CHANT V
On vient la chercher... Elle marche au supplice..., la tète penchée sur son sein ; pâle, mais tranquille comme l'innocence. Ses esclaves, sa soeur, son père. .. Les vieillards lui lancent des regards de vile méchanceté satisfaite... Mais Joachim a trouvé ses richesses ; il revient avec des chameaux chargés de trésors... Les présents qu'il destine à sa femme... Il arrive... Il voit une grande foule... Le premier qu'il interroge
voudrait pouvoir lui taire :
« Joachim! une épouse, une épouse adultère !...**
Joachim s'éloigne : « Malheureuse, dit-il.
Sans doute, son époux ne l’aura pas aimée,
ne lui aura pas été fidèle, comme Joachim à sa belle Suzanne. . . Peut-être un autre époux aurait eu en elle une autre Suzanne... » Il approche... Il voit la belle itmocenle... ; il tombe à terre, demimort, en s’écriant : » Ah! malheureux!... » On l'emporte. Elle le suit des yeux en disant :
« Toi, Joachim, aussi, tu méjuges coupable? »
— •< INon, dit la jeune sœur, non, peuple ; on vousabuse. . .
SUZANNE
('c sont ces vieillards eux-mèmes qui ont voulu la séduire.» Ils l'interrompent : « Peuple, nous vous l’avons déjà dit... Nous sommes entrés dans la maison de Joachim (i)... — Pour nous informer de lui, ajoute le second vieillard. — Nous avons trouvé Son épouse avec un jeune homme, reprend le premier... — Dans ses bras, ajoute le second. — Il nous a échappé , malgré nos efforts, dit le premier. — Des vieillards, reprend le second, ne peuvent lutter contre un jeune homme, ni vouloir séduire une femme... Suzanne est adultère!... et la loi que le Seigneur a donnée à Moïse sur Tardent sommet du Sinaï... O Joachim ! tu méritais une autre épouse !... « A ces mots, T innocente condamnée tourna la tète vers les vieillards et les regarda. Ils voulurent la fixer (a), mais ils ne le purent. Ils détournèrent la tête l'un vers l’autre, de peur que le regard divin de cette chaste accusée n’arraehât leur ftmc de ses ténèbres, et ne la forçât à paraître sur leur visage... Le peuple environnait la jeune sœur... Les uns auraient voulu douter...; les autres admiraient le bon naturel de cette enfant... ; d'autres, de la basse populace, disent que c’est signe qu'elle a un penchant à suivre l’exemple de Suzanne... ; les autres s'indignaient qu'un si beau visage cachât un cœur vicieux...
(1) Daniel, XIII, IV, 36 : «El dixerunt presbyteri : Ciun deambulareinus iu pomario soli , ingressa est liæc cum duabus pnellis : et clausit ostia pomarii, et dimisit a »e puellas. Venitque ad eam adolescetis, qui erat ahsconditus, et concubuit cum ca. Porro nos cum essemus in angulo pomarii, videntes iniquitatem, cucurrimus ad eo$, et vidimus cos pariter commisceri. Et ilium quidem non quivimus comprehendere, quia fortior nobis erat, et apertis ostiis cxsîlivit. Hanc autem cum apprehendksenurs, interrogavitiiib, quisnam esset adolescent, et noluit indicare nobis : hujus rei testes suiuus. Credidit eis multitudo, quasi seuibus et judicibus populi, et rondemnaverunt eam ad mortem. «
(2) « Ils voulurent la fixer. » [Cette faute a été faite fréquemment et par de bons écrivains. Ainsi, J. -J. Rousseau a dit, dans une lettre à M. Hume : a Je m'aperçois qu'il me fixe.... j’essayai de le fixer à mon tour.... Où, grand Dieu! ce bonhomme emprunte-t-il les yeux dont il fixe ses amis ?... » Boisson adr. ]
POEMES