‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 13 sur 424 · L1XII · texte numérisé non relu

L1XII

LE JEU DE PAUME Il doit tout voir; créer l’Etat, les lois, les mœurs. Puissant par notre aveu, sa main sage et profonde Veut sonder notre plaie, et de tant de douleurs

Dévoiler la source féconde. 95

On tremble. On croit, n'osant encor lever le bras,

Les disperser par l’épouvante.

Ils s’assemblaient ; leur seuil méconnaissant leurs pas Les rejette. Contre eux, prête à des attentats,

Luit la baïonnette insolente. 100

Dieu! vont-ils fuir? Non, non. Du peuple accompagnés, Tous, par la ville, ils errent indignés :

Comme Latone enceinte, et déjà presque mère,

Victime d’un jaloux pouvoir,

Sans asile flottait, courait la terre entière, 105

Pour mettre au jour les dieux de la lumière.

V. 98. André représente ici le seuil comme un être humain qui se dresse devant les représentants et les repousse. Dans le Mendiant, vers “4, il anime un toit d'allégresse et de joie ; ici c'est d’indignation, de colère qu'il anime le seuil. Isaïe, XIV, v, 31, s’écrie en s'adressant à la porte de Gaza : « Ulula, porta ; clama, civitas... » ; id. XXI 11, H, 14 : « Ululate, naves maris, quia devastata est fortitudo vestra. » Jérémie, I, I, 4 : « Via* Sion logent, eo quod non sint qui veniant ad solemnitatem. » Dans tous ces passages les commentateurs de la Bible trouvent et voient mille allusions, lorsqu’il n’y a là que des hardiesses d’expression communes à tous les poètes et à toutes les langues.

V. 103. Latone , merc d’Apollon et de Diane; elle ne pouvait, poursuivie par la colère jalouse de Junon, trouver de lieu sur la terre qui consentit à recevoir son fardeau. Délos enfin lui donna l’hospitalité , et c’est là qu’elle accoucha sous un palmier. — Cette comparaison est belle et toute neuve. « Les dieux de la lumière «* sont de l'effet le plus poétique. Les grands principes de 1789 sout bien les dieux de la lumière qu'enfanta la révolution.

V. 10S. Malherbe, p. 45, a employé la même expression en parlant du voyage sur mer de Marie de Médicis, lorsque sur les ondes Ce nourrau miracle flottait.

A LOUIS DAVID

Au loin fut un ample manoir,

Où le réseau noueux, en élastique égide.

Arme d’un bras souple et nerveux,

Repoussant la balle rapide, 110

Exerçait la jeunesse en de robustes jeux.

Peuple, de tes élus cette retraite obscure Fut la Délos. O murs! temple à jamais fameux!

Berceau des lois ! sainte masure !

N’allons pas d’or, de jaspe, avilir à grands frais US

Cette vénérable demeure ;

Sa rouille est son éclat. Qu’immuable à jamais Elle régne au milieu des dômes, des palais.

Qu’au lit de mort tout Français pleure,

S’il n’a point vu ces murs où renaît son pays. 120

Que Sion, Del plie, et la Mecque, et Sais Aient de moins de croyants attiré l'œil fidèle.

Que ce voyage souhaité Récompense nos fils. Que ce toit leur rappelle

Ce tiers état, à la honte rebelle, 125

Fondateur de la liberté :

Comme en hâte arrivait la troupe courageuse,

A travers d’humides torrents Que versait la nue orageuse ;

V. 108. Périphrase un peu embarrassée. Gilbert, Soi. du dix-huitième siècle , a dit plus simplement ;

Par d'autres avec art une paume lancée Va, revient, tour à tour poussée et repoussée.

V. 121. Sion , tombeau du Christ; Delphes , temple et oracle d’Apollon; la Mecque, tombeau de Mahomet; Sais, ville d’Égypte , dans le Delta, où, dit<K>u, se trouvait le tombeau d’Osiris (Strabon, XVII, l).

LE JEU DE PAUME

Cinq prêtres avec eux ; tous amis, tous parents, 130 S’embrassant au hasard dans cette longue enceinte ;

Tous jurants de périr ou vaincre les tyrans ,

De ranimer la France éteinte ;

De ne se point quitter que nous n’eussions des lois

Qui nous feraient libres et justes. 135

Tout un peuple, inondant jusqu’aux faîtes des toits,

De larmes, de silence, ou de confuses voix,

Applaudissait ces vœux augustes.

O jour! jour triomphant! jour saint ! jour immortel!

Jour le plus beau qu’ait fait luire le ciel no

Depuis qu’au fier Clovis Bellone fut propice!

O soleil ! ton char étonné S’arrêta. Du sommet de ton brûlant solstice Tu contemplais ce divin sacrifice !

O jour de splendeur couronné ! ms

Tu verras nos neveux, superbes de ta gloire,

Vers toi d’un œil religieux Remonter au loin dans l’histoire.

Ton lustre impérissable, honneur de leurs aïeux,

Du dernier avenir ira percer les ombres. 150

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