‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 336 sur 424 · AU MARQUIS DE BRAZAIS · texte numérisé non relu

AU MARQUIS DE BRAZAIS

Qui ? moi ? moi de Phœbus te dicter les leçons ?

Moi, dans l’ombre ignoré, moi que ses nourrissons Pour émule aujourd’hui désavoùraient peut-être ?

Dans ce bel art des vers je n’ai point eu de maître :

11 n’en est point, ami. Les poètes vantés, s

Sans cesse avec transport lus, relus, médités;

Les dieux, l'homme, le ciel, la nature sacrée Sans cesse étudiée, admirée, adorée,

Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatants.

A peine avais-je vu luire seize printemps, 10

Aimant déjà la paix d’un studieux asile,

Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille,

Ma voix humble à l’écart essayait des concerts ;

L’avoit dit devant lui; devant eux la nature L’a voit (ait dire en cent façons.

Au surplus, le vrai est toujours vrai ; dire une chose vraie apres d’autres n’est pas imiter. La Bruyère, de f Esprit , le remarque très-justement : « Horace ou Despréaux l’a dit avant vous, je le crois sur votre parole, mais je l’ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie, et que d’autres encore penseront après moi? « V. — V. 5-9. Sans citer ici Horace, que nous retrouverons dans le poème de Y Invention, nous rappellerons le passage de Claudien, IVm Cons. <f Honorais, 395, où Théodose dit à son fils :

ln tcrca Muais, animas dura molltor, inst».

Et, qu* moi imitare, legas ; ncc desinat unquam Tecum graia loqul, tecum roinana vetusta*.

La Fontaine, traduisant deux vers d’un poète latin :

Jr puiserai pour vous chez les vieux écrivains.

Écoutez seulement leurs chapitres divins :

Soyez-leur attentif, même aux choses légères ;

Rien chez eux n’est léger

Boileau, Àrt poct. Il, eu parlant de Thcocritc et de Virgile :

Que leurs tendres écrits, par les Grâces dictés.

Ne quittent point vos mains. Jour et nuit fruilletés.

A BKAZAIS 319

Ma jeune lyre osait balbutier des vers.

Déjà même Sappho des champs de Mitylène 15

Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.

Déjà dans les hameaux , silencieux rêveur,

Une source inquiète, un ombrage, une fleur,

Des fdets d’Arachné l’ingénieuse trame,

De doux ravissements venaient saisir mon âme. 20

Des voyageurs lointains auditeur empressé,

Sur nos tableaux savants où le monde est tracé,

Je courais avec eux du couchant à l’aurore.

Fertile en songes vains que je chéris encore.

J’allais partout, partout bientôt accoutumé, 25

Aimant tous les humains, de tout le monde aimé.

Les pilotes bretons me portaient à Surate,

Les marchands de Damas me guidaient vers l’Euphrate. Que dis-je ? dès ce temps mon cœur, mon jeune cœur Commençait dans l’amour à sentir un vainqueur; 3n Il se troublait dès lors au souris d’une belle.

Qu’à sa pente première il est resté fidèle !

C’est là, c’est en aimant, que pour louer ton choix Les Muses elles-mème adouciront ta voix.

Du sein de notre amie, oh! combien notre lyre 35

Abonde à publier sa beauté, son empire,

Ses grâces, son amour de tant d’amour payé !

Mais quoi ! pour être heureux faut-il être envié ?

Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse N’attireraient jamais les ondes du Permesse, 40

Y. 15. Allusion à répigramrue de Sappho, qu’il traduisit en vers à seize ans. Voy. Poésies antiques , Épigr. VI. — Mitylène (ou Mytilène) était la patrie de Sappho et d’Alcée. Suivant d’autres, Sappho serait d’Ernw en Leahos; voy. Sapphtis part rue rita , Voiler.

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Qu’importe? penses-tu qu’il ait perdu ses jours Celui qui, se livrant à ses chères amours, Recueilli dans sa joie, eut pour toute science De jouir en secret, fut heureux en silence ?

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