à ces tempêtes de l’air dont on peut suivre la marche aux ruines dont elles jonchent le sol, le fléau révolutionnaire s’abattit sur la prison de Bicêtre. Le 28 prairial et le 8 messidor, soixante treize victimes montèrent sur l’échafaud. Puis il y eut un temps d’arrêt ; le tribunal avait d’autres affaires à expédier. Le 19 messidor, ce fantôme sanglant de conspiration heurta à la prison du Luxembourg. Le 19, le 21, le 22, cent quarante-six têtes tombèrent. Le danger se rapprochait; personne ne le vit. On perdait de vue les
1 Publié par M. P. Lacroix, Œuvres en prose, p. xxxvm.
* Sur le lien de l’exécution, sur le cimetière, voy. des détails très-curieux dans Paris en 1704, par M. hauban, p. 404 et 4 5-420.
i. xii ANDRÉ CHÉNIER,
viclimes de cette inachin<ation odieuse au milieu de tant d’autres qui chaque jour prenaient le chemin de Picpus. M. de Chénier, qui d’ailleurs avait dans ses idées une opiniâtreté souvent irritante, n’attendait que de son mémoire le salut d’André. Il retourna chez Barère, qui le reçut avec politesse, lui dit avoir vu son mémoire et lui prodigua des promesses. Or, dans cette tragédie, ce dont Barère se rendit coupable ce fut d’avoir toujours promis et de n’avoir rien fait, rien tenté. M. de Chénier ajoutait foi h ses protestations et partait le cœur plein d’espoir : à peine avait-il franchi la porte, que Barère ne songeait même plus à ce malheureux vieillard. 11 agissait ainsi avec tous les solliciteurs, promettant, accordant tout ce qu’on lui demandait, et en rentrant dans son cabinet jetant au feu toutes les pétitions qui lui avaient été remises. L’action de Barère fut nulle ; là est, croyons-nous, la vérité. Or il y a un monde entre cette conduite peu compatissante et le crime que lui a imputé la famille de Chénier, d’avoir désigné lui-même à Fouquier-'l'inville une tète qu’il avait promis d’arracher au bourreau.
La marche de cette conspiration des prisons fut, comme nous l’avons dit, fatale, inexorable. Après Bicêlre était venu le Luxembourg, Dès le commencement de thermidor, comme si le tribunal eût pressenti que son règne touchait à sa fin et qu’il fallait se hâter, les coups se rapprochèrent. Le 4 thermidor, le Luxembourg fournit encore vingt-cinq têtes. Puis vint le tour de la prison des Carmes, qui, le 5 thermidor, envoya quarante-six prétendus coupables à l'échafaud. Des Carmes, et sans temps d’arrêt, la mort vint fondre sur Saint-Lazare.
Tout y était préparé pour une rapide exécution * . M . de Chénier eût dû en avoir le pressentiment; car il se présenta le 5 thermidor ’a la prison pour voir son fils, et la porte lui fut brutalement refusée. Ce jour-là, en effet, le concierge Semé, homme dur, mais qui avait paru encore trop doux pour ce terrible moment, avait été remplacé par un nommé Verney, ancien porte-clefs du Luxembourg, où l’on avait pu apprécier son savoir-faire pendant les trois fournées de messidor; il avait été placé à Saint-Lazare pour surveiller le transfèrement et compter les victimes. Parmi plusieurs mesures arbitraires
* Dès le 2 i messidor, les prisonniers s’y alteudaicut. Yoy. Mémoires sur les prisons, t. I, p. 218.
SA VIE ET SES ŒUVRES