LIVRE I — MÉDITATIONS — VOYAGES
L’art, des transports de l’âme est un faible interprète ; L’art ne fait que des vers, le cœur seul est poète.
Sous sa fécondité le génie opprimé Ne peut garder l’ouvrage en sa tète formé.
Soit que le doux amour des nymphes du Permesse, 5 D'une fureur sacrée enflammant sa jeunesse,
L’emporte malgré lui dans leurs riches déserts,
Où l’air est poétique et respire des vers ;
Soit que d’ardents projets son âme poursuivie L’aiguillonne du soin d’éterniser sa vie ; 10
Soit qu’il ait seulement, tendre et né pour l’amour, Souhaité de la gloire, afin de voir un jour,
Quand son nom sera grand sur les doctes collines,
Les yeux qui rendent faible et les bouches divines Chercher à le connaître, et, l’entendant nommer, 15 Lui parler, lui sourire, et peut-être l’aimer;
Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle Se teint de sa pensée et s’échappe avec elle.
XXII. — V. 2. C’est la pensée de Piudare, Ol. IX, 152: « Toôè çyâ, xpaturrov ébcotv. » C’est surtout la célèbre |>ensée de Démocrite telle que nous la rapporte Cicéron, de Oratore, Il : « Sæpe enim audivi, portant bonum nemineni (id quod a Deinocrito et Platone in scriptis relictum esse dicunl) sine iuüammatione animoruni existera posse et sine quodain afflatu quasi furoris. » Cette furor , c’est l'inspiration, c’est le dieu, 6eô;, qui fatigue le sein du poete . C’est ainsique Platon, Ion. V, nous dépeint le poete dans l’ivresse de la composition : « "EvOtot, âoiccp ol xopvSxvTtwv- Tl(. >• — Ces transports ne sont ni vains, ni trompeurs; mais l’art ne suffit pas pour en saisir le secret. Il faut au poete la nature, le rrcur, l’influence secrète du dieu. Aussi Horace, Ep. ad Pis. 295, attaque tous ceux qui se croient et se disent poètes parce qu’ils savent affecter les signes extérieurs de l’inspiration poé tique.
V. 5-16. Nous avons rétabli à leur place ces douze vers, qu’on avait laissés dans les fragments.
ÉLÉGIES
Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin
Il 11e fait qu’obéir et que prêter sa main. 20
S’il est aimé, content, si rien ne le tourmente,
Si la folâtre joie et la jeunesse ardente Etaient sur son teint l’éclat de leurs couleurs,
Ses vers, frais et vermeils, pétris d’ambre et de fleurs, Brillants de la santé qui luit sur son visage, 25
Trouvent doux d’être au monde et que vieillir est sage.
Si, pauvre et généreux, son cœur vient de souffrir Aux cris d’un indigent qu’il n’a pu secourir;
Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère,
L’oublie en écoutant une amour étrangère ; 30
De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,
Ses tristes vers en deuil, d’un long crêpe voilés,
Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes, Jugent qu’un prompt trépas est le seul bien des hommes. Toujours vrai, son discours souvent se contredit. 33 Comme il veut, il s’exprime ; il blâme, il applaudit. Vainement la pensée est rapide et volage :
Quand elle est prête à fuir, il l’arrête au passage.
Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant,
Il fixe le passé pour lui toujours présent, 30
Et sait, de se connaître ayant la sage envie,
Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.
J'ai suivi les conseils d’une triste sagesse.
Je suis donc sage enfin ; je n’ai plus de maîtresse.
LIVRE I — MÉDITATIONS — VOYAGES 199 Sois satisfait, mon cœur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui.
Quel dégoût vient saisir mon âme consternée, 5
Seule dans elle-même, hélas ! emprisonnée ?
Viens, ô ma lyre! ô toi mes dernières amours (Innocentes du moins) ; viens, ô ma lyre, accours. Chante-moi de ces airs qu’à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. 10
Quoi ! je suis seul ? O dieux ! où sont donc mes amis?
\h ! ce cœur qui, toujours à l’amitié soumis D’étendre ses liens fit son besoin suprême, haut- il l’abandonner, le laisser à lui-même ?
Où sont donc mes amis? Objets chéris et doux ! 15
Je souffre, ô mes amis ! Ciel ! où donc êtes-vous ?
A tout ce qu’elle entend, de vous seuls occupée.
De chaque bruit lointain mon oreille frappée Écoute, et croit souvent reconnaître vos pas ;
Je m’élance, je cours, et vous ne venez pas ! 20
Ah ! vous accuserez votre absence infidèle,
Quand vous saurez qu’ainsi je souffre et vous appelle. Que je plains un méchant ! Sans doute avec effroi
XXIII. — V. 18. Tibulle, I, VIII, 65, dans l'attente de sa maîtresse s'écrie aussi : Dum mihl venturam fingo, quodcumque movrtur, lllius credo tune sonui&sc pedem.
Kt Berlin, Am, III, TU, imitant Tibulle :
J'êcoute alors, j'écoute; et si le moindre bruit Frappe mon oreille attentive,
Je crois sous tes pieds délicats F.ntendre A mon côté le parquet qni résonne.
Un ne peut s'empêcher de remarquer dans Berlin et ses pareils l'impropriété constante des termes et souvent même la vulgarité *,
O C'est ainsi que dans cette même élégie Hertin, croyant traduire le pedibus prrtentat Hcr, «ipensa timoré de Tibulle, 11, I, 77, nous montre sa maîtresse suspendant sur l'orteil une jambe craintive !
ÉLÉGIES
iix)
Il porte à tout moment les yeux autour de soi ;
Il n’v voit qu’un désert ; tout fuit, tout se retire. 25 Son œil ne vit jamais de bouche lui sourire ;
Jamais, dans les revers qu’il ose déclarer,
I)e doux regards sur lui s’attendrir et pleurer.
Oh ! de se confier noble et douce habitude!
Non, mon cœur n’est point né pour vivre en solitude : 30 Il me faut qui m’estime, il me faut des amis A qui dans mes secrets tout accès soit permis ;
Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée Réponde à mon silence, et sente ma pensée.
Ah ! si pour moi jamais tout cœur était fermé, 35
Si nul ne songe à moi, si je ne suis aimé,
Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie.
Et quels sont ses plaisirs, que fait-il de la vie,
Le malheureux qui, seul, exclu de tout lien,
Ne connaît pas un cœur où reposer le sien ; 40
Une âme où dans ses maux, comme en un saint asile,
Il puisse fuir la sienne et se rasseoir tranquille;
Pour qui nul n’a de vœux, qui jamais dans ses pleurs Ne peut se dire : « Allons, je sais que mes douleurs Tourmentent mes amis, et quoiqu’en mon absence 45 Ils accusent mon sort et prennent ma défense? »
V. 42. Lucrèce, III, 1081, voulant peindre les désirs changeants de l'homme pour tout ce qui peut lui faire oublier ses propres misères, dit avec la même expression qu* André : « Hoc se quisque modo fugit. » Cf. Sénèque, de Tranq. anim. IL — Horace, Od. II, xvi :
Patrie qui» «sut
Se quoque fugit 7
Dans Racine, Esth. 1, i, Esther dit, exprimant la pensée contraire :
Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-meme.