‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 8 sur 496 · I.XII · texte numérisé non relu

I.XII

et cruelles, la première qu’il prit fut de refuser la porte à tous les parents des accusés. Ainsi, dès le 3 thermidor, André fut en quelque sorte séparé et retranché du nombre des vivants. Le lendemain, le malheureux père, accablé de chagrin de n’avoir pu voir André, retourna chez Barèrc. Il pria, supplia qu’on lui rendit son fils. # Allez, monsieur, votre fils sortira dans trois jours, » répondit Barère. Depuis, la famille, nourrie des rancunes de Marie-Joseph et de la douleur bien légitime d’un père infortuné, n’a voulu voir qu'une sanguinaire hypocrisie dans ces paroles. L'histoire ne peut accepter cette manière toute personnelle de juger les faits et les hommes. Ce fut sans doute de la part de Barère une promesse vaine comme tant d’autres et qu’il oublia au milieu du tourbillon des événements qui se précipitaient. Qui pourrait d'ailleurs affirmer qu’il n’avait pas l’intention de tenir cette promesse et que ce ne fut pas le temps qui lui manqua? Dans le doute et dans l’absence de preuves, l’histoire ne peut recueillir une aussi vague accusation contre la mémoire de Barère, qui a sa part suffisante de responsabilité. Tout, au contraire, fait supposer que, dès le 3 thermidor, le sort d’André était irrévocablement fixé, et que ce fut au plus tard ce jour-là que, d’après les listes dressées en floréal par Herman, sur les dénonciations des Manini, Coquery et autres, Fouquier-Tinville reçut l'ordre d’instruire d’urgence le procès de soixante-dix-sept accusés, qui devaient les 5, 6, 7 thermidor être extraits de Saint-Lazare, pour comparaître les 6, 7 et 8 devant le tribunal. Il fit demander les pièces au parquet. Là, à force de sollicitations, comme nous l’avons dit, on avait consenti à dérober à peu près le dossier d’André1. Dans leur précipitation à obéir aux ordres nombreux qu’ils recevaient du tribunal, les employés du parquet joignirent aux pièces relatives à André la dénonciation qui avait été dressée par

1 Un chef de bureau, qui était Breton, en cherchant le dossier d’André, aperçut celui de Ginguené, son compatriote, presque en tête. Il le saisit à l’insu des autres membres du parquet, et le mit à la place de celui d’André Chénier. Madame Ginguené apprit plus lard ce fait du chef de bureau lui-même ; elle en parlait souvent avec attendrissement, avec terreur même, songeant à cette grande époque où chacun aurait voulu mourir pour un compagnon d’infortune, où Ginguené sans doute eût donné sa vie pour André. — Nous tenons ce fait de, M. Ferdinand Denis, qui l’a entendu plusieurs fois raconter à Madame Ginguené clle-nicmc.

A. Dumont contre son frère Sauveur ; c est pourquoi dans l'acte d'accusation qu'il rédigea, Fouquier-Tinville donna à André des qualifications et le chargea de faits qui n'appartenaient qu’à Sauveur.

Le 5 thermidor, vingt-cinq détenus de Saint-Lazare furent transférés à la Conciergerie, et le lendemain furent tous condamnés et exécutés.

Le ü thermidor, vingt-sept accusés, dont un seul devait survivre, et au nombre desquels étaient Roucher et André Chénier, furent extraits de Saint-Lazare. Les charrettes, arrivées au milieu de la journée, étaient restées pendant trois longues heures dans la cour, exposées aux yeux des prisonniers. Ce ne fut qu’à six heures que les fatales listes vinrent désigner les victimes. 11 y eut un moment douloureux de séparation : André se jeta dans les bras des frères Trudaine, qui ne devaient lui survivre que d’un jour', et il partit pour la Conciergerie, où siégeait Fouquier-Tinville. Son frère Sauveur ne sut pas son arrivée et ne put même pas l'embrasser une dernière fois.

Le 7 au matin, André Chénier monta sur les gradins. Quand il fut interrogé, il réclama contre la qualification d’adjudant général qu’on lui donnait et contre des faits qui ne se rapportaient pas à lui. On fut obligé de reconnaitre l’erreur, et l'on raya sur l'acte d’accusation trente lignes qui s’appliquaient à Sauveur. Mais, dans ces

1 Ce furent bien les deux frères et non le père et le (ils, comme on l a dit. Le Moniteur, dans la liste qu'il publia le 50 thermidor, les désigne ainsi : G.-L. Trudaine, âgé de 29 ans, né à Paris, ex-noble, conseiller au ci-devant parlement de Paris, à Montigny ; G -M. Trudaine, âgé de 28 ans, né à Paris, même qualité. Dans cette troisième journée, 25 accusés sur 25 furent condamnés. — L’amitié qu’André avait dès longtemps ressentie pour les Trudaine donnera, croyons-nous, un grand intérêt à ces quelques lignes de Iaicrelellc ( Précis hmt. de la Itcrol. franç., Couvent, nationale, tome II, p. 280, 3" édit.) : « Les deux Trudaine avaient hérité de leur père une bienveillance active et éclairée... Je ne sais quel espoir trompa encore le cœur de l’aîné en paraissant devant les juges assassins. Cet espoir n’était pas pour lui, c’était pour son frère. Il s’abandonna sans défense aux reproches les plus absurdes qui lui étaient faits : mais son frère, il le défendait comme s’il y avait eu là des juges, des hommes. Il dépeignait l’innocence de scs goûts, la candeur de son caractère, tout ce qui enfin devait repousser loin de lui l’idée d’un conspiration. Il ne lut point écouté. »

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jours de justice expéditive, le tribunal dédaignait les formes les plus élémentaires. La condamnation d’André en fournit un exemple frappant . le jugement, chose inique ! avait été rédigé à l’avance ; car il reproduisait tout le passage de l’acte d'accusation qui concernait Sauveur, de telle sorte qu'on fut obligé de rayer le même nombre de lignes sur le jugement*. Cet incident vidé, on appella les témoins. C elaient ce Manini et ce Coquery dont nous avons parlé plus haut, qui avaient joué le même rôle la veille et devaient reparaître le lendemain, et un Pepin-Desgrouetles, autre délateur, espion aux gages des comités. L’acte d’accusation retraçait le plan supposé de cette prétendue conspiration des prisons. Puis, aux charges qui pesaient sur André communément avec tous les autres accusés, s’ajoutait celle d’avoir écrit contre la fête de Cliàteauvieux ; c’était la vengeance de Robespierre et de Collot— d’Herbois.

Le jour même, 7 thermidor, à six heures du soir, André Chénier fut exécuté sur la place de la barrière Renversée, ci-devant barrière du Trône. Et ce forfait s’accomplit par une chaleur torride, à la face d'un soleil radieux *.

Le lendemain, 8 thermidor, dans le bulletin des victimes que publiaient les journaux*, Marie-Joseph lut le nom de son frère. 11 courut chez son père. Le malheureux avoua sa démarche auprès de Ilarère, qui à ses yeux comme à ceux de Marie-Joseph apparat comine l i cause évidente de la mort d'André. Il y eut une scène

1 Nous n’avons pas besoin, croyons-nous, de faire ressortir l’énorme différence qui existe entre l'arrestation, que plus haut r.ous avons qualifiée d’acte légal, et ce jugement, entaché de la plus flagrante illégalité, qui fut, aux termes de la loi, un meurtre commis avec préméditation. Le fait seul qu'il avait été rédigé à l’avance suffirait pour le frapper de nullité radicale. La loi même du 22 prairial y fut violée, car les jurés, pour se former une conviction morale, n’< mployèrcnt même pas les moyens simples que le lion sens indique. Pour bien saisir toute l'iniquité de cette condamnation, il suffirait de lire la déclaration du jury dans le procès de Fouquier-Tinville, et le jugement qui ne fut rendu qu’après39 audiences, dans lesquelles on ait entendu 4 19 témoins dont 223 à décharge.

1 La légende a voulu embellir les derniers instants du poète. On a dit pie dans la charrette, en allant à l'échafaud, Chénier et Roucher récitèrent la première scène d' Andromaque. On rapporte encore qu’il aurait dit en se frappant le fronl r « Mourir ! pourtant j’avais quelque chose là ! s

5 Ce ne fut toutefois que le 23 thermidor que la liste des condamnés du 7 parut dans le Moniteur.

terrible entre le père et le fils. Marie-Joseph fut dur ; il accabla de reproches ce père infortuné, mais bientôt, vaincu par les sanglots du vieillard, il tomba dans ses bras.

Le lendemain, 9 thermidor, le jour même, étrange coïncidence, où l'on devait célébrer la fête du Malheur, Robespierre était mis en accusation et hors la loi par la Convention. Deux jours plus tard, André eût été libre ! Marie-Joseph ne fut pas maitre de sa douleur ; on le vit, dans son désespoir, se rouler à terre. M. de Chénier ne put survivre plus de dix mois à son fils, dont il s'accusait d’avoir causé la mort4. Madame de Chénier alla habiter avec Marie-Joseph, et pendant quatorze ans la mère et le fils mêlèrent leurs regrets et leurs larmes. Marie-Joseph dut parfois envier le sort de son frère. Souvent malheureux, calomnié, il lui fallut, pour supporter la vie, une force d'àmequi ne lui manqua jamais.

Telles furent la vie et la mort d’André Chénier.

Nous devons maintenant entrer dans quelques brèves considérations sur les œuvres qu’il nous a laissées.

Kn marchant vers le but qu’il s'était indiqué, André devait passer d’alrord par l’imitation ; s'efforcer ainsi de plier la langue française a la peinture des sujets les plus habituels à la langue grecque; puis, ayant alors à sa disposition une langue rompue à ce poétique exercice, s'en servir à la peinture de sujets nouveaux et français, et passer ainsi de l’imitation à la création, en se plongeant tout entier dans la vie moderne. C’est ce que développe avec une lucidité remarquable le poème de V Invention.

Ce qu’il cherche à apprendre d’Ilomère, c’est l’ampleur du récit, les longues énumérations se déroulant au moyeu de traits courts et saisissants ; l’art de peindre les hommes, de les faire agir, et parler, de passer brusquement de la narration à l’action, enfin ces descriptions où la société humaine sous ses différentes faces, où la nature

4 11 mourut le 25 mai 1795.

SA VIE ET SES ŒUVRES

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